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I
f>^-Sér~fer-g^
Vti, s.-o, .yjx. '£.
>\
f^t i ér^'T^
§
I
J
I
OEUVRES
DRAMATIQUES
DE F. SCHILLER.
TOME CINQUIÈME.
IMPRIMERIE DE FAIN , PUGE^ DE L'ODÉON.
OEUVRES
DRAMATIQUES
DE r. SCHILLER,
TRADUITES DE L'ALLEMAND;
f » »
PRECEDEES
D'UNE NOTICE BIOGKAPBIQnE ET LITTÉRAIRE SUR SCHILLEU.
TOME V.
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE,
AU PALAIS-ROYAL.
M. DCCC. XXL
fc*«i*-. -i-i il
LA FIANCÉE DE MESSINE ,
OU
LES FRÈRES ENNEMIS,
TRAGÉDIE AVEC DES CHOEURS.
TOM. y.SehiiUr.
DE I^'EMPi^OJ OU CHCEUR
DANS LA TIIAQÉPÏE.
\jN ofavr^ge po^tiqu9 doit se défendre loi-
même ; ^t lorsque leflèt n'a point parlé paur
lui, les dissertations sout de peu de secours*
L'on pourrait donc livrer le Chœur à luirméme^
et j quand une fois il aura été couYeni^blement
«mepié sur la scène , s en rapporter à ce qu il dira.
Bf ais le ppëœe tr^tqiy; né9K «omplst que par
la représeptfttiqa théâtrale \ le poète ne fournit
<fpfi i«s parplea; la musique et la danae doivent
venir çnauite le^ ^oim^F- Tant qujs le Gbcaur sera
privé de ces dpu» grands moyens d'expression,
aussi long-temps qu'il ue ser^ dans réounonûe
d'une tri^gédie quun accessoire, qu'un corps
étran^r, il y paraîtra seulemeut comme un
«n)l>ai^r4S qui interrompt la marche de l'action ,
qui détruit Tillusion et refroidit le spectateur.
Pçnr bieu ajj^écier le Ghceur , il faudrait se
tran^rter ^u théâtre tel qu'il est , au théâtre
tel qu'il pourrait être; opération de l'jesprit
indttpensft^l^ dès qu'on veut porter plus haut
4 i)E L'EMPLOI DU CHOEUR
Ses idées. Ce qui manque a l'art, c est à vous a y
suppléer. Le défaut accidentel dun moyen
d'exécution ne doit pas restreindre Timagina*
tion créatrice du poëte ; il se propose pour but
ce qui lui semble le plus beau , il s'efforce d'fit-
teîndre l'idéal 5 c'est aux arts dé la pratique de
s'accommoder ensuite aux circonstances.
Il n'est point vrai , comme on l'entend dire
communément , que l'art dépende du public ;
c'est le public qui dépend de l'artiste ; et toutes
les fois que l'arf s'est dégradé ^ c'est par la faute
des artistes» 11 ne faut au public que la ca.pacité
de sentir 9 et il la possède. Il vient au théâtre
avec des désirs indéterminés et des facultés
très-variées j il y porte l'aptitude au sublime , il
sait jouir par l'intelligence et par la raison ; et s'il
à commencé par se contenter de ce qui était
mauvais 9 certes il n'en sera plus ainsi, et il
exigera ce qui est bon,' lorsqu'on le lui aura
une fois donné. Le poëte, objecte*tK)n, est bien
bon de travailler d'après l'idéal •, le critique est
bien bon de juger d'après les idées, tandis que
l'art n'est que pratique , restreint , conditionnel
et assujetti à la nécessité. L'entrepreneur veut se
tirer d'affaire^ le comédien veut paraître; le
DANS LÀ TRAGÉDIE. 5
spectateur veut être 'diverti et recevoir des
éuiotious^ il cherche son plaisir , et n'est point
satisfait si Ton exige de lui un eiïbrt , lorsqu'il
attendait un délassement et un jeu.
Mais^ pour traiter plus sérieusement du théâ-
tre y ce divertissement du spectateur, ne doit-on
pas rélever, et même Fennoblir? C'est un jeu
sans doute, mais c'est un jeu poétique; Fart est
consacré au plaisir des hommes, et il ne peut
avoir une tâche plus grande, plus sérieuse , que
de contribuer à leur bonheur. L'art le plus par-
fait est celui qui procure les jouissances les plus
subhmes; et la plus sublime des jouissances,
c'est le libre exercice des forces de 1 ame.
L'homme attend donc des arts de l'imagina-
tion un certain affranchissement des bornes
du réel ; il veut qu'ils le fassent jouir du possi-
ble , et qu'ils donnent carrière à son imagina-
tion. Le moins exigeant cherche à oublier ses
affaires , sa vie commune , son individualité 5 i^
veut se seutir sur un sol au-dessus du vulgaire ,
il veut repaître sa curiosité des combinaisons
merveilleuses de la destinée. S'il est d'une natujqe
plus sérieuse, il veut retrouver sur le théâtre
ijn système moral plus pur que dans la vie
WW—— ^— W— — Mw— II» ■i um' i ■l'^i ^1— ^^w»wii^^l^»»i|1^ipryi^^r^^^w^l^^w^p^^^^^^^^^r'^^^^i^^^
6 DE L'^EMPLOI DU CHOEUR
réelle; cëpeâdànt ilsâit fort bîten quilhèse liitè
quà uti simple jéïi; il est averti, par son sens
intîtoè, qull ne s'Agit qued'uti stohge; quand il
rentrera du tliîëâtre datts le knonde rëel ^ il sera
©n'aère 'èhvîtônîië de tûùlè^ les dtconstalùces
qui le plissent , il sera leur proife teoftime àupâ-
Mvatot; ^lefe sont deiiïeui^es les mêïues, ^t il
il y à ïiteh de chàhgë en lui ; il a seulemèttt joui-,
|>êndànt uà instant, d\iné iùiprèssitth agreaMè
qiîd s'évbnuyuit eu rëVeil.
iÂii^feii, «11 ne s'i^issàit Hfaè dune îllttsiôtt
pôSsàgère, 'urtre apparence dé vérité, ou xîettfe
vraisë^bltrnce 'que lès hottiutes siiîï&titeènt
volontièît^s à la Vérité , sètàieùt suffisantes.
Mais Tàrt V^fcaWe n -a pas pt>ur seul but une
îllïisi^ ^ssagèrè; il tté veut pàfe seulement
àflfkWàchir l^ôm^tt pêttdàtrt Uû rêve d'un în^
sl?airt , il veut feêrtte raffr^éhir réèlteittent è*;
tin effet: îl doit éveittér , leiAplo'yet- et foraiet eu
^ uriè fôtcë Tttôùvèlle-, il dort plàcfet dèvàùt tei>
<iomniè un objet vîsiMe , ce taibûde dé Tttitfellî-
%ëncè qui pesait sur lui coiUiôè Yrile mêttîèfé
fcrtite , qui î'ôpprirtiait côtaittfe une Toi*èe
aveugle; il doit eh fàh-e là libre ^éàtîon de
iû(6tre«sprît, et iSoutfieftre la itiâtièrfe àui idées.
DANS LÀ TRAGÉDIE. 7
Et puisque l'art véritable doit produire ^pel-
que chose de rëel et ^'c^ectif , il ne peut S9
coutenter d'une simple apparence de la vérité.
C'est sur la vérité elle^onéme, sur les fioinde-
mens profonds et inébraolaldes da la nature ^
qu'il élevée son édiiSbe idéal.
Mais «coninsient l'art sera-^nil à la fois tout
idéal^ et cependant intimeuient uni au sens réel?
comment pourra-t-il abandonner entièrement
le réel et se conformer exactement à la nature ?
C'est à quoi bien peu savent atteindre; c'est
ce que l'examen des ouvrées poétiques et
plastiques pr^ente d'une façon si inégale ; tan**
dis que cette double condition semble cepen^-
dant naître diiiectement d un seul et même
se^jthnent. jQ -arrive communément qu'on sa-
crifie Tune pow atteindre l'autre , et que par-là
on n'en jem|>lit aucune. Celui à rqui la nature a
accordé la justesse d'observation jet la délicatesse
de sentiment , mais à qui eUe a refusé la force
créatrice de rimagination^jsera un peintre fidèle
de la réalité; il saisira les apparences acciden-
telles, mais jamais l'esprit de la natm*e; il ne fera
que nous xcjproduire le monde matériel 9 njiais i|
n'en ferajjamaisaatatre puvr^ge^ jamaisil n'en fpw
dhM«>i«0WaeE»-t HMa>v4>«4^ £. . ■&
8 DE L'EMPLOI DU CHOEUR
la libre production de notre esprit de création ;
îl n'accomplira point Faction bienfaisante de
Fart qui consiste à nous affranchir des bornes
dîi réel. Elle iest vraie, mais elle est triste, Fhar-
monie qui s'établit entre nous et un tel poëte ou
un tel artiste ; lorsque nous voyons l'art , qui
déviait nous délivrer des entraves de la réalité
nousy placer lui-mêmepeniblement. Mais celui,
au contraire, à qui est échue en partage Timagî-
nation, mais sans le caractère et le sentiment,
ne s'inquiétera pas de la vérité, il se jouera
seulement du monde matériel , il cherchera à
étonner par des combinaisons bizarres et fan-
tastiques , et comme son fait n'est qu'apparence
et nuage', îl pourra , à la vérité , divertir un
instant, mais ne pourra rien fonder ni con-
struire sur le sentinient. Sa frivolité, pas plus
que la vérité de l'autre, n'a rien de poétique.
Faire succéder des formes fantastiques arbî-
• • • •
trairenâent Furie à l'autre, ce' n'est pas plus
atteindre Fidéal, que ' ïè^rodùire la réalité en
copiant n'est représentei* la nature. Les deux
conditions sont si peu contradictoires, qu'on
pourrait bien plutôt les confondre en une seule,
^u fait^ Fart véritable abandc>iine entièrement
DANS LA TRAGÉDIE. 9
le réel et devient purement idëal. La natare elle-
même n'est qu'une idée de l'esprit, qui ne tombe
jamais sous les sens. Elle est cachée sous les
objets y mais elle ne devient jamais uâ objet.
U est accordé , ou plutôt il est imposé à Tart
idéal de saisir l'esprit de chaque chose , et de
lenchaîner sous une forme matérielle. Mais il
ne peut jamais le présenter aux sensj seulement^
par sa puissance créatrice, il peut le montrer à
Timagination 9 et par-là être plus vrai que toute
réalité et plus positif que toute expérience. Il
suit évidemment de là que l'artiste ne peut em-
jdoyer aucun élément tiré du réel, du moins tel
qu'il ly trouve, et que son ouvrage doit être
idéal dans toutes ses parties, pour avoir de la
réalité, dans sopepsexnble, et pour se trouver en
même temps en harmonie avec la nature.
Ce qui est vrai de la poésie et de l'art en
général, l'est aussi pour chaque g^re en parti-
culier; et Fou fera sans peine à la tragédie l'ap-
plication de ce qui vient d'être exposé. Là
aussi l'on.a.eu, l'on a encore à combattre l'idée
commune de ce naturel qui détruit et efface toute
espèce d'art. et .de poésie.. A la «vérité, l'on doit
ajoutera l'art d Wagiuer, un certain idéal plutôt
To ' DE L'EMPLOI DU CRflEtJR
de lati^Àlie^mais cequecomminiëiiieiit Fon
désire de la poésie, let spécÎAfettieiU; de k poésie
diramiatîque^ c'^t rî&iskm qui ,4k sapp^^
sible , ins miserait jamais <q«i'un «aisérable escftxiio^-
tagê« Tottteï tes ctrooxistaoœs éxtérieums de la
repi^ntatîoiQ 4liéâtraie s'a{^^ idée;
tout y est iseiiieiiMM syniboile et k réalité ; le
jour du théâtre est artffieidi^ IWchrtecture (n'y
est que figurée^ le diseours poétique est idéal;
r^ctioii seule doit eo^dinaiteuMat être réeUe, et
cette circoustUBoe particdKèrè a inicié Teusem^^
Me. C'est aiasi que les Français, qui M sont eiË-*
tîkeoieQt «tiépriis sbt l'esprit des ancimis, ont
introduit sur le théâtre une Uiûté de temps et
de lieu tOQt-4-fait ^âft-tifi^ieHe et volgaire , cmn^
me s'il j avak un â«itre lieu ^'«im ^paee pure«
tn^eat iâéA et ftn 'stitre te«aps que le ;pregrès
oontiuu de F^âfetioD.
Ij'iïftreductMB du discours métrique est'd^
un graud pas veiis la tragédie poétique. "Que
qudiques essais lyriques s'étsiblisseot *heurei»e^
ment $i«r le théâtie , et la poésie, par sa |Mrapre
force, dans «ue seule victoitie ^eu aura rempotté
plusieurs sur ks préjuges âe«maaus. Mais^»^
DANS LA TRAGÉDIE. it
pendatit qu'est->-€e qu'une victoire partielle , tant
que l'ensemble sera en proie à l'erreur? La
poésie doit^elie être seulement tolérée à titre
de licence , lorsque l'essence même de la tra<«-
gédie est la poésie ? L'introduction du Chœur
serait le dernier pas, le plus idéci^f, même
qtiiand il ne devrait servir qu'à déclarer une
-goeme ouverte et honorable à la manie tlu natu^
«el dans les at-ls ^ ce serait comkne une sorte de
re»ipart vivant dont la tragédie s'environne*-
rait pour se défendre de l'invasfon du monde
réel, ^t qui assurerait à sdn existence idéale
la liberté poétique.
La tragédie des grecs est, coiniHe oà sait,
émanée du Chœur. Noha-seulemeat c'est bisfeo-
«
riquemeiM et p» ^VÊoe^skm èe «elnps qu'elle
en e«t drivée , Mais on peut dk-e aatei qu'elle
en procède poétiquement et par l'espiît, et que
^aïis ces témoins continuels, sans oe support
de Taction , tAi aiiraiit tme toute «hJtre tieruvre
poétique. La suppi<essîon du Chœur, (et la oon-
centrafioA d!e cet orgtfne expressif et p«iissant
tfa un miséràide eotffident , 'figure sans carac-
tère et qui ne votait que jxmt apporter l'en-
nui^ Yi'èst celtes 'ps^ ati <i«U9si grand përfectîoB-
1
i
12 DE L'EMPLOI DU CHŒUR
nement de la tragédie que les Français et leurs
imitateurs se le sont imaginé*
La tragédie antique , qui à son origine n'avait
afTaire qu'aux dieux ^ aux héros et aux rois ,
employa le Chœur comme un élément néces-
saire ; elle le trouva dans la nature , et s'en servit
parce qu elle ly avait trouvé. Les actions et les
destinées des héros et des rois sont par elles-
mêmes fort puhliques; dans ces temps de sim-
plicité^ elles l'étaient encore davantage. D'où il
suit, que le Chœur dans la tragédie antique^
était un organe donné par la nature^ il tenait
à la forme poétique qu'avait reçue la vie réelle.
Dans la tragédie nouvelle, il doit être un or-
gane dominé par Fart , il doit aider et féconder
la poésie. Le poète moderne ne trouve plus le
Choeur dans la nature, il lui faut le créer et
l'introduire poétiquement ^ c est-à-dire que la
fable qu'il met en action doit subir un change-
ment , qui la reporte vers les temps de l'enfance
des peuples , vers les temps oii les formes de la
vie étaient simples. Le Chœur rendrait par-là des
services encore plus essentiels aux tragiques
modernes qu'aux poètes antiques. Il transfor-
merait le monde moderne et vulgaire en un
j
DANS LA TRAGÉDIE. i3
monde antique et poétique. Il rendrait impos-
sible remploi de tout ce qui résiste à la poésie,
et ramènerait tout à des motifs simples, immë*
diats et naïfs. Maintenant le palais des rois est
ferme ; la justice a été amenée des portes de la
ville dans l'intérieur d'une maison; l'écriture
a été substituée à la parole vivante; le peuple
lui-même, cette masse animée et sensible, n a-
gissant plus dans sa force et dans sa rudesse y
est devenu l'état, c'est-à-dire une idée abs-
traite; les dieux se sont retirés dans le coeur
de l'homme. Le poète doit rouvrir les palais ; il
doit replacer les juges sous la voûte du ciel; il
doit rendre les dieux à leurs autels; il doit réta-
blir toutes les circonstances immédiates de la
vie réelle qu'ont écartées les convenances arti-
ficielles, et repousser toutes les dispositions de
l'art, qui empêchent l'homme de démêler en
lui et d'y laisser voir les vraies apparences de
son naturel, et son caractère originel. Il faut
faire comme le statuaire qui rejette les vête-
mens modernes, et ne conserve des circon-
slances extérieures que celles qui donnent aux
formes un aspect plus grand , plus mâle et plus
déterminée
\
i4 DE L'EMPLOI DU CHŒUR
Et de même que Tartiste déploie autour de
^s figures des draperies aux larges plis pour
les encadrer d'une manière riche et agréable ^
pour rattacher ensemble les parties séparées et
eu former des masses tranquilles, pour laisser
du jeu à la couleur qui attire et réveille les
yeux 5 pour cacher a la fois et faire ressortir les
(4Br9\e8 femuaipes : ^ uiém^ le poète tragique
doit entourer et entrelacer l'édifice solide et
proportionné de l*^ction , et les contours dé-
terminés dq pas p«r$onnage$, *v€iç mie parure
lyriqwft qani, comme un ample vétemeut de
pqurprQ , laii^sQr^ ses figures agir avec liberté
et noblesse , mm ayfK? une dignité soutenue et
im qalme guWiroe.
. Dans une wgauisiitiqu d un ordre plus re-^
levé 9 la matière première ou élémentaire cesse
d'être discernée. Ainsi les élémens chimiques
des couleurs disparaissent dans la carnation de
Thomme vivant. Mais ailleurs la piatière a ses
droits, «t peut, à jBPte titre, faire parti? de l W
semble de l'art. Il faut qu elle tienne fia pUee
au milieu de Vharmouie et de la pléoitude d'une
créatioo vivante ; il f»m q» elle fasse valoir les
formes qu'elle enveloppait , et non pas que «ees
]>ANS LATlftAGÉDlE. , ^S
ftannea se f^ssmt péniblement jouir Wk travers^
Cela est facile à ciwceyoiF dans 1^ a^ta du de»^
aiaj et se retrouve aussi dans la poésie et la
tri^ëdie^ dont il est ici question^ Tout ce que
ViotelligeiH^ a gëuéralisë ^ c<Hni3Ae tout ce qui
a^t , ujEÛqueioeut sur la seusaUou y n'est que
la matière^ r^ément Isorut dune ceuvre po^
tique ;p et la poésie dlsparaUra infailliblenf^ent
si on laisse prédominer' l'un ou l'autre ; cv
la poésie est placée justement dans l'équilibre
de ridëal et de la sensation* Mai$ VhowDPe est
ainsi fait , qu'il veut toujours aller du particu*^
lier au général j et la réflexion doit aussi tenir
sa place dans la tragédie^ en telle sorte qu'elle
puisse regagner, par une exposition directe , ce
qui lui manque dans l'extérieur de k vie, En
effet y lorsque les de«x élénciens de la poésie,
Fidéal et la sensation , ne sont pas confondus
iotérieurement dans une même action , a»
moins doivent-ils agir près l'un de l'autre j^ ou
la poésie s'évanouit. Quand la balance n'est pas
égide au dedans^ il faut chercher VéquiUbre
par les oscillations des deux plateaux.
Et c'est à cela que sert le Chœur dans la
tragédie. Le Chœur n'est pas un individu ^ il est
i6 DE L'EMPLOI DU CHŒUR
lui-même une i dee gënërale; niais cette idëe
est représentée par une masse forte et sensible
qui , par sa large présence , s'empare de la sen-
sation : le Chœur laisse là le cercle étroit de Tac-
tion , plane su^ les destinées et Favenir, sur les
temps et les peuples, sur Fensemble de Thuma-
nité j il montre les grands résultats de la vie j
il proclame les leçons de la sagesse : mais tout
cela 5 il le fait avec la toute-puissance de Tima-
gination , avec là liberté et laudace lyriques , et
en s'élancant du sommet élevé des choses hu-
maines y comme les dieux dans leur marche ;
et il fait cela avec tout le pouvoir que le
rhythme et la musique lui donnent sur les sens,
par les sons et le mouvement.
Le Chœur épure aussi le poëme tragique , en
retirant la réflexion de Faction, tandis qu'il
puise sa force poétique dans cette séparation
même , comme Fartiste tire de la nécessité du
vêtement une beauté et un attrait de plus , au
moyen d'une riche draperie. Mais, de même
que le peintre se voit forcé à rehausser tous les
tons de la chair pour les tenir en harmonie
avec les draperies, le langage lyrique du Chœur
contraint le poète à relever en proportion tout
DANS LA TRAGÉDIE. ,^
le langage du poëme , et par-là à donner plus
(leaergie à la puissance de l'expression. Le
Chœur prescrit à Fauteur tragique cette subli-
mité de ton qui remplit loreille, qui attache
lesprit et qui agrandit le sentiment : il devient
nécessaire de donner aux figures un aspect
colossal , d élever les personnages sur le co-
thurne , et de présenter tout le tableau avec
une grandeur tragique. Supprimez le Chœur,
et le langage de la tragédie s'abaissera sur-le-
champ , ou bien ce qui semblait grand et fort
paraîtra contraint et exagéré. Le Chœur antique,
introduit dans la tragédie française^ la ferait
paraître dans toute sa misère et l'anéantirait ^
tandis que dans la tragédie de Shakspeare, il
en ferait ressortir la vraie signification. Autant
le Chœur apporte de vie dans le discours , autant
il met de calme dans Faction , mais de ce calme
noble et élevé qui doit être le caractère des
beaux ouvrages de Fart ; car le sentiment du
spectateur , au milieu des plus vives émotions,
doit conserver sa liberté ; il ne doit pas être la
proie des impressions qu'il reçoit •, il faut qu'au
contraire il puisse toujours se séparer distinc-
tement de ce qu'il éprouve. Ce que la critique
ToM. V. Schiller. ?.
i8 DE L'EMPtOI DU CHOSUR
* \
I
vulgaire a coutume de blâmer dans le Chœur ,
-c'est de détruire rillusion, de nuire à Teflet de
la jpassion. Hë bien, c'est le plus grand ëloge
qu'il puisse recevoir 5 car cet effet aveugle des
passions est ce que le véritable artiste cherche
à éviter : cette illusion , il serait honteux de la
produire. Lorsque les agitations oii la tragédie
jette notre cœur se succèdent sans interruption^
ce n'est pas autre chose qu'une victoire rem-
portée par la souffrance sur la vérité \ c'est nous
mêler avec l'action même, au lieu de nous faire
planer sur elle. Le Chœur, en tenant séparées
les parties , en se plaçant, tranquille contempla-
teur des passions , nous conserve notre liierté ,
qui eût disparu dans le tourbillon des émotions.
Les personnages de la tragédie ont aussi besoin
^e ces intervalles, de ce repos, pour se re-
cueillir : ce ne sont pas des êtres réels qui
obéissent seulement à l'impression du moment
et figurent comme individus ; ce sont au cou-
traire des personnes idéales qui représentent
leur espèce et révèlent les profondeurs de l'hu-
manité^ La présence du Chœur, qui les écoute
comme un témoin et comme un juge, qui
apaise les premières explosions de leurs pas-
'-t^^wÊÊ^^ÊÊÊÊmÊm^^ÊÊÊ^mmx^
y
DANS LA TRAGÉDIE. 19
sions par sa prévoyante intervention, motif e
la gravité avec laquelle ilfs agissent , la dignité
avec laquelle ils parlent j ils se trouvent déjà
en quelque sorte sur un thé^re naturel oii ils
parlent et agissent devant des ^spectateurs , et
par-là sont d'autant mieux disposés pour figurer
sur un théâtre artificiel et à parler au puhlic.
En voilà assez sur le droit que j'ai de raimener
le Chœur antique suf la scène tragique. On con-
naissait , à la vérité , les chœurs dans les tragé-
dies modernes ; mais le Chœur de la tragédie
grecque , tel que je Fai employé ici , le Chœur
comme personnage unique et idéal , qui accom-
pagne et soutient toute Faction , est essentielle-
ment différent de ces chœurs d'opéra. Et lors-
qu'à l'occasion de la tragédie grecque^ j'entends
parler des chœurs au lieu du Chœur , je soup-
çonne qu'on ne sait pas fort bien ce qu'on dit.
Le Chœur de la tragédie antique , depuis qu'elle
a fini y n'avait pas^ à ma connaissance, reparu
sur le théâtre.
J'ai, il est vrai , divisé le chœur en deux par-
ties , et je les ai mises en opposition l'une avec
Fautre. Mais c'est seulement vers le dénoû-
ment, et alors il agit comme un personnage
1
20 DE L'EMPLOI DU CHŒnR DANS LA TRAGÉDIE.
rëel et comme une foule aveugle : commeChœur
et personnage idéal , il est toujours le même.
J'ai change le lieu de la scène ^ et j'ai plus d une
fois écarte le Chftur; mais Eschyle , le créateur
de la tragédie 9 et Sophocle, le plus grand maître
de Fart , ont aussi pris ces libertés.
Une autre liberté, que je me suis donnée, est
plus facile à justifier. J'ai employé la religion
chrétienne et la mythologie grecque, en les
mêlant ensemble : j'ai même rappelé quelques
souvenirs des superstitions mauresques ^ m^s
le lieu de l'action est à Messine , oii ces trois
religions croissaient ensemble et parlaient aux
sens, soit par leur présence^ soit par leurs
monumens. D'ailleurs, je tiens que c'est un
droit de la poésie de considérer, quant à l'ima-
gination , les diverses religions comme un tout
collectif, dans lequel tout ce qui porte un ca-
ractère propre , tout ce qui produit une impres-
sion particulière, doit trouver sa place. Sous
le voile des religions repose la religion elle-
même, l'idée de la Divinité; et celle-là, le poète
doit y croire et la professer toutes les fois et
sous toutes les formes qu'il trouvera les plus
opportunes et les plus persuasives.
L
LA FIANCÉE DE MESSINE ,
OU
r
LES FRÈRES ENNEMIS.
PERSONNAtiES.
? ses fils.
DONA ISABELLE ^ princesse de Messine.
DON MANUEL,
DON CÉSAR,
BÉATRIX.
DIEGO.
DES MESSAGERS.
LE CHOEUR, formé de la suite des deux frères.
LES ANCIENS DE MESSINE , personnages muets..
i
LA FIANCÉE DE MESSINE ,
ou
LES FRERES ENNEMIS.
Le théâtre représente une vaste salle soutenue par des colonnes,.
Les entrées sont à droite et à gauche. Sans le fond, une grande
porte conduit à une chapelle.
DON A ISABELLE en grand deuil. Les sénateur]^,
de Messine sont assis autour d'elle.
ISABELLE.
L'est la nécessite^ et non mon propre penchant
qui m'amène devant vous, respectables citoyens,
de cette ville , et qui m'a forcée à quitter mes ap-
partemens retirés, pour venir ainsi dévoiler mon,
visage devant les regards des hommes. Car il con-
vient que la veuve , qui a perdu la gloire et le bon-
heur de sa vie , s'enveloppe de vêtemens lugubres ,
et, dans une paisible enceinte, se dérobe aux regards
du monde. Cependant,, la voix impérieuse et inexo-
rable des circonstances me ramène aujourd'hui
vers la lumière et le monde que j'avais abjurés.
La lune n'a pas encore deux fois, renouvelé son
f^^mmm
a4 LA FIANCÉE
disque lumineux^ depuis que j'ai conduit, à sa der- .
nière et tranquille demeure , mon royal époux , celui
qui gouvernait cette ville avec tant de fermeté, et
dont le bras puissant vous protégeait contre cette foule
d'ennemis qui volis environnent. Il n'est plus, cepen-
dant son esprit anime encore ses illustres fils ; et il
semble revivre dans ces deux héros, l'orgueil de
cette contrée. Vous les avez vus, au milieu de vous,
croître et prospérer ; mais avec eux se développait
le germe fatal et mystérieux d'une déplorable haine
fraternelle qui , après avoir troublé la douce union
de l'enfance, est devenue terrible par le progrès
de l'âge. Jamais je n'ai pu jouir du spectacle de
leur concorde; je les ai nourris tous deux sur ce
sein maternel , tous deux ont eu leur part de mes
soins et de mon amour, et j'ai su, depuis l'enfance,
conquérir leur attachement , seul penchant qui leur
soit commun. Pour tout le reste, ils sont divisés par
une sanglante discorde.
A la vérité , tant qu'a duré lé gouvernement sé-
vère de leur père , il a su , par une justice rigoureuse
et forte, dompter leur bouillante ardeur, et main-
tenir, sous un joug de fer, leurs âmes audacieuses.
Ils n'osaient pas approcher l'un -de l'autre, quand
ils étaient armés ; ils n'osaient pas coucher sous le
même toit. C'est ainsi qu'une autorité redoutable
empêchait l'explosion terrible de leurs passions fé-
roces; mais au fond de leur cœur, la -haine subsis-
tait sans s'affaiblir. L'homme fort ne songe pas à
arrêter le mal dans sa source , parce qu'il peut em-
pêcher le torrent de se déchaîner.
Ce qui devait arriver, arriva ; dès que la mort eut
DE MESSINE. aS
fermé ses yeux , dès que ses fils ne furent plus re-
tenus par sa main puissante ^ leur ancienne haine
éclata , comme la flamme d'un brasier ardent s'é-
chappe dès qu'elle n'est plus renfermée. Je vous dis
ici ce dont yous êtes tous témoins : Messine se divise;
cette animosité fraternelle brise tous les liens de
la nature, et déchaîne une discorde universelle; le
glaive s'est opposé au gla.ive; la ville est devenue un
champ de bataille , et cette salle même a été arrosée
de sang.
Vous avez vu que tous les liens de la société
étaient brisés ; et mon coQur aussi est intérieurement
déchiré. Les maux publics vous touchent, et vous
ne songez guère à vous informer des douleurs d'une
nière. Vous êtes venus à moi, et vous m'avez dit ces
rudes paroles : « Vous voyez que la discorde de vos
» fils va allumer la guerre civile dans cette ville ;
» elle est entourée d'ennemis redoutables, et ne
» peut leur résister que par la concorde. Vous êtes
» mère de nos princes , voyez comment vous pouvez
» calmer leur rage sanguinaire? Et, que nous im-
)} porte à nous , citoyens paisibles , les dissensions
» de vos fils ? Devons-nous périr , parce qu'ils sont
» animés d'une haine furieuse l'un contre l'autre?
» Nous saurions bien sans eux régler notre sort , et
» nous donner à un autre prince qui voudra notre
» bonheur et s'occupera à le faire. »
Tels ont été vos discours , hommes durs et sans
pitié; vous n'avez songé qu'à vous et aux intérêts
de votre ville; vous avez chargé, du poids des
malheurs publics, un cœur que les chagrins et
les angoisses maternelles opprimaient déjà assez.
26 LA FIAIJCÉE
J'ai entrepris, mais sans espérance, avec Tâmc
déchirée, de me jeter entre ces deux furieux, et de
les rappeler à la paix. Sans crainte, sans relâché,
sans découragement , je les ai fait supplier l'un et
Tautre, jusqu'à ce que ma prière maternelle ait ob-
tenu d'eux qu'ils viendraient paisiblement dans
cette ville , dans le palais de leur père , et que , sans
faire éclater leur inimitié, ils se rencontreraient
ensemble; ce qui n'était point encore arrivé depuis
la mort de leur père.
Nous sommes au jour indiqué pour cette entrevue.
D'heure en heure, j'attends qu'on vienne m'annon-
cer la nouvelle de leur approche. ^Cependant, tenez-
vous prêts à recevoir vos princes avec solennité ,
et comme des sujets doivent faire. Songez seulement
à vous acquitter de vos devoirs. Quanft. au reste,
laissez-nous aviser aux moyens de le régler. Les
combats désastreux de mes fils feraient la rui^ne de
cette contrée et la leur ; mais, s'ils étaient réconci-
liés et unis , ils auraient assez de puissance pour
vous défendre contre toute attaque, et pour main-
tenir leurs droits contre vous-mêmes.
(Lessénatears s'éloignent en silence en portant la main sur leur cœur. Elle fait un signe
'^ à un de ses vieux serviteurs ; il demeure. )
ISABELLE, DIEGO.
ISABELLE.
Diego !
DIEGO.
Qu'ordonne ma princesse ?
DE MESSINE.
*7
ISABELLE.
I
Mon vieux serviteur , âme sincère , approche ;
tu as partage mes souffrances et mon affliction ,
partage maintenant mon contentement. J'ai confié
à ton cœur fidèle la triste douceur de mes secrets
les plus intimes : le moment est venu oii ils doivent
paraître à la clarté du jour. Trop long-temps j'ai
étouffé le mouvement si puissant de la nature , pen-
dant qu'une volonté étrangère régnait sur moi :
maintenant sa voix peut s'élever librement ; aujour-
d'hui mon cœur sera soulagé , et- cette maison , si
long-temps déserte , va rassembler tout ce qui m'est
cher.
Porte donc tes pas chancelans vers ce cloître que
tu connais bien et qui m'a conservé un trésorsi cher.
Ce fut toi , fidèle serviteur, qui sus l'y cacher pour
des jours meilleurs , et qui me rendis ce triste ser-
vice dans mes malheurs. Maintenant, d'un cœur
joyeux , ramène ce gage précieux vers un séjour plus
heureux. ( On entend dans Véloignement sonner les
trompettes. ) Hâte-toi , hâte-toi , et que la joie rajeu-
nisse ta démarche affaiblie. J'entends le bruit des
trompettes guerrières qui m'annoncent l'arrivée de
mes fils. {Diego sort. La musique se fait de nou-
veau entendre de deux côtés opposés ^ et semble se
rapprocher de plus en plus. ) Tout Messine est en
mouvement. Entendez retentir ce bruit de voix
confuses qui s'avance ici comme un torrent. Ce sont
eux ! Je sens battre mon cœur maternel ; leur ap-
proche lui donne à la fois de la force et de l'émo-
tion. Ce sont eux ! mes enfans ! mes enfans !
(Elle sort.)
a8 LA FIANCÉE
LE CHOEUR entre.
( Il se compose de deux demi-clioeurs qui entrent en même tempe sur le théâtre des
deux côtés , Tun par le fond , l'autre par Tavantp^cène : chacun d'eux se range sur un
des cdtÀ de la scène. Un des chœurs est formé de vieux chevaliers , Tautre de jeunes :
ib se distinguent par des couleurs et des signes différens. Lorsque les deux chœurs
sont rangés , la musique se tait, et les deux coryphées commencent à parler.)
PREMIER GH(%:UR.
Je te salue avec respect y palais magnifique ! toi y
royal berceau de mon prince ! toi , dont cent co-
lonnes portent la voûte altière ! Que le glaive repose
au fond du fourreau. Que la furie de la guerre , le
front ceint de serpens , soit enchaînée devant cette
porte ; car le seuil inviolable de cette demeure hos-
pitalière est gardé par le Serment , par ce fils d'Erin-
nys y le plus redoutable des dieux infernaux.
SECONP CHŒUR.
Mon cœur murmure et se révolte dans ma poi-
trine : ma main est prête pour le combat y loi'sque
je vois la tête de Méduse , le visage odieux de mon
ennemi. A peine puis-je commander à mon sang
tout bouillant. Garderai-je l'honneur de ma parole?
obéirai-je à ma rage frémissante ? Mais je tremble
devant l'Euménide gardienne de ce lieu ^ devant
le pouvoir de la paix de Dieu.
PREMIER CHŒUR.
Une attitude plus sage convient au vieillard. C'est
à moi^ plus calme 9 de saluer d'abord. {Aux deux
chœurs, ) Sois le bienvenu , toi qui , par un senti-
ment pareil au mien ^ sais honorer et redouter les
divinités protectrices de ce palais !' Pendant que les
DE MESSINE. 29
princes se parlent avec douceur j ne pouvons-nous
pas échanger de sang-froid quelques innocentes pa-
roles de paix ? car elles sont aussi bonnes et salu-
taires. Quand je te rencontrerai aux champs , alors
le combat sanglant pourra se renouveler^ alors le
courage se prouvera par le fer.
TOUT LE CHOEUR.
Quand je te rencontrerai aux champs , alors le
combat sanglant pourra se renouveler , alors le cou-
rage se prouvera par le fer.
PREMIER CHOEUR.
Je ne te hais point ; tu n'es point mon ennemi :
une même ville nous a vus naître , et cette race n'est-
elle pas étrangère? Mais, lorsque les princes se
combattent, leurs serviteurs doivent donner la mort
et la recevoir ; cela est dans l'ordre , cela est juste.
SECOND CHOEUR.
Ds savent pourquoi ils se combattent et se haïs-
sent à la mort j cela ne doit pas m'importer. Nous
combattons pour leurs querelles. Celui-là n'a point
de vaillance, celui-là n'a point d'honneur qui laisse
rabaisser son chef.
TOUT LE CHOEUR.
Nous combattons pour leurs querelles. Celui-là
est sans vaillance, celui-là est sans honneur qui
laisse rabaisser son chef.
UN HOMME DU CHŒUR.
Écoutez ce que je pensais en moi-même , lorsque
je descendais paisiblement ces chemins, à travers les
moissons ondoyantes , livre à mes réflexions : dans la
4
3t) LA FIANCÉE
fureur du combat nous n'ayons rien prévu , rien exa-
miné; alors la chaleur de notre sang nous emportait.
Ces moissons ne sont-elles pas à nous? Ces vignes,
entrelacées dans les ormeaux, n'est-ce pas . notre
soleil qui les mûrit? Ne pourrions-nous pas, dans
une douce jouissance, filer des jours innocens et
joyeux, et mener gaiement une vie facile? Pour-
quoi, d'un esprit furieux, tirons-nous le glaive
pour cette race étrangère ? Elle n'a aucun droit à ce
sol. Elle arriva, sur ses vaisseaux, des bords dorés du
couchant : nos pères , il y a bien des années , la re-
çurent avec hospitalité; et maintenant nous nous
voyons, soumis comme des esclaves, à cette race
étrangère.
UI9 SECOND HOMME DU CHOEUR.
Cela est bien dit; nous habitons une heureuse
terre que le soleil , dans sa course céleste , éclaire
toujours de rayons bienfaisans, et nous pourrions
en jouir avec allégresse ; mais elle ne peut être ni
préservée, ni fermée. Les flots de la mer qui l'envi-
ronne nous livrent aux hardis corsaires qui croi-
sent audacieusement sur nos côtes : l'abondance
que nous devrions conserver pour bous ne fait
qu'attirer le glaive de l'étranger. Nous sommes es-
claves dans notre propre demeure, et cette terre ne
peut protéger ses enfans. Les dominateurs de la terre ^
ne naissent point sur le sol , que favorise Cérès , que
Pan chérit , divinité pacifique et tutélaire ; ce sont
les contrées où le fer croit dans les flancs des mon-
tagnes, qui leur donnent naissance.
PREMIER CHOEUR.
Les biens de cette vie se partagent inégalement
DE MESSINE. > 3t
entre la race passagère des humains ; mais la nature I
elle est toujours juste ; à nous , elle accorde une fë-
condité surabondante qu'elle crée et renouvelle sans
cesse; à d'autres, il a été donné une volonté puis-
sante et une force irrésistible : armés d'une énergie
terrible , ils obtiennent tout ce que leur cœur dé-
sire , ils remplissent la terre d'un bruit redoutable ;
mais derrière ces hauteurs qu'ils ont gravies, est un
précipice profond, une chute retentissante.
Ainsi je veux rester dans mon humilité, me ca-
cher dans ma faiblesse. Ce torrent impétueux créé
par l'orage , que grossissent les grains serrés de la
grêle et les cataractes des nuages, dont les flots
sombres et bruyans sont déchaînés , qui entraine les
ponts, qui entraine les digues ayec le fracas du
tonnerre, rien ne le peut arrêter, ni retarder; ce-
pendant son existence est d'un moment; la redou-
table trace de son cours va bientôt se perdre et
s'effacer dans le sable ; et ir n'en reste rien que ses
ravages. Les conquérans étrangers viennent , puis
s'en vont; nous obéissons, mais nous demeurons.
(La porte du fond 8*ouvr«. Dona Isabelle parait entre ses fils, don Manuel et don César.)
LES DEUX CHŒURS.
Louez et honorez l'astre éclatant qui vient à nous.
Je m'incline avec respect devant ton visage auguste.
PREMIER CHOEUR.
Que la douce clarté de la lune est belle , au mi-
lieu des étoiles scintillantes ! Que l'aimable majesté
<le la mère est belle, au milieu de l'éclat imposant
de ses fils ; la terre n'offre rien d'égal , ni de sem-
blable. Le monde peut-il se décorer d'un spectacle
l
32 LA FIANCÉE
plus accompli , que la mère et ses fils? N'est-ce point
là ce que la vie a de plus élevé' , de plus beau , de
plus achevé? L'église elle-même, la sainte église
place-t-elle , sur le trône Vies cieux, quelque chose
de plus beau? L'art lui-même , divinement inspiré,
offre-t-il une image plus sublime , que la mère et
son fils ?
SECOND CHŒUR. \
Elle voit, avec contentement , sortir de sa tige un
arbre magnifique , dont les rejetons renaîtront éter-
nellement. Elle a enfanté une race qui durera au-
tant que le soleil , et dont le nom ira à travers les
siècles. Les peuples se dispersent; les noms se per-
dent ; le sombre oubli étend la nuit de ses aîles
sur toutes les familles. Mais le front altier des
princes brille d'un éternel éclat , et l'aurore les salue
de ses rayons, comme les sommets élevés de la
terre.
ISABELLE, s'avançant entre ses deux fils.
Jette les yeux ici-bas, reine des cieux, et que ta
main réprime les mouvemens orgueilleux de mon
cœur ! Une mère peut aisément s'oublier, quand
elle contemple l'éclat de ses enfans. Pour ,1a pre-
mière fois, depuis qu'ils sont nés> je goûte mon
bonheur tout entier. Jusqu'à ce joui» j'ai été con-
trainte de partager les douces jouissances de mon
âme, et d'oublier que j'avais un fils, lorsque je
jouissais dé la présence de l'autre. Ah ! j'avais bien
le même amour de mère , mais c'étaient mes fils qui
étaient toujours divisés. Dites, oserai-je, sans fré-
mir, me livrer au doux empire de ce cœur enivré
DE MESSINE. 33
de joie? ( A dcH Manuel. ) Lorsque je presse avec
tendresse la main de ton frère , est-ce donc enfoncer
un trait dans ton sein 1 (^A don' César. ) Lorsque
mon cœur se réjouit à son aspect, est-ce donc un
larcin que je te fais ? Âh ! je tremble que l'amour
même que je vous témoigne ne serve qua attirer
plus vivement votre haine embrasée. ( Elle les in-
îeriroge tous deux dHun regard. ) Que puis-je donc
me promettre de vous? Parlez. Danâ quel senti-
ment venez -vous ici? Est-ce encore atec cette
vieille et irréconciliable haine que vous apportiez
dans la maison de votre père ? La Guerre, enchaînée
pour un instant seulement, est-elle encore là , à at-
tendre à la porte du palais? et, frémissant avec ragé
du frein qui l'arrête, sera -t- elle, dès que vous
m'aurez quittée, déchaînée avec une fureur nou-
velle ?
LE CHOEUR.
La guerre ou la paix ? Les chances du sOrt sont
encore obscurément cachées dans le sein dé l'ave-
nir. Cependant, avant que nous nous séparions,
la chose sera décidée; nous sommes prêts et dis-
posés pour l'une ou pour l'autre.
I s AB ELLEf après avoir promené ses regards autour d'elle.
Ah ! quel aspect guerrier et terrible I Que font-ils
ici tous? est-ce un combat qui ^'apprête en ce palais?
A quoi bon cette foule étrangère , lorsqu'une mère
vient ouvrir son cœur A ses enfans? Jusque dans le
sein maternel craignez- vous, de trouver quelque
embûche artificieuse., quelque perfide trahison ,
puisque vous prenez de si soigneuses précautions ?
ToM. V, Schiller. ' 3
I
34 LA FIANCÉE
Oh ! ces farouches escortes qui vous suivent, ces ser-
viteurs empressés de voti'e colère, ce ne sont pas
vos amis ; ne cr©yez pas qu'ils puissent vous don-
ner de sages et sincères conseils !• Comment pour-
raient-ils vous parler du fond du cœur, à vous
étrangei^s, à vous race conquérante, qui les avez
privés de leur propre héritage, qui avez usurpé
leur souveraineté? Croyez-moi, chacun aime à être
libre , à vivre d'après sa propre loi , et ne supporte
qu'avec impatience une domination étrangère. C'est
votre force seule , c'est la crainte qui vous conserve
leur obéissance, qu'ils refuseraient si volontiers.
Apprenez à connaître cette race au cœur faux; vos
malheurs leur causent une joie maligne qui les venge
de votre prospérité, de votre grandeur. lia chute de
leurs seigneurs, la ruine de leurs princes, tel serait
le sujet des chants, des récits, dont ils entretien-
draient leurs enfans d'âge en âge durant les longues
soirées d'hiver.
mes iils ! le monde est plein de haine et de faus-
seté; chacun n'aime que soi; tous les liens tissus par
un bonheur fragile, sont incertains^ variables et
sans force; ce que le caprice a noué, le caprice le
dénoue ensuite. La nature seule est sincère ; elle
seule repose sur des ancres fermes et éternelles ;
tout le reste flotte au gré des vagues orageuses de la
vie. Le penchant vous donne un ami; l'intérêt vous
donne un compagnon ; heureux celui à qui la nais-
sance donne un frère , la fortune n'aurait pu le lui
donner; c'est un ami marqué par. la nature. Contre
ce monde plein de guerres et de trahisons, les voilà
deux qui résistent ensemble.
DE MESSINE. 35
LE CHOEUR.
Oui , il est grand , il est respectable de voir la
pensée royale d'une souveraine pénétrer , avec une
tranquille sagacité, la conduite et les actions des
hommes. Pour nous , une impulsion confuse nous
pousse , aveugles et sans réflexion , à travers les
tempêtes de la vie.
ISABELLE, àdoDCëutf. ^
Toi qui as tiré le glaive contre ton frère , regarde
autour de toi , dans toute -cette foule , y trouves-tu
une plus noble figure que celle de ton frère?*(>^
don Manuel. ) Qui , parmi ceux que tu nommes tes
amis y oserait se placer près de ton frère ? Chacun
d'eux est le modèle de son âge : Tun n'est point
semblable à l'autre^ et aucun des deux ne l'emporte
sur l'autre. Osez donc vous regarder en face. fu-
reurs de la haine et de l'envie ! Tu l'aurais choisi
entre mille pour ton ami , c'est lui seul qui eût été
•her à ton cœur ; et lorsque la nature sacrée te l'^i
donné y lorsqu'elle t'a fait ce présent dès le berceau ,
parjure à la loi du sang y tu foulerais aux pieds ce
don y avec un dédain orgueilleux ; tu te livrerais aux
méchans; tu ferais alliance avec les étrangers et les
ennemis.
DON MANUEL.
Écoutez-moi y ma mère.
DON CÉSAR.
Ma mère, écoutez-moi.
ISABELVB
Ce ne sont point dés paroles qui peuvent terminer
/
I
36 LA FIANCÉE
cette triste guerre; elles exprimeraient le tien et le
mien ; l'offense ne peut plus se distinguer de la ven-
geance. Qui pourrait retrouver la source de ce torrent
embrasé qui a répandu l'incendie? Tout a été produit
par un feu souterrain et terrible, tîn sol volcanique
recouvre même ce qui n'est pas encore embrasé , et
il n'est pas un sentier qui ne passe sur l'abîme. Je
veux déposer dans vos cœurs une seule réflexion. Le
mal qu 1(1 homme ^ dans la plénitude de sa raison ,
fait à uli autre homme y ne peut ^ je lè veux croire ,
s'oublicr^et se pardonner que difficilement. On ne
veut poîn^ renoncer à la haine , ni changer la résolu-
tion qu'on «fixement arrêtée. Mais l'origine de votre
querelle remonte vers le temps pf écoce de l'enfance
irréfléchie , et cette époque devrait vous désarmer.
ChereheE qui le premier commença la dispute;
voua ne le davex pas, et si vous pouviez vous en
souvenir , vous seriez honteux de ces puériles dis-
eoird^s. Et cependant c'est i ces premières discordes
enfantines qu£ se rattache^ par un malheureux
enchaînement y les violences de ces derniers temps.
Ainsi ^ tout ce qui est arrivé de fâcheux jusqu'à ce
jour , n'est que disputes et rancunes d'enfans.
Voulez-vous combattre pomr ces querelles de jeu-
nesse f maintenant que vous êtes des hommes? ( Elle
prend la main à tous les deux. )
mes fils ! venez , prenez la résolution de renoncer
réciproquement à toute explication : car le tort est
de chaque côté. Soyez nobles , et remettez-vous avec
grandeur d'âme des offenses cruelles et sans excuse.
Lé triomphe le plus divin, c'est le pardon. Jetez sur
le tombeau de votre père cette ancienne haine qui
DE MESSINE. ^ 37
date de votre première enfance ; commencez une
Jîouvelle vie embellie par votre amour j qu'elle soit
consacrée à la concorde et au pardon,
(Elle recule d^ua pas comme pour leur laisser la place de s'appeocher Tun de l'autre.
Tous deux fixent les yftux sur It terre sans se regarder. )
L£ CHŒUR.
Écoutez les sages avertissemens de votre mère ;
certes elle a dit des paroles persuasives. Mettez un
terme à vos discordes ; qu'elles cessent enfin. Cepen-
dant, si vous le préfe'rez, suivez-en le cours. Tout
ce que vous résoudrez me sera une loi : vous êtes le
seigneur, et je suis le vassal.
ISABELLE y après avoir attendu un moment , en vain, que les frères fissent un mou-
vement, reprend a-vec une douleur ^toufTtfe.
Je n'y sais plus rien. J'ai épuisé toutes les armes
de la persuasion ; j'ai vainement essayé le pouvoir
des prières. Celui qui vous contenait par la force
est dans le tombeau, M votre mère est là entre
vous sans puissance. Accomplissez votre sort ; vous
en avez la libre faculté. Obéissez au démon qui,
dans sa fureur, vous aveugle et vou3 pousse; pro-
fanez les saints autels des dieux domestiques ; que
ce palais même, oii vous prîtes naissance, devienne
le théâtre de votre mutuel assi^inat. Devant les
yeux de votre mère , détruisez- vou% non par une
main étrangère, mais par votre propre main. Tels
que les frères thébains , précipitez-vous l'un sur
l'autre, saisissez-vous tous deux, et pressez-vous
avec rage dans un embrassem^at d'airain , poitrine
contre poitrine, chacun s'efïbrçant d'échanger sa
vie avec la vie de son frère , et ploogeant son poi-
38 LA FIANCÉE
gnard dans le sein de l'autre; que la mort elle-même
n'apaise point votre discorde ; que la flamme ^^ que la
colonne de feu qui s'élèvera de votre bûcher , se di-
vise en deux parts.; signe terrible, et de la façon dont
vous aurez péri , et de la façon dont vous avez vécu.
( Elle sort. Les frères demeurent ^olgnës-run de Tantre comme auparavant. )
LES DEUX FRÈRES, LES CHOEURS.
LE CHŒUR.
Ce sont des paroles seulement, qu elle a dit , mais
elles ont pénétré mon cœur endurci, et ébranlé mon
courage. Je n'ai point voulu verser un sang frater-
nel , et je puis lever au ciel des mains pures : vous
êtes frères; songez à la fin de tout ceci.
DON CESAR, sans regarder don Manuel.
Tu es le plus âgé, parle! Je céderai sans honte à
mon aine.*
DON MANUEL, dans la mâme Mtitade.
Dis quelque bonne parole , et je suivrai volontiers
le noble exemple que donnera mon frère plus jeune*
DON CESAR.
Non pas, que je reconnaisse que j'ai tort, ou que
je me sens plus faible.
DON MANUEL. .
Quiconque connaît don César ne l'accusera pas de
manquer de courage. S'il se sentait le plus faible j^
son langage n'en serait que plus fier.
• DON CÉSAR.
Estimes-tu autant ton frère?
/
DE MESSINE. Sg
( DON MANUEL.
Tu es trop fier pour Rabaisser , moi pour fein-
dre.
• DON CÉSAR.
Mon cœur altier ne supporterait pas le dëdain.
Dans la plus grande vivacité du combat^ du moins tu
pensais honorablement de ton frère.
DON MANUEL.
Tu ne veux pas ma mort, j'en al la preuve. Lors-
que ce moine s'offrit à toi pour m'assassiner traî-
treusement , tu le fis punir.
DON CÉSAR s'approche un peu.
Si je t'avais plutôt connu si juste , bien des choses
ne seraient pas arrivées !
DON MANUEL.
Si j'avais su plutôt que ton cœur était généreux,
j'aurais épargné beaucoup de chagrins à ma mère.
DON CÉSAR.
Tu te figurais que j'étais bign plus orgueilleux.
DON MANUEL.
C'est le malheur des grands , que les hommes in-
férieurs s'emparent de leur confiance»
DON CÉSAR, TWoinent.
Ainsi, tous les torts viennent de nos serviteurs.
DON MANUEL.
Us entretenaient , dans, nos cœurs , l'amertume
de la haine.
DON CÉSAR.
Ils répandaient > de part et d'autre, de faux et mé-
chans discours.
4o LA FIANCÉE
D09 MANUEL.
Ils eoTeniinaient le$ actions^ par des iaterpréta-
lions mensongères.
BON CÉSAK^ «
lU entretenaient la plaie , au lieu de la gue'rir.
DON MANUEL.
Ils animaient la flamme au lieu de l'éteindre.
DON CÉSAR.
Nous étions égares^ nous étions trompés. . . .
DON MANUEL.
Aveugles instrumens d'une haine étrangère !
DON CÉSAR.
Cela est vrai ; tout le reste n'est que trahison .
DON MANUEL.
...Et fausseté^ ma mère le dit, tu peux la croire.
DON CÉSAR.
Ainsi je demande ta main fraternelle.
( n lui tend la main. )
DON MAI^EL la saisit avec Tiracité.
Celle de tout l'univers qui t'est le plus amie.
DON CÉSAR,
Je te regarde; et surpris, confondu > je retrouve
en toi les traits chéris de ma mère.
DON MANUEL.
Et je découvre en toi un air de famille qui me
renfplit d'étonnement et d'émotios.
I^ON CÉSAR.
Est-ce bien toi dont l'accueil est sî djouj çt le
discours si tendre pour ton jeune frère ?
DE MESSINE. 4i
DON MANUEL.
Ce jeune homme si amical , dont les sentimens
sont si tendres , est-ce bien ce frère haineux et dé«^
testé ?
( Encore un sil^ace ; dtacan regarde rentre avec abandon. )
DON.CÉ^ÀR.
Tu réclamais ces cheyaux arabes , qui étaient en
contestation dans Théritage de mon père, et je les
ai refusés aux chevaliers que tu avais envoyés.
DON MANUEL.
Conserve-les. Je n'ai plus souvenir de cela.
DON CÉSAR.
Non ; prends les chevaux , prends aussi les chars
de mon père; prends-les, je t'en conjure.
DON MANUEL.
J'y consens, si tu veux accepter ce châtewi an
bord de la mer, pour lequel nous comb^ttin^es si vi*^
vement.
DON CÉSAR.
Je n'en veux poii^t. Je persil b^uraiix de lliabiter
fraternellemeiiit av?ç toi.
DON MANUEL.
Ainsi soit I Pourquoi partager les possessions
quand les coeurs sont unis 7
DON CÉSAR.
Pourquoi vivre plus long-temps séparés , lorsque,
étant unis, chacun se trouvera plus riche?
DON MANUEL.
Nous ne sommes plus divisés, nous sommes unis.
( U le preste dan* ses hr^s. )
»
1
42 LA FIANCÉE
LE PREMIER CHŒUR, au second.
Pourquoi nous tenir ainsi encore éloignes comme
des ennemis , lorsque nos princçs s'aiment et s'em-
brassent? Je suis leur exemple, et t'offre la paix.
Voulons-nous nous haïr éternellement les uns les
autres ? Us sont frères par les liens du sang , nous
sommes les citoyens et les enfans d'une même terre.
(Les deux cbœurs s'emlirassent.)
DON MANUEL, DON CÉSAR, LES CHOEURS
ET LE MESSAGER.
LE SECOND CHŒUR, à don César.
Je Toîs revenir, seigneur, le messager que tu.
avais envoyé. Réjouis-toi , don César, uqe bonne
nouvelle t'arrive ; car je vois briller la joie dans les
regards de ton envoyé.
LE MESSAGER.
Quelle joie pour moi ! quelle joie pour la ville dé-
livrée de ses malheurs! Mes yeux sont témoins du
plus beau spectacle : je vois les fils de mon maître,
mes princes convtrser amicalement; se presser la
main ; eux, que j'avais laissés en proie à la rage des
plus vives discordes.
DON CÉSAR.
Tu vois l'amitié , qui , comme le phénix rajeuni ,
s'élève du bûcher de la haine.
LE MESSAGER.
Je retrouve tout le bonheur de mes premiers ans ,
DE MESSINE. 43
comme si le bâton desséché que je porte se couvrait
de feuilles nouvelles.
« DON CÉSAR, 1« tirant À part.
Dis-moi ce que tu as appris.
LE MESSAGER.
Un seul' jour rassemble tous les motifs de joie.
Celle qui était perdue , celle que nous cherchions y
elle est retrouvée^ seigneur; elle n'est pas loin.
DON CÉSAR.
Elle est retrouvée ! Où est-elle? Parle.
LE MESSAGER.
Ici, dans Messine, seigneur; elle se cache.
DON M AN UEL , parlant au premier chœur.
Je vois le visage de mon frère briller d'une écla-
tante rougeur ; j'en ignore la cause : cependant c'est
un signe de joie , et je la partage avec lui.
« DON CÉSAR, au messager.
Viens; conduis-moi. — Adieu, don Manuel; nous
nous retrouverons dans les bras de ma mère : main-
tenant un sujet important m'appelle hors d'ici.
( Il veut sortir. )
DON MANUEL.
Ne tarde pas; et que le bonheur t'accompagne.
DON CESAR revient après un momentdè réflexion. ' ^
Don Manuel, je jouis de ta présence plus que je
ne puis dire : il me semble déjà que' nous allons
vivre comme deux amis de cœur; nous livrer avec
bonheur à un penchant long-temjps enchaîné, et
44 LA FIANCÉE
nous efforcer de reparer le temps perdu, par une
vie nouvelle.
DON MANUEL.
C'est ainsi que les fleurs annoncent d'heureux
fruits.
DON eésAH.
Il n'est pas bien, je le sens et je me le reproche,
de m'arracher maintenant dô tes bras. Parce que
j abrège subitement ces douï momens, ne va pas
croire que mon émotion soit moindre que la tienne.
DON MANUEL, avec une distraction visible.
Obéis au devoir du moment ; notre amitié d'au-
jourd'hui doit durer toute la vie.
DON CÉSAR.
Si tu savais ce qui m'appelle hors d'ici !
DON MANUEL.
Donne-moi ton cœur et conserve ton secret.
DON CÉSAR.
Aucun secret ne doit être désormais entre nous :
ce dernier voile doit aussi être levé. ( // se toume
vers le chœur.) Je ne vous annoncerai pas tout ce
que vous savez; la guerre est terminée entre mon
frère bien-aimé et moi. Je déclare que je tiendrai
pour ennemi , et que je haïrai , à l'égal des portes de
l'enfer, celui qui , me faisant une mortelle injure ,
voudra rallumer les étincelles éteintes de nos dis-
cordes, et en faire naître de nouvelles flammes.
U n'a nulle espérance de me plaire, nul remer-r
ciment à espérer de moi , celui qui viendra me dire
du mal de mon irh^e ; le serviteur qui, par un faux
DE MESSINE. 45
zèle, s'empresserait de faire parvenir jusqu'à moi
les traits acérés de quelques discours emportés. Les
paroles échappées sans réflexion à une colère rapide
ne jettent point de racines; mais, recueillies par
l'oreille delà inéfiance, elles germent; et, se glissant
comme une plante rampante , elles atteignent jus-
qu'aji cœur, et l'enveloppent de leurs mille ra-
meaux. C'est ainsi que les âmes les meilleures et les
plus nobles sont entraînées dans d'incurables dis-
sensions.
( Il einl>rasse son frère encore une fois et sort ; le second chœur Faccompagne. )
DON MANUEL et le PREMIER CHOEUR.
LE CHOEUR.
Seigneur, je te regardé rempli de surprise, et j'ai
peine aujourd'hui à te reconnaître. Par des paroles
laconiques , à peine réponds-tu au langage d'amitié
de ton frère qui, plein de bienveillance, vient à toi
en toute franchise de cœur. Tu parais perdu dans
tes pensées; semblable à un homme qui rêve ,
comme si ta personne seule était ici , pendant que
ton âme en serait bien loin; qui te verrait ainsi,
pourrait sans doute te reprocher cette froideur et
ce maintien fier et sans amitié; mais moi je ne puis
te taxer d'insensiltlité , car je te vois porter tout
autour de toi un regard heureux , et le sourire est sur
tes lèvres.
DOW MANUEL. *
Que vous dirai-je ? que répondre ? Mon frère a
pu trouver des paroles; un sentiment nouveau
l'avait surpris et sai^i, il sentait une ancienne
46 LA FIANCÉE
haine s'évanouir dans son sein et il s'étonnait du
changement de son cœur ; pour moi , je ne sentais
déjà plus la haine, à peine sais-je pourquoi nous
combattions avec fureur. Mon âme, dans sa tran-
quille joie, plane de haut sur toutes les choses de la
terre. Dans l'océan de lumière qui n>'environne ,
tous les nuages qui obscurcissent la , vie se sont
éclaircis et dissipés. Je regarde ce palais, cette salle,
et je pense à l'heureux ravissement dont sera saisie
l'épouse étonnée , lorsque je lui ferai traverser ,
comme princesse et comme souveraine , les portes
de ce château. Elle n'aime encore que son amant !
elle s'est donné à un étranger, à un homme sans
nom : elle ne soupçonne pas que c'est don Manuel,
que c'est le prince de Messine , et qu'il doit orner
son front charmant du bandeau royal. Qu'il est
doux de donner à sa bien-aimée une grandeur, une
gloire , un éclat qu'elle n'espère même pas ! Long-
temps je me suis privé de ce plus grand de tous les
plaisirs. Sans doute sa beauté sera toujours sa plus
grande parure, mais la majesté ne peut-elle pas
essayer d'orner la beauté ? l'or qui entoure le dia-
mant ne relève- t-il pas son éclat?
LE CHOEUR.
Seigneur, pour la première foi|| j'entends ta bou-
che long-temps muette, rompre le sceau du silence;
je te suivais dès Ibng-temps avec un regard curieux^
je soupçonnais quelque grand et important mystère,
cependant je n'avais pas l'audace de te demander
ce que tu cachais dans l'obscure profondeur du
secret. Les plaisirs animés de la chasse > 1^ course
DE MKSSINE. 47
rapide du cheval , le vol du faucon ne t'attiraient
plus : tu te dérobais loin, des yeux de tes compa-
gnons f dès que le soleil avait quitté Thorizon , et
aucun de nous qui t'accompagnons dans toutes les
courses de guerre ou de chasse , ne suivait ta trace
solitaire. Pourquoi, avec une méfiance discrète, as-tu
voilé jusqu'à ce jour ton amoureux bonheur ? qui
contraignait le fort à se cacher ainsi ? car la crainte
était loin de ta grande âme.
DON MANUEL.
Le bonheur a des ailes , et il est difficile de
l'arrêter ; il doit être retenu en un trésor soigneu-
sement fermé ; le silence lui a été donné pour gar-
dien , et il s'envole aussitôt que la prompte indis-
crétfon se risque à ouvrir la porte. Cependant
aujourd'hui le temps est si proche, que j'ose, que je
veux rompre un long silence; car aux prochains
rayons du matin elle sera à moi , et les démons
envieux n'auront plus aucun pouvoir de me la
ravir ; je ne serai plus contraint à me cacher pour
me glisser vers elle; je n'aurai plus à dérober les
doux fruits de l'amour ; je n'aurai plus à saisir le
bonheur à son rapide passage. Le lendemain res-
semblera au jour heureux de la veille ; mon bon-
heur ne sera plus pareil à l'éclair qui brille un
instant, puis disparait tout à coup dans l'obscurité;
il sera comme le cours du ruisseau , coince le sable
qui s'écoule sans cesse en mesurant les heures.
LE CHCffiUR.
Nomme-nous, seigneur, celle à qui tu dois ce bon-
heur mystérieux; afin que nous célébrions ton sort
48 LA FIAÎÎCÉE
digne ^ d'envie et que nous honorions digfietnènt la
fiancée de notre prince ; dis-nous où tu la trouvas ,
où elle se cache , quel lieu a pu dérobet cette silen-
cieuse intimité? Nous avons traversé toute la sur-
face de l'ile; là chasse nous en a fait connaître les
sentiers les plus détournés , cependant aucune trace
n'a pu nous révéler ton bonheur; ainsi je me per-
suade qu'il s'enveloppait de quelque nuage en-
chanté.
DON manuï:l.
Je vais dissiper ce nuage , car aujourd'hui ce qui
était caché doit paraître au jour. Écoutez et sachez
ce qui m'est arrivé : Il y a cinq mois , mon père
régnait encore sur cette île, et la fière jeunesse était
contrainte à fléchir sous son autorité ; je ne con-
naissais rien que les joies barbares des combats ou
le plaisir guerrier de la chasse. Nous avions déjà
chassé tout le jour dans les forêts de la montagne !
en suivant la trace d'une biche blanche , je m'écartai
loin de votre troupe ; le timide animal fuyait parmi
les détours de la vallée, à travers les ravins, les
buissons et les taillis non frayés ; elle se tenait tou-
jours loin de moi, à la distance du trait, et je ne
pouvais ni l'atteindre, ni la tirer; enfin elle disparut
à mes yeux, traversant la porte d'un jardin ; je des-
cendis aussitôt de. cheval , je la suivis ; déjà je ba-
lançais mon épieu , lorsque je vis avec surprise l'a-
nimal épouvanté se jeter tremblant aux pieds
d'une religieuse , qui le caressait de sa douce main .
Je restai étonné et immobile , l'épieu à la main ,
prêt à le lancer ; mais elle me regarda avec ses
beaux yeux supplians et nous demeurâmes muets
DE MESSINE. 4^
en face Tun de 1 autre... Combien dura cet instant f
je ne puis le savoir , car j'avais perdu U/ mesure du
temps i sou regard pénétra profondement dans mon
âme , et je sentis sur-le^htmp mon CQSur entière-*
ment change. Ce ^e je dis alors y ce que me répondit
la céleste créature ^ ne me le demande^ jamais ; tout
cela paraît h mon âme comme un spnge ; aussi loin
de moi que les souvenirs confus de la première en-^
fance. Quand je revins à moi-mêm^, je sentis son
cœur battre contre le mieu. Alors j'entendtg le son
•argentin d'une cloche qui sembla sonner l'heure de
la prière; elle disparut tout à coup ^ comme une om^
bre qui s'eVuijiouît df^n^ le$ air$, et je ne la vi$ j^us^
Ton récit , seignçur ^ me remplit de crainte :
aurais -tu attenté aux saints devoirs? aurais-* tu
porté un désir criminel sur; unç épouse du ciç} ? Xk^
sermens du cloître sont sacrés et terribles.
PON MANUEL.
Je n'avais plus maintenant qu'un sçul chemin à
parcourir; mes désirs inquiets et variables étaient
enchaînés; j'avais découvert le secret de ma vjiei et
de même que le pèlerin se tourne vers l'orient aux
lieux où il voit briller le soleil qui le guide^ mes
désirs et mes espérances se dirigeaient vers un seul
astre du ciel. Le jour ne descendait pas une fois vers
la mer après en être sorti au matin , saris que deux
amans heureux eussent été réunis. Nos cœurs étai ent
enchaînés l'un à l'autre^ et le ciel qui voit tout , était
le seul et discret témoin de notre bonheur ignoré;
nous n'avions aucun service à recevoir des hommes*
ToM. V. schaur. 4
•i^
5o LA FIANCÉE
Heureux jours, moment précieux! Mon bonheur
n'e'tait point un larcin sacrilège, car son cœur n'était
point enchaîné par d'éternels vœux , lorsqu'elle se
donna à moi pour toujours.
LE CHOEUR.
Ainsi le cloître était seulement l'asile de sa ten-
dre jeunesse, et non point le tombeau de sa vie.
DON MANUEL.
' Un précieux dépôt avait été confié à la maison de
• Dieu, mais devait lui être repris.
LE CHOEUR.
De quel sang se glorifie-t-elle? car la noblesse ne
se perpétue que par une noble tige.
DON MANUEL.
Son origine est un secret pour elle-même : elle ne
connaît ni sa race , ni sa patrie.
LE CHOEUR.
Et aucun indice ne peut-il faire remonter à la
source inconnue de son existence ?
DON MANUEL.
Elle est d'un sang noble, ainsi le confesse le seul
homme qui connaisse son origine.
LÉ CHOEUR. .
Quel est cet homme ? ne me cache rien , c'est seu-
lement en sachant tout que je pourrai te donner
d'utiles conseils.
DON MANUEL.
Un vieux serviteur venait de temps en temps ,
seul messager entre la fille et la mère.
DE MESSINE. 5i
LE CHOEUR.
N^as-tu rien pu savoir de ce vieillard ? La vieillesse
se laisse facilement intimider , et raconte volontiers»
DON MANUEL.
Je n'ai jamais osé lui montrer une curiosité qui
aurait pu déceler mon mystérieux bonheur.
LE GHGEUR,
Et quel était le sens de ses discours, lorsqu'il venait
visiter la jeune fille?
DON MANUEL. "^
D'année en année , il lui a donné l'espoir qu'il
viendrait un temps qui éclaircirait tout le mystère.
LE CHOEUR.
Et l'époque oii tout serait connu, ne l'a-t-il jamais
indiquée à peu près?
DON MANUEL.
Depuis quelques mois le vieillard l'a menacée
d'un changement dans son sort.
LE CHOEUR.
Menacée, dis-tu? Crains-tu donc que la lumière
vienne troubler ta joie ?
DON MANUEL.
Tout changement effraie ceux qui sont heureux.
Quand on n'a rien à acquérir, on craint de perdre.
LE CHŒUR.
Mais ce que tu crains d'apprendre peut amener
des circonstances favorables à ton amour?
5a LA FIANCÉt
DON MANUEL.
.... Et peut aussi ruiner mon bonheur ; aussi aî-je
pensé que le plus sur était de prévenir ce moment.
Comment^ seigneur , tm me remplis de crainte ^
un tel acte de violence m'inquiète !
DON IIAl!l0Èt.
Depuis ces derniers mois y te vieillard laissait en-
trevoir^ par des signes mystérieui, que le jour n'était
pas loin où elle serait rendue à ses parens ; mais de-
puis hier ^ il a parlé d'une manière plus significa-
tive. — Aux premiers rayons du matin , et c'est
d'aujourd'hui qu'il parlait^ son destin devait être
décidé. Il n'y avait pas un moment à perdre. Mon
dessein , proraptement formé , a été promptement
exécuté. Cette nuit j'ai enlevé la jeune fille , et je l'ai
cachée dans Messine.
LE CHOEUR.
Quelle action audacieuse ^ insensée , coupable l
— Pardonne^ seigneur, la franchise de mes repro-
ches ; mais tel est le droit du vieillard aux cheveux
blancs, lorsque le jeune homme viplCTit et ténaé-
raire vient à s'oublier.
]>OK MANUEL.
rVon loin du monastère des religieux, dans un
jardin isolé et tranquille y «ù ne peuvent se porter
les pas des curieux , elle est en ce moment séparée
même de moi , pendant que je me reconcilie avec
mon frère. C'est là que je Fai laissée dans l'inquié-
tude et la crainte ; et certes elle ne s'attend guère
i£..CitoMBBMI^«a
DE MESSINE. 53
qu'entourée d une pompe royale, place'e sur un trône
de gloire I elle va paraître devant tout Messine :
car j^ ne veux me présenter devant elle, que dans
tout l'appareil de la grandeur et du pouvoir, ac-
compagne de vous, mes chevaliers. Je ne veux pas
que la bien*aimée de don Manuel soit présentée à
la mère que je lui donne , comme une fugitive sans
patrie ; je vei« qu'elle soit conduite dans le palais
de mes pères, avec tout le cortège d'une princesse.
LE GH(»:UR.
Seigneur, nous attendons tes ordres avec obéis-
sance.
DON MANUEL.
Je me suis arraché de ses bras , mais je vais m'oc-
cuper d'elle. Vous allez à l'instant m'accompagner
au baear , oii les Maures exposent en vente les ma-
gnifiques étoffes , et les ouvrages d'un art mer-
veilleux que l'Orient nous envoie. Choisissez d'a-
bord les sandales élégantes qui doivent orner et
presser ses pieds délicats; prenez pour ses vête-
inens ces tissus de l'Inde , qui brillent d'une blan-
cheur pareille aux neiges de l'Etna, voisines de l'éclat
du ciel : légers comme la vapeur du matin , ils envi-
ronneront sa taille si jeune et si svelte; la pourpre ^
ornée d'une légère broderie d'or, doit former la cein-
ture qui viendra se nouer élégamment au-dessous
de son pudique sein ; le manteau doit être tissu
d'une soie éclatante , et teint d'une tendre couleur
de pourpre , des agrafes d'or le rattacheront sur
ses épaules. N'oubliez pas les bracelets qui doivent
entourer ses bras charmans , non plus que les pa-
■noosM
54 LA FIANCÉE
rures de perles et de corail , dons merveilleux des
divinités de la mer : un diadème s'entrelacera avec
ses cheveux; il sera composé des pierres les plus
précieuses ; le rubis couleur de feu , y .confondra
sa brillante couleur avec Témeraude; un long voile
se rattachera à sa coiffure, et enveloppera d'un nuage
transparent l'éclat de sa personne; une guirlande vir-
ginale de myrte couronnera toute cettâboble parure.
LE CHOEUR.
Tout sera fait, seigneur, comme tu l'ordonnes;
le bazar nous offrira sur-le-champ ce que tu as
désiré.
DON MA.NUEL.
Qu'on amène la plus belle haquenée de mes écu-
ries, blanche comme les chevaux du soleil; que sa
housse soit de pourpre , que son harnais et sa bride
soientde pierreries : elle est destinée à porter ma
princesse. Vous, tenez-vous prêts ; que votre cortège,
dans toute sa pompe chevaleresque, accompagne
votre souveraine au son des fanfares d'allégresse. Je
vais donner des soins à tous ces apprêts : que deux
d'entre vous me suivent ; les autres vont m'attendre.
Que ce que je vous ai appris demeure profondément
caché dans votre cœur jusqu'au moment où je vous
permettrai de parler.
( Il sort accompagné de deux hommes du choeur.)
DE MESSINE. 55
LE CHŒUR seul.
Dites f qu'allons-nous faire , maintenant que la
guerre est apaisée entre nos princes? Comment
remplirons-nous nos heures oisives, et la lente suc-
cession du temps ? Il faut que l'homme craigne, es-
père ou s'inquiète du jour qui va venir, pour qu'il
puisse supporter le poids de l'existence et l'ennuyeuse
monotonie de ses journées; il faut que le souffle
animé des vents vienne agiter la surface uniforme
de la vie.
UN HOMME DU CHOEUR.
Que la paix est douce ! Elle est semblable à une
jeune bergère qui repose au bord d'un tranquille
ruisseau ; autour d'elle paissent ses joyeux agneaux ,
ils bondissent sur le gazon fleuri; son chalumeau
répète des airs mélodieux, que redit l'écho de la
montagne; le doux murmure de l'onde l'endort aux
rayons du soleil couchant. Mais la guerre a son
charme aussi; elle donne le mouvement à l'exis-
tence de l'homnac. Cette vie si vivante me plaît;
j'aime cette continuelle activité , cette variété , cette
anxiété , et ces vagues tantôt élevées, tantôt abais-^
sées, où flotte la fortune.
L'homme s'affaisse durant la paix, un inutile repos
devient le tombeau de son courage : la loi est l'amie
du faible. Tout alors prend le même niveau; le
monde voit tout s'aplanir. Mais la guerre laisse la
force se montrer ; elle élève tout au-dessus du vul-
gaire ; au plus timide même, elle peut donner du
courage.
56 LA FIANCÉE
UN SECOND.
Le temple de l'Amour ne nous est-il pas ouvert ?
le monde ne s'emeut-il plus à l'aspect de la beauté ?
Là, n'y a-t-il pas deà craintes? là , n'y a-t-il pas des
espérances? Ne devient-il pas roi, celui qui sait
plaire ? L'aifiôtii!^ anime aussi la vie , il en rehausse
les couleui's effacéeâ ; l'âimàble allé de l'onde donne
du charme à nos plus belles années par ses illu-
iîoîis , et , au milieu de la triste et vulgaire réalité ,
elle novA fait àppài'attre deà songes dorés.
UN TROISIÈME.
L'éclat de la beauté est comme la fleur, qui ne vit
que pour le printemps; elle entrelace ses guirlan^
des dans une chevelure jeu^ne encore , mais l'hommQ
de l'âge mûr veut servir une divinité plus austèrt,
LE PREMIER.
Suivons dans les forets sauvages les traces dé
Diane, de la mâle déesse de la chasse; pénétrons
dans les bois les plus épais , précipitons le chevreuil
du haut du rocher. La chasse est une image de la
guerre; Diane est l'amante du terrible dieu des
combats. On est debout aux premiers rayons du
matin ; là trompe retentissante se fait entendre;
gaiement on s'élance de l'humide vallée sur la
montagne , au bord des précipices ; et l'on rafraîchit
ses membres fatiguée , en traversant un air vif et
rapide.
Lb SEQONI).
Ou bien coûfionsnaous à cette divinité azurée, qui
ne connaît point le repos, et qui, nous présentant
sa surface unie, et transparente , nous appc^lie sur
DE MESSINE. 57
0cn empire san^ bornes : construisons-rnous> sur la
vague qui se balance^ un édifice mobile. Celui qui>
de la proue rapide de son navire , laboure les vertes
plaines de Tonde , celui-là est le favori de la for-
tune y cette reine du monde ; et pour lui les mois-
sons s'élèvent sans qu'il êît semé. La mer est le
thâktre de l'espérance , le capricieux empire du ha-
sard. lÀf le riche devient subitement pauvre^ et
l'indigent devient tout à coup l'égal des princes* Le
vent , avec la vitesse de la pensée , parcourt tout le
cercle de l'horizon; de même changent les arrêts
du destin , de même tourne la roue de la fortune.
Sur les flots tout est flottant^ et aucun domaine
n'est assis sur^la mer.
L£ TROISIEME.
Ce n'est pas seulement sur le sein de la mer et
sur les vagues agitées , c'est aussi sur la terre,
tout affermie qu'elle est sur ses antiques fonde-
mens , que le bonheur est mobile j et que rien ne
peut l'arrêter. Cette nouvelle paix me donne des
soucis , el; je ne puis m'y confier avec contentement ;
je ne puis bâtir ma cabane sur la lave que le volcan
a vomie. La haine a déjà pénétré bien profondé-
ment : il s'est passé de bien cruelles choses , pour
qu'elles puissent être pardonnées et oubliées. Je n'ai
pas encore vu la fin. De prophétiques songes m'é-
pouvantent, et ma bouche ne doit pas dire ce que
je prévois. Mais tout me déplaît dans ce mystère,
dans cet hyménée , dont les liens ne sont pas consa-
crés, dans cette union amoureuse qui se dérobe à la
lumière, dans cet enlèvement fait sans respect pour
5B . LA FIAJiCÉE
le cloitre; Ce qui est bien suit une r^ute plus dMite:
les mauvaises semences produisent de mauvais fruits.
Ce fut aussi par un enlèvement ^ nous le savons
tous^ que Tëpouse de Fancien prince fut con-
trainte d'entrer dans un lit criminel^ car elle avait
d'abord été choisie par 4e père : et cet aïeul de nos
princes^ dans sa colère, lança sur ce coupable hymé-
nëe les menaces terribles de sa malédiction. Des
crimes' sans nom , de noirs forfaits sont recelés dans
cette famille.
LE CHŒUR.
Oui , le commencement a été mauvais , et je
crois que la fin sera mauvaise aussi ; car jamais ,
sous le ciel^ les forfaits commis par une rage aveugle
ne restent impunis. Ce n'est point par le hasard ,
ce n'est point par le destin aveugle que ces frères
furieux vont se détruire ; car le sein de leui^ mère a
été maudit^ et elle ne pouvait enfanter que la haine
et la guerre. — Mais je dois cacher tout ceci et me
laite. La déesse des vengeances s'apprête en silence;
il sera temps de déplorer ces désastres , lorsqu'ils
approcheront et commenceront à se manifester.
( L« ebcRur sort.)
DE MESSINE. Sg
La scène change et représente un jardin qui a vue sur la mer.
BÉATRIX sort d'un pavillon du jardin.
BÉ ATRIX..( Elle ▼• et tient, et se promène de c6lë et d autre ^yec in^atude. Tout
à coup elle s'arrête et écoute. )
Ce n'est pas lui , — ce n'est que le bruit du vent
qui siffle à travers la cime des pins. . — Déjà le soleil
s'abaisse vers rhjorizon; les heures s'écoulent avec
une lenteur insupportable ^ et je me sens saisie d'une
impression d'effroi: Ce silence et cette solitude, m'é-
pouvantent. Aussi loin que mes regards peuvent
s'étendre y je n'aperçois rien. Il me laisse en proie
aux angoisses et à l'abattement.
J'entends ici près le bruit et le mouvement de la
foule dans la cité , semblable à la chute continuelle
d'une cascade ; au loin j'entends la vaste mer dont
les vagues viennent frapper ses rivages avec un
sourd retentissement. Ces bruits jettent la terreur
dans mon âme. Je me sens faible et sans défense au
milieu de ces grandeurs terribles , comme la feuille
détachée de l'arbre et perdue dans un monde sans
limites.
Pourquoi ai-je abandonné ma tranquille cellule ;
là , je vivais dans l'innocence et le repos ; mon cœur
était tranquille comme une source limpide , san$
désirs, et cependant pas sans plaisirs. Maintenant
le flot de la vie m'a entraînée , le monde m'a saisie
de sa main gigantesque ; j'ai rompu mes premiers
liens, et je me suis confiée au gage frivole d'une
promesse.
6o LA FIANCÉE
Quelle faute j'ai commise î qu ai-je fait ! un aveu-
gle sentiment m'a séduite et entraînée. J'ai déchirée
le voile, honneur des vierges saintes; j'ai fran-
chi les portes de ma pieuse cellule : ai-je donc été
enlacée par un artifice de l'enfer? Dans ma cou-,
pable fuite j'ai suivi les pas d'un homme, d'un ra-
visseur audacieux. Oh! reviens, mon bien-aimé;
qui t'arrête , et pourquoi tarder? Viens délivrer
mon âme de ses combats I Le repentir me rongie , la
douleur s'empare de moi ; que ta présence chérie
rassure mon cœur !
Ah! ne devais-je pas me livrer à celui qui, seul
dans le monde, s'est attaché à moi? car j'ai été jetée
comme étrangère dans la vie, et de bonne heure
j'ai été livrée à un destin rigoureux; je n'ose pas
même lever le voile obscur qui le couvre. J'ai été
arrachée du sein maternel ; je n'ai vu qu'une seule
fois celle quiîm'a enfr.;itée, et son image a passé de-
vant moi comme un songe.
Je croissais tranquille, dans ce tranquille séjour;
dans la saison ardente de la vie , j'existais , comme
au paisible séjour des ombres : il parut tout à coup à
la porte de ce cloître avec la beauté des dieux et l'air
mâle des héros. Oh ! il n'y a point de paroles pour
exprimer ce que je Sentis : il descendit vers moi
comme un habitant d'un autre monde, et bientôt se
forma un lien qui semblait avoir toujours existé,
et que les hommes ne peuvent rompre.
Pardonne , toi qui m'as donné le jour, si , saisis-
sant le bonheur qui m'était envoyé , j'ai par ma
propre volonté décidé de mon sort. Je ne l'ai pas
choisi , c'est lui qui est venu me trouver. Le dieu
DE MESSINS. 6i
pénètre à travers les portes fermées ; il s'ouvre une
route jusqu'à la tour de Danaé; et le destin ne peut
jamais perdre sa victime. Fût-elle enchaînée sur
des rochers déserts ^ ou attachée aux colonnes d'At-
las qui soutiennent le ciel^ un coursier ailé saura
bien l'y atteindre.
Je n'ai plus à regarder en arrière : je ne regrette
plus mon asile ; j'aime^ et je me confie à l'amour. S'il
y a quelque chose au-<lessu$ du bonheur de l'amour^
je consens à me contenter de mon partage , et à ne
point connaître d'autres plaisirs dans la vie.
Je ne connais pas, et je ne veux jamais connaître
ceux qui se diraient les auteurs de mes jours, s'ils
voulaient me séparer de toi, mon bien-aimé; j'aime
mieux être toujours une énigme pour moi-même. Je
t'aime, je n'en veux pas savoir davantage. (Elle
écoute. ) Écoutons ; n'est-ce pas le son de sa voix
chérie ? — Non , c'est l'écho du bruissement sourd
de la mer qui se brise sur le rivage ; ce n'est pas
mon bien-aimé. Âh ! malheureuse , malheureuse I
Qui peut t'arrêter? Je me sens glacée d'effroi. Le
soleil s'abaisse de plus en plus ; ce lieu semble de-
venir de plus en plus solitaire. De plus en plus
mon cœur se serre. Qui peut le retenir ? ( Elle
marche çà et là. ) Je n'ose porter mes pas hors de
l'enceinte tranquille de ce jardin; jai frissonné d'é-
pouvante en essayant d'entrer dans l'église pro-
chaine. Une force puissante s'emparant du plus pro
fond de mon cœur semblait m'y attirer , quand a
iBonné l'heure d'aller s"ageuomller dans le saint lieu,
«it m'entraînait à me prosterner devant la sainte
m^*e d« Dieu ; je n'ai pu résister à ce pouvoir.
64 LA FIANCÉE
Si j'étais suivie par quelque espion ? Le monde est
plein d'ennemis; des pièges trompeurs sont tendus
sur toutes les routes de la timide innocence. J'en ai
fait déjà une cruelle épreuve le jour où , par une
coupable imprudence^ je m'avançai hors de l'en-
ceinte du cloître parmi une foule étrangère : c'était
pendant la pompe solennelle des funérailles du
prince. Ah ! que je payai cher ma témérité ! Dieu
seul m'a préservée. Ce jeune homme ^ cet étranger
s'approcha de moi avec des yeux enflammés, avec
un regard qui m'épouvanta , qui pénétra mon ânie ;
il semblait lire jusqu'au fond de mon cœur : mon
sein se glace à ce souvenir. Jamais, jamais je n'ose*
rai m'avouer coupable à mon amant de cette faute
qu'il ignore. {^Elle écoute.) On parle dans le jardin !
C'est lui , c'est mon ami , c'est lui-même ! Cette
fois, ce n'est pas une méprise ni une illusion. Il
s'approche ^ il vient ; volons dans ses bras , sur son
cœur !
•
( Elle s'avance les bras ouverts vers le fond du jardin ; don César Tient à elle. )
DON CÉSAR, BÉATRIX, LE CHOEUR.
B É AT R I X recule avec vffroi.
Maliieureusç ! que vois-je?
( En cet instant , le chœur s'avance aussi. )
DON CÉSAR.
Charmante personne, ne craignez rien. (^i£cAû92ir.)
L'aspect de vos armes a épouvanté la beauté timide.
— Retirez-vous et tenez-vous dans un respectueux
éloignement. {J Béatrix.) Ne craignez rien ; l'ii^mo-
\
DE MëSSiNE. 63
DoeenceeraintiTe et la beauté me sont sacrées. (Le
chceur s^est retiré; il s'approche et prend la main de
Béatrix. ) Où étais-tu ? Quel dieu a eu le pouToir
de te dérober , de te cacher si long-temps. Je t'ai
cherchée , je t'ai poursuivie durant les jours , du-
rant les nuits. Depuis le moment oii^ aux funé-
railles du prince ^ tu apparus à mes yeux comme
un ange resplendissant du lumière > tu as été mon
seul sentiment. Ah ! je ne te l'avais point caché y
cet empire que tu avais exercé sur mes sens ; le feu
de mes regards ^ le tremblement de ma voix ^ ma
main qui frémissait dans la tienne te l'apprirent assez.
L'austère majesté du lieu interdisait un plus libre
aveu. La sainte célébration m'appelait à la prière;' je
m'agenouillai; et à peine m'étais^je relevé /qu'au
premier regard que je jetai sur toi , tu fus sur-le-
champ enlevée de devant mes yeux; cependant tu
ayail^ déjà enchaîné toutes les forces de mon cÎDeui*
par un charme tout-puissant. Depuis ce jour , je t'ai
cherchée sans cesse dans l'enceinte de tous les tem-
ples y de tous les palais ; dans les lieux les plus ca-
chés, où puisse se -retirer la timide innocence. J'ai
répandu partout d'adroits émissaires; mais ces soins
restaient sans récompense. Enfin aujourd'hui, grâce
à Dieu, la vigilance de mes émissaires a été cou-
xonnée du succès, et tu as été aperçue dans l'église
prochaine. {Béatrix qui, pendant tout ce temps \
était demeurée tremblante et détournait la tête ^ fait
un mouvement d'effroi. ) Je te retrouve , et mon
âme se séparera de mon corps avant que je t'aban-^
donne. Pour m'assurer sur-le-champ contre le sort,
poiu' me préserver des démons envieux, je m'a-
64 LA FIANCÉE ^
dresse a toi commé^à mon épouse y devant fouâ ce^
témoins ^ et je te donne pour garant la foi de che-
valier. {Il la présente au chœur. ) Je ne veux
point rechercher qui tu es; je te veux pour toi-
même^ et n'ai rien à demander k d'autres. Jaffir-- \.
merais , je jurerais d'après le premier regard que |
j'ai jeté sur toi, que ton âme et ton origine sont
nobles. Et serais-tu d'une race vulgaire , tu es
à nioi pour la vie ; j'ai perdu la liberté du choix.
Et sache que je suis aussi maître de mes actions, et
placé assez haut sur la terre pour que ma puissante
main élève jusqu'à moi celle que j'aime ; je n'ai be*
Âoin que de te prononci^ mon nom. — Je suis
don César ; et dans cette cité de Messine , nul n'est
au-dessus de moi. ( Béatrix recule effrayée; il s'en
aperçoit, et un instant après continue.) J'aime ton ^
iétonnement et ton modeste silence : la pudeur ti^
mide est le plus bel ornement de tes attraits 1 En
en effet la beauté s'ignore elle-même, et s'^raie
de sa propre puissance. -*- Je sors, et te livre à toi-
même pour que ton esprit revienne de sa frayeur :
l'impression subite mène du bonheur e»t un sujet
d'effroi, (j^u chœur.) Dès ce moment honore94a
comme mon cpouse et votre princesse : informez-^
la des grandeurs de son sort. Je reviens aussitôt la
chercher dans un appareil digne de moi , et conve-*
nabk à votre souveraine.
(3«orf )
\_
DE MESSINE. 65
BÉATRIX et LE CHOEUR.
I
I
LE CHOEUR.
Salut, aimable souveraine. Tu obtiens le trîom-
phe , tu obtiens la couronne ; tu perpétueras cette
noble race. Je te salue , mère des kéros de l'avenir.
Trois fois salut : sous d'heureux auspices, toi heu-*
reuse, tu entres dans une heureuse maison que
les dieux favorisent, qi^'illustre une couronne glo-
rieuse, et oîi le sceptre d'or, par une succession
non interrompue , passe des aïeux à leurs fils.
Ton aimable venue va réjouir les ancêtres ré-
vérés, fiers et austères pénates de cette maison;
à ta rencontre, viendront pour te recevoir, la
déesse de la jeunesse couronnée de fleurs éternelles,
et la brillante victoire, cette divinité ailée que le
tout-puissant Jupiter soutient dans sa main et qui
déploie son vol au-dessus des triomphateurs. La cou-
ronne de la beauté n'est jamais sortie de cette fa-
mille : chaque princesse a transmis , à celle qui lui
succédait , et la ceinture des Grâces et le voile de
la 'modestie. Le sort favorise mes regards; je vois la
plus belle des fiancées, quand la mère brille encore
de tout l'éclat de la beauté.
BÉATRIX, se réyeiUant de la terreur où elle était plongée.
Malheureuse ! en quelles maiïis le mauvais destin
m'a livrée ! Il n'en est pas , dans toute la terre , qui
ne fussent moins à craindre. Je comprends main-
tenant, quel frémissement, quelle mystérieuse Hor-
reur me rendait toujours tremblante , lorsqu'on me
ToM. V. SchiUer. 5
iVii^^^^iHBVaaWv-
66 LA FIANCÉE
prononçait le nom de cette race terrible, qui se hait
elle-même , qui s'acharne arec fureur à déchirer
son propre sein. Souvent je me suis sentie saisie
d'épouvante lorsqu'on mé parlait des deux frères et
de leur monstrueuse haine. Et maintenant un sort
épouvantable me précipite , moi , malheureuse ^
moi sans appui dans le gouf&e de cette haine, de
cette fatalité !
( Elle s'enfttit dans le pavillon du jardin. )
LE CHOEim seul.
Je porte envie aux heureux enfans d^s dieux , aux
maîtres fortunés du pouvoir; toujours ce qui est le
plus précieux est leur partage , tout ce que les mor-
tels €stiment le plus grand et le plus beau , ils en
cueillent la fleur.
Le pécheur s'est plongé dans les eaux pour re-
cueillir des perles ; ils choisiront pour eux la plus
transparente. La récolte a été obtenue par le travail
commun ; la meilleure part en sera réservée au
seigneur : que les vassaux s'accommodent de leurs
portions comme ils pourront , la plus belle lui #st
assurée*
Mais son privilège le plus précieux , je lui aban-
donne ses autres avantages : celui que j'envie par-
dessus tous f c'est de pouvoir choisir parmi les fleurs
de la beauté. Ce qui charme les yeux de tous , il le
possède pour lui seul.
Le corsaire s'élance avec le glaive sur le rivage ,
et dans sa nocturne expédition il emmène maint es**
clave : il assouvit ses barbares désirs ; mais il n'o«
DE MESSINE. 67
sera pas toucher à la plus belle; elle est pour le roi.
Cependant il me faut veiller sur les portes de
cette sainte demeure , pour qu'aucun profane n'ose
pénétrer dans cette retraite. Méritons les éloges de
notre prince > qui a confié à notre garde tout ce
c[u'il possède de plus précieux.
( Le chaut t*^loignc yers 1« fond du tbë&tre. )
68 LA FIANCÉE
La scène change , et représente une salle dans l'intérieur du
palais.
Entrent DON A ISABELLE, DON MANUEL et DON
CÉSAR.
ISABELLE.
Il brille enfin pour moi , ce jour tant souhaité , si
long-temps attendu ! — Je vois mes fils unis par le
cœur : avec quel bonheur je les vois se presser mu-
tuellement la main ! Pour la première fois votre heu-
reuse mère peut vous ouvrir son cœur dans cette réu-
nion intime. Cette foule grossière de témoins im-
portuns qui se plaçait toujours entre nous prête
à combattre , s'est éloignée ; le bruit des armes ne
retentit plus à mon oreille. Telle qu'une troupe de
nocturnes oiseaux , habitans d'une maison en rui-
nes , qui depuis longues années était devenue leur
domicile, s'eni^ oient comme un noir essaim, éblouis
par la clarté du jour, lorsque l'ancien possesseur,
long-temps exilé , fait entendre le bruit joyeux de
son retour, et vient construire un nouvel édifice;
telle s'enfuit l'ancienne haine avec son ténébreux
cortège : le soupçon caverneux, l'envie au regard
louche , la pâle jalousie quittent nos portes pour se
rendre en murmm^ant aux portes de l'enfer , tandis
que la paix nous revient avec la confiante amitié et
la douce concorde. ( Elle s'arrête un moment.) Mais
ce n'est pas assez que ce jour vous ait rendu à cha-
cun un frère, il devait aussi vous donner une
DÉ MESSINE. 69
sœur. — Vous êtes étonnés; vous me regardez avec
surprise? Oui, mes fils; le temps est venu de
. rompre le silence , et de lever le voile qui couvrait
un secret long-temps caché. J'avais aussi donné
une fille à votre père. Votre jeune sœur vit encore :
vous l'embrasserez aujourd'hui.
DON CÉSAR.
Que dis-tu, ma mère, nous avons une sœur? Et
jamais nous n'avions entendu parler de cette sœur.
DON MANUEL.
Nous avons bien entendu dire, daps. notre. .pre-
mière enfance, qu'une sœur nous était née; mais
elle était ^ disait-on, morte encore au berceau.
ISABELLE.
On se trompait; elle vit.
DON CÉSAR.
Elle vit, et tu nous l'avais caché?
ISABELLE.
Je VOUS dirai les motifs.de mon silence. — Sachez
quels soins ont été pris autrefois,, et quels heureux
fruits en sont recueillis aujourd'hui. Vous étiez
encore jeunes enfans ; cette déplorable aiilipathie,
puisse-t-elle être finie pour toujours, vous. divisait
déjà, et plongeait dans latl'istessele-cœur de vos pa-
rens. A cette époque votre père eut un jour un songe
surprenant : il lui sembla voir sortir de son antique
couche deux lauriers qui entrelaçaient leur feuil-
,lage épais; entre eux croissait un lis.: cette fleur
devint une flamme qui dévora l'épais feuillage des
. deux arbres ^ et qui , s'élanç^nt en tourbillon vers
7a LA FIANCÉE
la Toute y embrasa promptement , et consuma avec
furie le palais tout entier.
Effrayé de cette vision étonnante, votre père con-
sulta un astrologue d'Arabie, qui était son oracle, et
en qui il mettait plus de confiance que je n'aurais
voulu. L'Arabe déclara que si mon sein venait à porter
une fille , elle donnerait la mort à lui et à ses deux
fils , et que toute sa race périrait par elle; et je de-
vins mère d'une fille. Votre père donna l'ordre
cruel de précipiter dans la mer l'enfant nouveau-né :
j'éludai cet arrêt sanglant ; et par les soins discrets
d'un fidèle serviteur, je conservai ma fille.
DON CESAR.
Qu'il soit béni , pour t'avoîr prêté son assistance !
AhJ jamais la prudence n'a manqué à l'amour
d'une mère !
ISABELLE.
La voix puissante de l'amour maternel ne m'en-
gagea pas seule à épargner ma fille. J'avais eu aussi
un songe merveilleux et prophétique pendant que
mon sein portait cet enfant : je vis un enfant beau
comme l'amour, qui jouait sur le gazon ; un lion
sortit de la forêt , portant dans sa gueule sanglante
une proie qu'il venait de saisir , et d'un air cares-
sant il vint la déposer au giron de l'enfant. Un
aigle , planant dans les airs , tenait dans ses serres
un chevreau tremblant, «et d'un air caressant il
vint le déposer au giron de l'enfant; et tous deux,
l'aigle et le lion, doux et soumis, se prosternèrent aux
pieds de ce jeune enfant. Le sens de ce songe me fut
expliqué par un ihoine , un homme aimé de Dieu ,
DE MESSINE. 71
auprès duquel mon cœur trouva toujours con-
seil et consolation dans toutes les peines d'ici-Bas.
Il me dit que je mettrais au jour une fille qui
changerait la haine terrible de mes fils en un amour
plus vif encore. Je recueillis cette parole dans mon
âme , me confiant plus au dieu de vërjité qu'à la voix
du mensonge. Je sauvai cet enfant de la divine pro-
messe, cette fille de la bénédiction , ce gage de mes^ .
espérances y qui devait être l'instrument de la paix^
si votre haine se perpétuait et s'accroissait.
DON MANUEL, embrassant son frère.
Il n'est plus besoin de ma sœur pour fbrmer
entre nous un lien d'affection , mais elle en serrera.
les nœuds.
ISABELLE.
Elle fut placée dans une retraite cachée et , loin de
mes yeux, élevée mystérieusement par une main
étrangère; je me refusai la vue même de ces traits
chéris : je me privai de ce plaisir si ardemment sou-
haité ^ tant je redoutais la sévérité de votre père.
Un inquiète méfiance troublait son repos; il était
rongé de sombres soupçons , et plaçait des surveil-
lans sur tous mes pas.
DON CÉSAR.
Déjà depuis trois mois mon père repose dans le
tombeau. Qui a pu t'empêcher, ô ma mère, de
faire paraître au jour celle qui est depuis si long-
temps cachée , et de donner cette joie à nos cœurs?
ISABELLE.
Et quel autre motif que vos déplorables discordes,
dont rien ne pouvait éteindre la rage et qui , s'en-
72 LA FIANCÉE
flam mant sur la tombe de votre père à peine expiré, ne
donnait nulle espérance de réconciliation? Pouvais-je
placer votre sœur entre vos barbares glaives? Pouviezr
vous au milieu de ces orages entendre la voix de votre
mère? Etdevais-je la risquer, avant le temps, au mi-
lieu de votre furie , elle , ce gage d'une paix chérie ,
elle , la dernière ancre de ma sainte espérance ? Il
fallait d abord obtenir que les frères pussent se voir
avant de placer entre eux leur sœur, comme un ange
de paix. Maintenant cela est possible , et je vais vous
la présenter. J'ai envoyé un vieux serviteur et j'at-
tends son retour à chaque instant. L'enlevant à son
paisible asile, il va la conduire sur le cœur d^une
mère et dans les bras de ses frères.
DOIS MANUEL.
Elle ne sera pas la seule qui aujourd'hui sera pres-^
sée dans tes bras maternels. La joie entre de toutes
parts dans ce palais, naguère abandonné; il va de-
venir le séjour charmant des grâces. Maintenant, ma
Bière , apprends aussi mon secret. Tu me donnes
une sœur, je vais t' offrir une seconde, une aima-
ble fille. Oui , ma mère , bénis ton fils. Mon cœur
a trouvé , a choisi celle qui doit être la compagne
de ma vie. Avant que le soleil ait quitté l'horizon ^
je conduirai à tes pieds l'épouse de don Manuel.
ISABELLE.
Je presserai avec joie sur mon sein celle qui doit
rendre heureux mon premier-né ; que les plaisirs
naissent sur vos traces ; que votre vie soit parée de
toutes les fleurs. Le bonheur de mon fils sera le
mien et me rendra la plus glorieuse des mères*
DE, MESSINE. 73
I>ON CÉSAB.
Ne répands point , ô ma mère , toutes tes béné-
dictions sur ton premier-né ; si tu bénis aii^i l'a-
mour, je t'amènerai aussi une fille digne d'untf telle
mère ; elle seule in'a appris ce que c'était que
' l'amour. Avant que le jour soit fini don César te pré-
sentera son épouse;
DON MANUEL.
Toute-puissance de l'amour ! c'est à bon drQi;t qu^on
te nomme la divinité souveraine des âmes. Les élé-
mens sont soumis à ton pouvoir et tu sais réunir ce
qui est le plus opposé , le plus contraire ; rien de ce
qui vit ne méconnaît ton empire; tu as pu vaincre le
cœur indompté de mon frère qui jusque-là s'é-
tait montré intraitable. (// embrasse don César).
Maintenant je crois à ton cœur et je te presse avec
espérance dans mes bras fraternels. Jfine puis douter
de toi, puisque tu sais aimer.
ISABELLE.
Que ce jour soit trois fois béni ! Il a enfin délivré
de tous mes chagrins mon cœur oppressé. Je vois ma
race assise sur de fermes fondemens , et. mes yeux
peuvent pénétrer avec calme dans le lointain avenir.
Hier , encore couverte de ce voile des veuves, dé-
laissée , sans enfans , je me voyais seule dans ces
salles désertes ; et aujourd'hui trois filles brillantes de
la fleur delà jeunesse viendront s'asseoir à.mes côtés.
Ne suis-je pas la plus grande et la plus heureuse de
toutes les femmes qui ont enfanté? Cependant quel
prince voisin de nos frontières nous accorde ses
*74 LA FIANCÉE
royales filles? On ne m'a parlé d'aucune; et je ne puis
penser que mes fils aient pu faire un indigne choix.
DON MÂ.NUEL.
P^ur aujourd'hui seulement , ma mère , ne me
demande pas de lever le voile qui couvre mon
bonheur. Le jour approche, qui doit tout re'véler. Ma
fiancée peut se présenter avec avantage ; sois assurée
que tu la trouveras digne de toi.
ISABELLE.
Je retrouve dans l'ainé de mes fils le caractère et
l'esprit de son père. Il aimait de même à se renfer-
mer en lui-même , à former et à assurer ses desseins
par une résolution ferme et inébranlable. Je l'ac-
corde volontiers, ce court délai; mais je suis certaine
que mon fils don César va me nommer sa royale
fiancée.
DON CÉSAR.
Mon caractère n'a rien de mystérieux ; je n'aime
point , ma mère, à me cacher; on peut lire mes sen-
timens sur mon front en toute franchise et liberté.
Cependant ce que tu veux savoir, ce que tu deman-
des, hé bien , ma mère, je dois l'avouer franche-
ment, moi-même je ne l'ai pas encore demandé.
Demande-t-on d'où ils viennent, aux rayons en-
flammés du soleil? En éclairant le monde, ils se dé-
clarent assçz. Leur lumière témoigne qu'ils procè-
dent de la lumière. C'est avec cette évidence'que ma
fiancée s'est présentée à mes yeux. Je la connais
jusqu'au fond de l'âme. Le cristal 3'est révélé par
l'éclat de sa transparence; et cependant je ne puis
t'apprendre son nom.
:i
DE MESSINE. 75
ISABELLE.
Eh quoi! don César, explique-toî. Tu auras pris
pour la voix de Bieu le premier sentiment dont tu
auras senti la fore* J'attendais de toi la violence
d'un jeune homme, mais non pas Taveuglement
d'un enfant. Dis-moi ce qui a déterminé ton choix.
DON CÉSAR.
Mon choix , ma mère ? Lorsque la puissance du
destin vous entraine à l'heure marquée , est-ce un
choix ? Je ne cherchais point une épouse ; certes une
si frivole pensée ne pouvait me venir dans le séjour
de la mort, et c'est là où j'ai trouvé ce que je ne cher-
chais point. Jusqu'alors le peuple léger des femmes
m'avait été indifférent et n'avait point agi sur mon es-
prit; je n'en avais pas vu. une qui te ressemblât,
à toi , ma mère , que j'honore comme l'image de
Dieu sur la terre. C'était à la triste solennité des
funérailles de mon père, nous étions cachés dans
la foule du peuple. Tu te souviens que ta pru-
dence nous avait ordonné d'y paraître sous un dé-
guisement inconnu , de peur que la violence de
notre haine ne troublât avec fracas la dignité de
cette pompe funèbre. Le vaisseau de l'église était
tendu de noir; vingt statues, placées près de l'autel,
portaient des torches à la main , au-devant du cer-
cueil que recourvrait la croix blanche du drap mor-
tuaire ; sur ce cercueil on voyait le bâton du com-
mandement, la couronne royale-, -les éperons dorés
des chevaliers, et le glaive dont la poignée était or-
née de diamans. Tout le peuple était à genoux dans un
pieux recueillement ;4'orgue invisible dans la haute
76 LÀ FIANCÉE
tribune se fit entendre , et le chœur aux cent voix
commença ses chants. Le chœur continuait encore
ses hymnes ,-fet le cercueil s'enfonça lentement sous
le sol de l'ëglise, descendant ifers les demeures sou-
terraineSy dont l'ouverture était de'robée aux regards
par le vaste drap mortuaire. Les terrestres ornemens
furent laissés sur la terre, ne devant 'point accom-
pagner celui qui se fendait à son dernier séjour.
. Cependant, portée avec les chants pieux , sur les
ailes des séraphins , l'âme délivrée s'envolait vers le
ciel pour s'y reposer au sein de la grâce divine. Je
rappelle tout cela à ton souvenir, ma mère , et je le
décris avec détail pour que tu reconnaisses si dans
ce moment une mondaine pensée pouvait être dans '
mon cœur; et c'est cette heure triste et solennelle que
choisit l'arbitre de ma vie pour me pénétrer d'un
. rayon de l'amour. Comment cela put arriver , je me
. le demande en vain à moi-même.
ISABELLE.
Achève cependant , je veux tout savoir.
DON CÉSAR.
D'où elle vint, et comment elle se trouva près de
moi , ne me lé demandez pas. Lorsque mes yeux se
^détournèrent, elle était à côté de moi; à son appro-
. che je fus saisi d'une impression confuse , mais puis-
. santé et merveilleuse. Ce n'était pas la douceur en-
chanteresse de son sourire ; ce n'était point l'éclat
de son teint; ce n'était point la grâce de sa taille
divine; c'était quelque chose d'intime et de profond
;qui s'emparait de moi avec une force céleste; la puis-
sance de ce charme .m'entraioait sans que je pusse
DE MESSINE. ^7
la démêler ; nos âmes se connaissaient sans qu'une
parole eût été prononcée , se touchaient sans s'être
communiquées : seulement pour avoir respiré Fair
qu'elle respirait. Elle m'était étrangère et cependant
j'étais assuré intérieurement qu'elle était à moi et
j'entendais distinctement en mon âme :' c'est elle^ ou
nulle autre sur la terre*
DON MANUEL, Tiaterrompant aree yivacittf .
Ce sont bien les traits puissans et divins de l'a-
mour , tels qu'ils viennent atteindre , frapper et
charmer le cœur; lorsqu'on a rencontré la compagne
de sa vie, ftlors il n'y a pas à résister, ni à choisir;
l'homme ne peut délier ce que le ciel a lié. Je suis
conforme à mon frère ; c'est ma propre histoire qu'il
a racontée et je l'en remercie; il a, d'une main heu-
reuse, levé le voile qui couvrait un sentiment éprouvé
confusément par moi.
ISABELLE.
Je le vois , la destinée conduit mes enfans par des
voies particulières et inconnues. Un torrent impé-
tueux s'est précipité de la montagne, s'est creusé
lui-même son lit et s'est tracé son cours , sans s'in-
quiéter de la route régulière que la prudence lui
avait ouverte d'avance. Je me soumets; que pour-
rais-je y changer ? La main puissante et souvel:aine
de Dieu a tissu le destin de ma maison. Je mets mon
espérance au cœur de mes fils. Ils sont nés noble-
ment et leurs pensées sont nobles.
78 LA FIANGÉE
ISABELLE, DON MANUEL, DON CÉSAR ; DIEGO
se montre à la porte.
ISABELLE.
Que vois-je, mon digne serviteur est de retour!
Approche , approche , fidèle Diego ! où est mon en-
fant? Ils isavent tout! il n'y a plus de mystère. Où
est-elle ? parle, ne diffère pas ; nos cœurs sont pré-
parés à soutenir tant de joie. Viens. ( Elle va à sa
rencontre i^ers la porte.) Qu est-ce? comment? tu
hésites ? tu gardes le silence ? ton regard n'annonce
rien d'heureux ! Que t'est-il arrivé? Parle ! un fris-
son me saisit. Où est-elle ? où est Béatrix !
( Elle veut sortir. }
DON MANUEL, à part, et avec surprise.
Béatrix!
DIEGO, la retenant.
Demeure.
ISABELLE.
Où est-elle? cette anxiété me tue.
DIEGO.
ElLe ne me suit pas. Je ne te ramène pas ta fille.
ISABELLE.
Qtt'est-il arrivé ? Au nom de Dieu , parle !
DON CÉSAR.
Où est ma sœur , malheureux ? parle !
DIEGO.
Elle est enlevée, emmenée par des corsaires. Ah !
pourquoi mes yeux ont-ils vu ce jour?
DE MESSINE. 79
DOI9 Manuel.
Du courage^ ma mère !
DOW GÉSAB.
Ma mère^ du courage^ contiens-toi jusqu'à ce que
tu aies tout appris*
DI£GO.
J'ai parcouru promptement, comme tu l'avais
ordonne , le chemin qui conduit au couvent , que
j'avais suivi tant de fois et que j'espérais suivre pour
la dernière. La joie me donnait des ailes.
DON CESAR.
Au fait !
DON MANUEL.
Parle !
DIEGO.
J'arrive dans cette cour du couvent y sma nulle
défiance ; je demande ta fille. Je vois lexpression de
l'efiroi dans tous les regards, et j'apprends avec
désespoir ce malheur affreux.
( Isabelle tomlie pâle et tremblante ^sur son fauteuil. Don Manuel e'empBestt auprès
d'elle. )
DON CÉSAR.
V
Et les Maures y dis-tu, Font enlevée? A-t-on vu
les Maures? Qui a été témoin de l'événement?
DIEGO.
On avait aperçu des pirates maures , qui avaient
jeté l'ancre dans la rade voisine du couvent.
• DON CÉSAR.
Plusieurs navires s'étaient réfugiés dans cette rade
pendant la tempête. Oîi est ce vaisseau ?
8o LA FIANCÉE
DIEGO.
On l'a TU ce matin d^ bonne heure , dans la haute
mer, gagnant le large à force de voiles.
DON CÉSAR.
Dit-on que quelque autre brigandage ait été com-
mis ? Les Maures ne se contentent pas d'une seule
proie.
* DIEGO.
Us se sont emparés avec violence des troupeaux
qui paissaient en ce lieu.
DON CÉSAR.
Comment les brigands ont-ils pu pénétrer dans
l'intérieur d'un cloître exactement fermé ?
DIEGO.
Les murs du jardin sontfaciles à franchir, à l'aide
d'une échelle élevée.
DON CÉSAR.
Comment ont-ils entré jusque dans les cellules ?
car le séjour des pieuses nones est entouré d'une
forte clôture.
DIEGO.
Elle n'était encore liée par aucun vœu , et elle
pouvait se promener en liberté.
DON CÉSAR.
Et usait-elle souvent de cette liberté qui lui était
laissée ? Dis-moi cela ?
DIEGO.
Souvent on la voyait chercher la solitude du
jardin. Aujourd'hui seulement elle n'est point re-
venue.
DE MESSINE. 8t
DON CÉSAR, après Moir réfléchi un moment.
Enlevée, dis-tu? S'il était si facile de l'enlever,
elle a pu fuir aussi de son propre gré.
ISABBLU: «élève.
C'est la violence ! c'est un cripiinel enlèvement. Ja-
mais ma fille n'aurait oublie son devoir au point de
suivre volontairement un ravisseur! Don Manuel,
don César, je devais aujourd'hui vous présenter une
sœur, maintenant il faut que j'implore le secours de
votre bras héroïque. Mes fils, déployez votre courage,
vous ne pouvez souffrir patiemment que votre sœur
soit la proie d'audacieux brigands. Prenez vos ar-
mes, équipez un navire, parcourez toute la côte.
Poursuivez les pirates sur toutes les mers, ils ont
dérobé votre sœur.
DON CÉSAR.
Adieu , je vole à leur poursuite et à la vengeance !
(Il sort. )
fl
ISABELLE, DON MANUEL, DIEGO.
{Don Manuel, se réveillant d^une distraction profonde se tourne d^un air inquiet yen
i Diego.)
DON MAI9UEV
Quand a-t-elle disparu? Réponds.
DIEGO.
Depuis ce matin de bonne heure , on ne l'a plus
revue.
DON AtANUEL, àdosAlMa>«ll«.
Et ta fille s'appelle Béatcix?
I L i i^^^^mimmii^^mm
8a LA FIANCÉE
ISABELLE.
Tel est son nom ! hâte-toi , plus de discours.
DON MANUEL.
Je yeux savoir encore une seule chose , ma mère .
ISABELLE.
Occupe-toi d'agir. Suis l'exemple de ton frère.
. DON M ANUEL.
Dans quelle contrée ?.. • . je t'en conjure. . . .
ISABELLE lui fait signe de partir.
Vois mes larmes , mes angoisses mortelles.
DON MANUEL.
Dans quelle contrée l'ayai^^tu cachée?
ISABELLE.
Ah ! que a'était-elle cachée au centre de la terre !
DIEGO.
Une crainte subite nte trouble et me saisit.
DON MA1ÎÎ0EL.
Une crainte 9 et laquelle? Dis ce que tu sais.
DIEGO.
Si j'avais été la cause innocente de cet enlève-^
ment !
ISABELLE.
Malheureux , explique ce qui est arrivé.
DIEGO.
Je te l'avais caché, princesse , pour épargner
quelques soucis à ton coeur maternel. Le jour où le
/ DE MESSINE. 83
prince fut enseveli , tout le peuple avide de nou-
veauté se pressait à cette triste cérémonie. La nou-
velle en avait pénétré jusque dans les murs du
couvent; ta fille ipe conjura^ avec de continuelles
instances , de lui laisser voir l'aspect de cette solen-
nité. Et moi ^ malheureux, je me laissai toucher.
Cachée dans un triste vêtement de deuil , elle fut
témoin de la cérémonie; et je crains aujourd'hui
qu'au milieu de la foule du peuple qui se pressait
de tous cotés , elle n'ait été exposée aux regards de
celui qui l'aura enlevée ; car aucun déguisement ne
peut cacher l'éclat de sa beauté.
DON M AN UEL , à part , est rassuré.
Heureuses paroles qui rassurent mon cœur! ce ne
peut être elle. Ces informations ne s'y rapportent
point.
ISABELLE.
Yieilîard insensé! ainsi tu m'as trahie.
DIEGO.
Princesse, je croyais bien faire.il me semblait
reconnaître, dans ce désir, la voix de la nature, la
force du sang. Je pensai que c'était l'œuvre du ciel
qui , par une secrète et pieuse impulsion , conduisait
la fille sur le tombeau de son père. J'ai voulu céder
au droit qu'elle avait . de remplir ce pieux devoir.
Ainsi, à bonne intention, j'ai été entraîné à une
faute.
DON MANUEL, k part.
Pourquoi demeurer ici dans les souffrances du
cloute et de la crainte? Je vais sur-le-champ trouver
la lumière et la certitude.
(H veut sortir.)
■■ I ■■■iVHinsmnaai
84 LA FIANCÉE ^
DON CÉSAR reyenant.
Arrête, don Manuel, je vais te suivre.
DON MANUEL. '
Né me suis pas, reste. Que personne ne me suive.
(Il sort.)
ISABELLE , DON CÉSAR.
1)0 N C É S A R le suit d'an ail ëtooné.
Qui peut troubler mon frère? Dis-le-moi, ma
mère.
ISABELLE.
Je l'ignore comme toi. Je ne le reconnais f^us.
DON CÉSAR.
Tu me vois revenir, ma mère, parce que, dans
l'ardeur empresse'e de mon zèle , j'avais oublie' de te
demajader les signes qui pourraient me faire recon-
naître ma sœur. Comment aurais-je pu retrouver
sa trace, sans savoir de quel lieu les brigands
l'avaient enlevée? Nomme-moi le cloître ou elle
était cache'e.
ISABELLE.
Il est consacré à sainte Cécile. Cette forêt qui s'é-
tend au loin sur les pentes de l'Etna le couvre et
semble en faire la retraite silencieuse des âmes
saintes.
DON CÉSAR.
Prends bon courage ; confie-toi à tes fils. Je te
ramènerai ma sœur , dussé-je la chercher sur toutes
les mers, sur la terre entière. Il est cependant, ma
DE MESSINE. 85
mère y une chose qui m'afilige. Je laisse ma fiancée
sous une protection étrangère. Je ne |M)urrais confier
qu'à toi un gage si précieux. Je l'enverrai vers toi,
tu la verras ; et dan$ ses bras, sur son tendre cœur ,
tu oublieras tes craintes et ta douleur.
(Il tort.)
ISABELLE, seule.
Quand cessera enfin cette ancienne malédiction
qui pèse sur cette maison. Un mauvais génie se
joue de mes espérances, et jamais sa rage envieuse
ne s'apaise. Je me croyais si proche du port ! je me
confiais avec tant d'assurance à ces gages de bon-
heur ! je croyais toutes les tempêtes calmées, et d'un
œil joyeux je voyais déjà la terre éclairée des
rayons du soleil couchant ; une tempête se forme
dans le ciel le plus serein , et me renvoie lutter en-
core avec les vagues.
( Elle te retire dans rintërienr dn peltie ; DMgo It auH. )
86 LA FIANCÉE
Ld scène change , et représente le jardin.
LES DEUX CHOEURS , BÉATRIX.
(L« eliœur de don Manuel vient dans un appareil de fête, omë de guirlandes, portant
les omeinens de la fiancée qui ont été ordonnés précédemment ; le clueur de don César
▼eut lui interdire Icntrée du jardin. )
PREMIER CHOEUR.
Tu devrais laisser ce lieu libre. .;
SECOND CHOEUR.
Je ne ferai place qu'à de plus vaillans.
PREMIER CHOEUR.
Tu dois remarquer que ta pr&ence est impor-
tune.
SECOND CHOEUR.
Puisque cela te déplaît, c'est un motif pour de-
meurer.
PREMIER CHOEUR.
C'est ici mon poste. Qui ose m'arrêter?
SECOND CHCHËUR.
J^ose le faire ; je commande ici.
PREMIER CHOEUR.
Mon maître, don Manuel, m'envoie en ce lieu.
SECOND CHŒUR.
J'y suis par l'ordre de mon maître. ,
PREMIER CHOEUR.
Le plus jeune frère doit céder à l'aîné. '
SECOND CHOEUR. i
Le monde est au premier occupant.
f
DEMESSINË* 87
PREMIER GHOSUE. ^
Allons > mëchant ^ cède-moi la place.
SECOND CHOEUR. .
Non pas sans que nos ëpées se soient mesurées.
PREMIER CHŒUR.
Te trouverai-je partout sur mon passage ?
SECOND CHOEUR.
Partout où je veux, je puis te braver
PREMIER CHOEUR.
tjue viens-tu ici épier et surveiller?
SECOND CfiOEVU,
Que viens-tu ici exiger ou commander?
PREMIER CHOEUR.
Je n'ai points à te parler, ni à te répondre.
SECOND CHŒUR.
Et moi, je ne daigne pas te parler.
PREMIER CHŒUR.
Jeune homme, tu dois du riespect à ma- vieillesse.
SECOND CHŒUR.
Ma valeur a autant d'expérienoe que la tienne.
BÉATRIX, sortant précipitamment.
Malheur à moi ! que veulent ces deux troupes fa-
rouches.
PREMIER CHŒUR, auiecond.
Ta contenance orgueilleuse ne m'impose point.
SECOND CHŒUR.
Mon maître est plus vaillant que le tien .
h8 LA FIANCÉE
BÊÂTRIX, derrière le tlr<ratre. *
Âh ! malheureuse , malheureuse y et il va bientôt
venir !
PREMIER CHOEUR.
Tu parles faussement. C'est don Manuel qui l'a
vaincu.
SECOND CHOEUR.
Mon maître a eu l'avantage dans chaque combat.
m
BÉATRIX.
\
Il va venir, voici l'heure.
PREMIER CHŒUR.
N'était la paix , je soutiendrais mon droit.
SECOND CnCŒUR.
C'est la crainte, et non la paix qui te retient.
' BÉATRIX. • . «
Oh ! que n^est-il à mille lieues d'ici !
PREMIER CHOEUR. '
Je crains la loi , et non pas la menace de ton re-
gard. . .
SECOND CHOEUIl.
Tu fais bien , elle est l'appui du faible.
S>mï:MI£ll CHOEUR.
Si tu commences, je t'imiterai.
SECOND CDOEVR.
Le glaive est tiré.
B É AT R IX , dans I» plus vive agitation.
Us vont combattre; les e'pe'es brillent; ô vous!
puissances du ciel, arrêtez ses pas; placez- vous de-
vant lui p6ur lui interdire le passage; semez sa
I>E MESSINE. 89
route d'obstacles et de retards; qu'il n'arrive point
en ce moment ; saints anges que j'ai priés , que j'ai
conjurés de le conduire vers moi ^ oubliez mes
paroles; détournez-le loin^ bien loin d'ici.
(Elle reatre au moment où les chœurs vont se précipiter Tan sur Tautre. Don Manuel
^. * " parait.).
DON MANUEL , LE CHOEUR.
DOl» MA.MIEI..
Que vois-je? Arrêtez ! •
PREMIER €H(X;UR, an second.
Avance y avance.
SECOND CHOEUR.
Mort à ces traîtres !
D G N M AN U £ L se jette entre eux en tirant son épée.
Arrêtez !
PREMIER CHOEUR.
. C'est le prince.
SECOND CHOEUR.
C'est son frère , apaisons-nous.
DON MANUEL.
•Pétends mort sur la place le premier qui seu-
lement du coup d'oeil menacera son adversaire, et
provoquera la querelle. Êtes- vous en démence? est-
ce un démon qui vous entraine ? Les flammes de la
discorde qui nous divisaient , nous vos princes , ne
sont-elles pas éteintes , éteintes pour ne jamais re-
naître ? Qui avnit cckmmencé le combat ? parlez ! je
veux le savoir !
9ô LA FIANCÉE
PREMIER CHOEUR. i
Nous étions ici...
SECOND CHOEUR interrompant.
Non , ils y venaient. . .
DON MANUEL* an pr»mi«r chnar. «^
Parle , toi !
PREMIER CHOEUR.
Nous venions ici, prince, apporter, comme tu
nous l'avais ordonné, les parures nuptiales. Préparés
à une fête, ains(i que tu le vois, et nullement pour un
combat, nous suivions en paix notre route, sans
aucune pensée hostile, et nous fiant à la trêve jurée ;
nous avons trouvé ceux-ci établis en ennemis dans
ce lieu, et nous en interdisant l'entrée avec violence.
DON MANUEL.
Insensés! N'est-il donc pas un lieu assez sacré
pour arrêter votre aveugle rage? Quoi! dans le
séjour ignoré de l'innocence, votre haine vient
troubler la paix? {Au second c/^œM^.) Retire-toi , ta
présence téméraire ne doit point se mêler aux
mystères de ce lieu. (// s'arrête un moment.) Retire*»
toi, ton maître l'ordonne par ma voix;. nous n'avon»
maintenant qu'une âme et qu'une volonté, mes
ordres sont les siens. Allons, va ! ÇAupremier chœur.)
Toi , demeure et garde lentrée.
SECOND CHOEUR.
Que faire ? les princes sont réconciliés , cela est
certain; et, se jeter avec empressement dans les
querelles ou les affaires des grands sans y être
appelé , c'est chercher plus de dangers que d<e ré-
DE MESSINE. 91
compenses. Quand les puissans de la terre sont las
de combattre , ils se hâtent de rejeter sur l'homme
obscur qui les a servis par devoir , les sanglantes
apparences du crime, et ils se montrent purs et sans
reproches. Ainsi, laissons les princes s'accorder
entre eux; je pense qu'il est plus prudent d'obe'ir.
Le second chœur se retire. Le premier se place au fond du tliëâtre. En ce moment,
Bëatrix arrive précipitamment , et se jette dans les Lras de don Manuel. )
BÉATRIX, DON MANUEL-
BÉATRIX.
C'est toi, je te revois, cruel! tu m'as laissée long-
temps., bien long-temps en proie à l'inquiétude , à
toutes les terreurs ; mais n'en parlons plus ; je te
revois ! C'est dans tes bras chéris qu'est mon asile ,
qu'est nia .protection contre tous les dangers; viens,
ils sont partis. Voici le moment de fuir, allons,
il n'y a pas un instant à perdre. (Elle veut Te/i-
tratner et le regarde alors plus attenthement que
d'abord. ) Mais que se passe-t-il en toi ? Tu m'ac-
cueilles avec réserve et gravité , tu t'arraches de mes
bras comme si tu voulais t'éloigner de moi? Je ne te
reconnais pas. Est-ce bien don Manuel, mon époiix^
mon bien-aimé?
DON MANUEL.
Béatrix !
BÉATBIX.
Non, ne réponds point, ce n'est point le temps
des discours. Hâtons-nous de partir au plus vite ;
cet instant^est précieux.
{
9^1 LA FIANCÉE *
DON MANUEL.
Demeure, réponds-moi.
BÉATKIX.
Fartons avant que ces hommes cruels puissent
revenir,
DON MANUEL,
Demeure , ces hommes ne peuvent nous nuire.
BÉATRIX.
Cependant tu ne les connais pas. Viens, fuyons.
DON MANUEL.
'Défendue par mon bra^, que peux-tu craindre?
BÉATKIX.
Crois-moi , ces hommes sont puissans.
DON MANUEL.
Aucun n est plus puissant que moi, ô ma bien-
aimée !
BÉATRIX.
Tu es seul contre tant d'ennemis?
DON MANUEL.
Tu me crois seul? Ces hommes que tu redoutes. ..
«
BÉATRIX.
Tu ne les connais pas ; tu ne sais pas à qui ils
obéissent.
DON MANUEL;
Ils obéissent à moi, et je suis leur souverain.
BÉATRIX.
Tu es...^ La terreur a traversé mon âme.
DON MANUEL.
Connais-moi , enfin , Béatrix j je ne suis point ce
DE MESSINE. 93
que je t'ai paru jusqu'ici, un pauvre chevalier, un
inconnu, un amant ëpris de tes attraits : je t'ai ca-
ché qui je suis réellement, quelle est ma puissance,
quelle est mon origine.
BÉATRIX
Tu n'es. pas don Manuel! Qui es-tu? Ah! mal-
heureuse !
DON MANUEL.
Je me nomme don Manuel. Mais je suis au-dessus
de tous ceux qui portent aussi ce nom dans ce
royaume : je suis don Manuel, prince de Messine.
BÉATRIX.
Tu serais don Manuel , frère de don César ?
DON MANUEL.
Don César est mon frère.
BÉATRIX.
n est ton irère?
DON MANUEL.
Comment I tu semblés effrayée ! Connais-tu don
César ? Connaîtrais-tu personne de mon sang ?
BÉATRIX.
Tu es don Manuel , que la haine et la discorde
irréconciliable divisent de ton frère?
DON MANUEL.
Nous sommes réconciliés; et depuis ce jour nous
sommes frères par le cœur comme par le sang.
BÉATRIX.
Réconciliés , depuis auJQurd'hui ?
94 LA FIANCÉE
DON MANUEL.
Parle, cxpliqiie-toi. Qui t'a jetée dans ce trouble?
Tu ne poiiTais connaître de notre famille que les
Kiias. S«b-)e totts tes secrets? Ne m'as-tu rien
cache ? m'as-tu tout dit ?
BÉATRIX.
Quelle est ta pensée? Comment! que pourrais-je
avoir à révéler ?
DON MANUEL.
Tu ne m'as rien dit de ta mère ; quelle est-elle ?
La reconnaîtrais-tu, si je te la dépeignais, si je te
la montrais ?
BÉATRIX.
Tu la connais! tu la connais ! et tu me l'as caché?
DON MANUEL.
Malheur à toi, malheur à moi, si je la connais !
BÉATRIX.
Ah ! son aspect est doux comme la lumière du
ciel ; il me semble encore la voir ! Ce jsouvenir vit
au plus profond de mon âme ; sa céleste figure est
encore là devant mes yeux : je vois les boucles de sa
chevelure d'ébène oijibrager les nobles contours de
son cou d'ivoire ; je vois l'éclat Ae ses grands yent
adoucisipar la forme gracieuse de ses sourcils et de
son front; j'entends le son de sa voix sensible et
pénétrante.
DON MANUEL.
Malheureuse , c'est elle que tu peins !
BÉATRIX. '
Et c'est elle que je fuis ! devais-je l'abandonner le
matin même du jour où elle devait à jamais me réu-
nir à elle. Âh I j'ai sacrifié pour toi; même ma mère !
DE MESSINE. gS
DON MANUE;..
La princesse de Messine sera ta mère. Je yais te
conduire vers elle ; elle t'attend.
BÉATRIX.
Que dis-tu ? ta mère , celle de don César ? Tu yeux
me conduire à elle ? Jamais , jamais.
DON MANUEL.
Tu frémis ! Que signifie ce désespoir? Ma mère
peut-elle être une étrangère pour toi ?
BÉATRIX,
Terrible et malheureuse réyéjation ! Oh ! pour-
quoi ai-je pu voir ce jmir?
l^ON MANUEL.
Qui peut te jeter dans de telles angoisses , lorsque
tu me connaît^ lorsque tu trouves un prince dans
l'inconnu ?
BEATRIX.
Ah ! que le ciel me rende cet inconnu ; et je serai
heureuse avec lui dans un désert !
DON CÉSAR, derrière le thë&tre.
Retirez - VOUS ! Quelle est cette foule rassem-
blée^ci ?
BÉATRIX.
Dieu ! cette voix! Où me cacher?
m
DON MANUEL.
Tu connaîtrais cette voix? Non^ jamais tu ne
l'as entendue ; tu ne peux la reconnaître.
BÉATRIX.
Fuyons ! viens , ne tardons pas.
V
1)6 LA FIANCÉE
BON MANUEL.
Qui , fuir ? Cest la voix de mon frère : il me
cherche ; et je m'étonne seulement qu'il ait pu me
découvrir ici.
BÉATRIX:
Par toutes les puissances du ciel , évitons-le ! Ne
t'expose pas à son impétueuse rencontre ; ne vous
trouvez pas ensemble en ce lieu.
DON MANUEL.
I '
ma bien-aimée , la crainte trouble tes esprits.
N'as-tu pas entendu que nous étions réconciliés ?
BÉAiTRIX.
mon Dieu , délivrez-moi de ce moment affreux !
DON MiJîUEL.
Quel soupçon me saisit? quelle pensée est. venue
me glacer d'horreur?.... Serait-il possible^ cette
voix ne t'est point inconnue?... Béatrix, étais-tu?...
Je tremble de t'interroger.... Tu étais.... aux funé-
railles de mon père ?
BÉATRIX.
M alheui* à moi !
DON MANUEL. •
Tu étais là ?
BEATRIX. •
Pardonne-moi.
DONMANUEU
Malheureuse ! tu étais là ?
BEATRIX.
J'étais là. .
i
BE MESSINE, ^7
DON MAI9USL.
Dë|espoir !
fiSATRIX.
Un désir trop impérieux m'entraîna; excuse*moî.
Lorsque je t'avouai mon projet, tu accueillis ma
prière d'un air sérieux et triste y et je gardai le si-
lence. Je ne sais quel pouvoir d'un astre funeste m«
poussait avec une irrésistible force ; il me fallut ce-'
der à l'ardente volonté de mon cœur. Le vieux ser-
viteur me prêta son assistance; je te désobéis, et
je m'y rendis. i
( Elle se. jette & genoux devnt Ini. Bon ^Gésar entre mccompagn/de tout levhœur. )
LES DEUX FRÈRES, LES CHOEURS, BÉATRIX.
SECOND CHOEUR A don César.
• Ta ne veux pas nous croire; tu eu croii*as tes
yeux.
DON CESAR entre rapidement et recale ayec effroi à l'aspect de ton frère.
C'est une illusion de l'enfer ! Quoi , dans ses bras !
(// s'approche. ) Monstre de trahison ! c'était là ton
amour! Ainsi tu me trompais par une réconci-
liation mensongère! ma haine était la voix de
Dieu! Descends aux enfers^ cœur de serpent.
( Il le frappe. )
DON MANUEL.
Je suis mort ! Béatrix ! frère !
(Il tombe et meurt. Btfalrtx tofanbe près de lut sans mouTement. )
ToM. V. Schiller. j
ijô LA FIANCÉE
PREMIER CHOEUR.
Au meurtre ! au meurtre! Ayancez , saisirez vos
armes ; que le sang soit yengë par le sang.
(lu Urtot leurs épées.)
SECOKD CHOEUR.
Bonheur à nous; cette longue lutte est tern^ine'e:
Messine obéit maintenant à un seul maître.
PREMIER CHOEUR.
Vengeance , vengeance ! que le meurtrier tombe ^
qu'il tombe en expiation de son crime.
* SECOND CHŒUR.
Seigneur; ne crains rien^ nous te restons fidèles.
DON CÉSA.R , 8*av«nee entr» eax avec aatoriU.
Retirez-vous, j'ai tué mon ennemi , celui qui
trompait mon cœur sincère et confiant^ qui m'offrait
l'amitié fraternelle comme un piège. Cette action
parait terrible et affreuse , cependant c'est le juste
Ciel qui a jugé.
PREMIER CHŒUR.
Malheur à toi, Messine ! malheur, malheur, mal-
heur ! un forfait horrible s'est accompli dans tes
murs. Malheur à tes enfa^s et à leurs mères , \ tes
vieillards et à tes jeunes hommes! malheur à ceux
qui ne sont pas encore nés !
DON CÉSAR.
La plainte vient trop tard ; votre secours est néces-
saire ici. (// montre Béatrix.) Rappelez-la à la vie,
éloignes^-la promptement de ce lieu de mort et
DE MESSINB 9g
d'effroi. Je ne puis rester plus long-temps 1 ma
sœur enlevée réclame mes soins. Conduises-la sur
le sein de ma mère, et dites-lui que c'est son fils don
César qui la lui envoie.
(Il sort. B^atrix sans mouvement est placée sur un }>rancard par le^ homme) da second
cWnr, et Ut remportent. Le premier chœur reste auprès du corps de don Manuel. Les
jeunes gtnt qui portaient las or&emei»» i^uptif 14X «e rtngqpt «T«c les «utmi «n demin
cercle autour du corps. )
LE CHOEUR.
Je ne puis concevoir comment la chose s'est
accomplie si vite. Depuis long-temps mon esprit
voyait bien sVvancer k grands pas la terrible image
de ce crime sanglant et déplorable; cependant je
suis abimé d'horreur quand ce qui était prévu est
arrivé, quand mes yeux ont vu s'exécuter ce qu'une
crainte prophétique me faisait seulement entrevoir;
tout mon sang est glacé dans mes veines par Taf-
freuse et définitive réalité.
UN HOMME ])U CHCffiUR.
Laisse parler la voiic de la douleur. Vaillantjeune
homme 9 te voilà étendu sans vie, frappé dans la
fleur de Vâge, saisi par la nuit de la mort, sur le
seuil de la chambre nuptiale; faites retentir un
gémi^ement san§ Qn près de celui qui est d^ns ie
silence éterpel.
UB S^CQNÇ.
Nous venons; nous venons avec la pompe d'une
fête, pour recevoir l'épouse. Les jeunes hommes ,
apportent les riches vétemens, les présens nuptiaux;
tout Qst pr4t> les témoins sont là, mais Tépoux
i
1^00 LA FIANCÉE
B'entend plus rien ; les chîints joyeux ne le re'verlletit
pas , car le sommeil de la moï^t est profonde
TOUT LE CHOEUR.
Il est triste et profond le sommeil de la mort ; il
ne sera point réveillé par la voix de sa fiancée ; il
n'entendra plus le son éclatant de la trompe. Immo-
bile et insensible , il est gisant sur la terre.
UW TROISIÈME.
Où sont les espérances , où sont les projets que
construit l'homme périssable? Aujourd'hui vous
vous embrassiez comme frères , vous étiez unis
de cœur et de bouche , ce soleil , qui maintenant
s'abaisse, éclairait votre amitié; et maintenant tu es
couché sur la poussière , frappé de la main meur^
trière de ton frère, le sein percé d'une horrible
blessure. Où sont les espérances, où sont lès projets
qi>e rhomme , ce fils de l'heilre fugitive , a bâtis sur
d'infidèles fondemens?
i.£ CHOEUR.
Je veux te rapporter à ta mère. Quel triste far-
deau ! Abattons avec la hache meurtrière les bran-
ches de ce cyprès pour en former un brancard;
jamais rien de vivant ne doit être produit par l'ar-
bre qui aura porté les fruits de la mort, jamais il
ne doit croître, jamais ils ne doit prêter son ombre
au voyageur j tout ce qui a été nourri par le sol
du meurtre doit être dévoué au service de la
mort.
LE PREMIER.
Malheur au meurtrier > malheur à celui que sa
tmmm»
I>E MESSINE. »oi
rage insensée a conduit ici ; le sang coule , coule à
grands flots et pénètre la terre» Mais là-bas ^ dans ses
profondeurs ténébreuses , sont les muettes fill^ de
Thémis qui , dans la nuit et le silence, n'oublient ja-
mais rien» qui jugent tout avec leur infaillible justice;
elles recueillent ce sang dans leur urne sombre> et
composent et prépai^ent là terrible vengeance.
LE SECOND.
Sur cette terre qu'éclaire le soleil , les traces du
crime s'effacent bientôt comme une apparence légère
qui a passé devant nos yeux; mais rien n'est perdu ^
rien n'est elfacé de ce que les heures pendant leur
cours mystérieux déposent dans le sein obscur et
fécond de la destinée. Le temps est un sol productif,
la nature est toute vivante : tout fruit y mûrit^ toute
semence y est recueillie.
LE TROISIÈME.
Malheur^ malheur au meurtrier; malheur à celui
qui a répandu les semences de mort ! Autre était
l'aspect de cette action avant qu'elle fût commise ;
autre depuis qu'elle est accomplie. Alors dans la
chaleur de la colère et de la vengeance , elle se pré«-
sentait à tes yeux, audacieuse et animée ; mais à pré-
sent elle est finie^ elle est passée, et elle t'apparait
comme un pâle fantôme. Ainsi , les terribles furies
agitaient les serpens de l'enfer devant Oreste, et
entraînaient le fils au meurtre de la mère; elles
savaient tromper habilement son cœur, en lui mon-
trant les apparences de la justice ; mais dès qu'il a
frappé le sein qui l'avait conçu , qui l'avait porté
avec amour, voyez comme elles se retournent con-
loa LA FIANCÉE
tte lui f comme elles l'entourent de terrèun^ ! et il
reconnaît les vierges redoutables ! elles se saisissent
du meurtrier , elles ne le quittent plus désormais ;
elles le livrent aux morsures éternelles de leurs ser^
pens f elles le chassent de rivage en rivage sans nui
repos I jusqu'à Delphes ^ dans le sanctuaire.
(Ltt cliœiir M retire, emportant le corps de don Manuel sur un brancard. )
< ■ W -.
■ ■Il PC ..
DE MESSINE. io3
Le théâtre représente une salle soutenue par des colonnes. — 11
est nuit. La scène est éclairée seulement par la luitiière d'une
grande lampe suspendue à la voûte.
DONA ISABELLE et DIEGO entrent.
ISABELLE.
JTa-t-K)!! aucune nouvelle de mes fils? a-t-on
découvert quelque trace de ma fille ?
DIEGO.
Rien encore , princesse. Cependant j'espère tout
des soins et de l'ardeur de tes fils.
ISABELLB.
Ah! Diego y quelles sont les angoisses fie mon
cœur ! il a dépendu de moi de prévenir ce malheur.
DIEGO.
N'enfonce point dans ton cœur l'aiguillon du re-
mords. Tu n'as négligé aucune précaution?
ISABELLE.
Si je l'avais pi us tôt tirée de sa retraite, comme me
le disait la voix de mon cœur !
DIEGO.
La prudence le défendait , tu as agi sagement ; la
suite était aux mains de Dieu.
ISABELLE.
Hélas ! auci^^ne joie n'est pure , moa bonheur eût
été accompli sans ce revers.
io4 LA FrANGÉE
DiéGO.
Ce . bonheur est troublé^ non ])as perdu; jouis
cependant de l'union de tes fils.
ISABELLE.
Je les ai vus se presser sur le cœur l'un de Fautre,
spectacle jusque-là inconnu à mes yeiix.
DIEGO.
Et ce n'était pas une simple apparence ; tout par-
tait du cœur; car leur droiture abhorre la con-
trainte du mensonge.
ISABELLE.
J'ai vu aussi avec joie qu'ils sont capables d'un
tendre sentiment y d'un doux penchant y et qu'ils
savent honorer ce qu'ils aiment; ils veulent renon-^
cer à le«ir indépendance sans frein. Leur jeunesse
ardente et indomptée ne se dérobe pas au joug des
lois^ et leurs passions mêmes sont vertueuses. Je puis
cependant t'avouer maintenant, Diego, qu'au pre-
mier moment, c'est avec inquiétude, avec effroi
que j'ai vu cet essor de leurs sentîmens. L'amour
pouvait aisément se .tourner en fureur dans ces
caractères emportés. Si dans des âmes tout échauffées
encore d'une vieille h^ine , une étincelle funeste de
jalousie était venue à tomber! la pensée m'en faisait
trembler. Si leurs penchans, qui n'ont jamais été les
mêmes , s'étaient pour la première fois rencontrés
par malheur ! Gi^âce à Dieu, ce nuage orageux, qui
un instant s'est montré à moi obscur et menaçant ^
s'est heureusement dissipé , et mon cœur oppressé a
librement respiré.
DE MESSINE. f^oS
DIEGO.
Ouï, rëjouis-toi de ton ouvrage. Par une douce
habileté y par la tendresse de lame , tu as su faire
ce qu'avec toute la force de son autorite , leur père
n'avait pu faire; c'est ta gloire; cependant il en faut
louer aussi le bonheur de ta destinée.
ISABELLE.
, J'y ai été pour beaucoup, le destin pour beaucoup
aussi. Ce n'était pas peu de chose que de cacher un
tel secret durant tant d'années , de le dérober au
plus méfiant des hommes. U fallait aussi contenir
en mon cœur , la force du sang qui , comme une
flamme prisonnière, s'efforçait pour paraître d'é-
chapper à la contrainte.
DIEGO.
Un dénoûment aussi heureux est le gage d'un long
bonheur.
ISABELLE.
Je ne veux point me louer de mon étoile avant
d'avoir vu la fin de l'événement. L'enlèvement de
ma fille me rappelle et m'avertit que mon mauvais
génie ne sommeille pas encore. Diego, tu vas me
blâmer ou m'applaudir, mais je ne veux rien cacher
à ta fidélité; je n'ai pu supporter d'être ici dans un
oisif repos , à attendre le sort , tandis que mes fils
recherchaient avec empressement la trace de leur
sœur ; j'ai voulu agir aussi : où l'art humain ne peut
rien , souvent le Ciel se manifeste.
DIEGO.
Apprends-moi ce que j'en dois savoir.
io6 LA FIANCÉE
ISABELLE.
Dans un ermitage ^bâti sur les hauteurs de l'Etna^
habite un pieux solitaire nommé par les anciens du
pays ; le vieillard de la montagne ; là ^ vivant plus
près du ciel que toute la race des hommes errans
au-dessous de lui, ses pensées terrestres se sont épu-
rées dans un air transparent et subtil, et du haut de
son antique sagesse, il observe et démêle les routes
secrètes et tortueuses de la vie. Il n'est pas étranger
aux destins de ma maison ; souvent le saint homme a
pour nous interrogé le Ciel et détourné les malédic-
tions par ses prières. J'ai envoyé aussitôt vers lui un
jeune messager dont 1^ course est rapide, pour qu'il
me donne des nouvelles de ma fille, et de moment
en moment j'attends le retour de ce messager.
DIEGO.
Si mes yeux ne me trompent pas , princesse , c'est
lui-même qui arrive en toute hâte; sa diligence
mérite des éloges.
LE MESSAGER, LES PRÉCÉDENS.
ISABELLE.
Parle I soit bonheur, soit malheur, ne me cache
rien ; dis seulement la pure vérité. Quelle réponse a
donné le vieillard de la montagne ?
LE MESSAGER.
Il m'a ordonné de retourner au plus vite , car
celle qui était perdue est retrouvée , a-t-il dit.
0£ MESSINE. (07
ISABELLE.
Voix propice! Parole du Ciel! toujours il m'a an-
noncé ce que je souhaitais. Et auquel de mes filsa-t-
il été réservé de trouver celle qui était perdue?
LE MESSAGER.
L'ainé de tes fils a pénétré dans sa profonde
retraite.
ISABELLE.
C'est à don Mifinuel que je la devrai ! Ak ! il a tou-
jours été l'enfant de mo/i affection. Âs-tu remis au
vieillard le cierge consacré que je lui envoyais en
présent pour brûler devant son saint patron ; le
pieux serviteur de Dieu dédaigne les dons qui plai-
raieqt aux autres hommes.
LE MESSAÔEK.
Il a pris le cierge , et s'avançant en silence vers
l'autel f il l'a aussitôt allumé à la lampe qui brûle
devant le saint patron ; puis tout h, Coup il a mis le
feu à cette cabane oii depuis quatre-vingts ans il
adore le Seigneur.
ISABELLE.
Que dis-tu? quelle terreur tu jettes fen mon âme !
LE MESSAGER.
Et criant par trois fois malheur ! malheur ! mal-
heur ! il a gravi la montagne me faisant signe en
silence de ne le point suivre , et de ne point regar-
der en arrière } tt, glacé d'effroi , je me suis hâté de
revenir ici.
ISABELLE.
Dans quel doute nouveau , dans quelle flottante
incertitude, dans quelles angoisses d'agitation me
io8 LÀ FIANCÉE
rejette cette réponse! Ma fille sera retrouvée par
l'aînë de mes fils^ don Manuel ? Ces favorables paro-
les ne peuvent me réjouir accompagnées de signes
si funestes.
LE MESSAGER.
Regarde derrière toi, princesse, la réponse du
solitaire s'accomplit à tes yeux mêmes. Je suis bieu
trompé, ou c'est ta fille que tu avais perdue, que tu
cherchais et que te ramènent les chevaliers compa-
gnons de tes fils.
( Béatxîx est apportée parle second chésfur snr un brancard ; elle est encore sans connais
sance et sans moaTement. )
ISABELLE, DIEGO, LE MESSAGER , BÉATRIX ,
LE CHŒUR.
LE CHOEUR.
Pour accomplir l'ordre de notre maître, nous
venons , princesse , déposer à tes pieds cette jeune
fille; c'est ce qu'il nous a commandé de tsâve et
aussi de te répéter ces paroles : que c'est ton fils don
César qui te l'envoie.
ISABELLE s'est ^nc^ vers elle les Bras ouverts, elle recule avec effroi.
ciel! elle est pâle et sans vie.
LE CHOEUR.
Elle vit , elle va se réveiller ; il lui faut quelques
momens pour se remettre de l'impression qui tient
encore ses sens interdits.
ISABELLE.
Mpn enfant; enfant de ma douleur et de mes in-
o
DE MESSINE. ,09
quiétudes 9 nous nous revoyons enfin ! Ah ! devaîs-tu
entrer de la sorte dans la maison de ton père! Ah !
que ta vie se rallume à la mienne. Je veux te tenir
embrassée, jusqu'à ce que ton sang réchauffé , recom-
mençant à couler, ait dissipé ce froid de la mort.
{Au chœur.) Oh, parle ! que s'est-il passé de terrible ?
où l'as-tu trouvée ? Comment cette chère enfant cst-
elle tombée dans un état si horrible et si déplorable?
LE CHOEUR.
Ne me le deiùande pas, ma bouche doit être
muette; ton fils don César doit te révéler tout, car
c'est lui qui te l'envoie.
ISABELLE.
Mon fils don Manuel , voules&-vous dire?
LE CHOEUR.
Ton fils don Césaf te l'envoie.
ISABELLE, au messager.
N'est-ce pas don Manuel que t'avait nommé le
solitaire ?
LE MESSAGER.
Oui, princesse, c'est ainsi qu'il avait dit.
ISABELLE.
Qui que ce soit , il a rempli mon cœur de joie ,
je lui dois, ma fille; qu'il soit béni. Ahl faut-il
qu'un démon envieux trouble le bonheur d'un
instant si ardemment souhaité I faut-il que j'aie à
combattre mon ravissement! Je vois ma fille dans
la maison de son père, mais elle ne me voit pas , elle
ne m'entend pas, elle ne peut répondre à la joie de sa
mère. Ah ! puissent ses beaux yeux se rouvrir, puis-
jiQ LA FIANCÉE
sent ses mains se rëehauffer> puisse son sein se rani-
mer pour palpiter de joie ! Diégo^ c'est ma fille, celle
qui fut si long-tempg caehëe , celle que j'ai sauye'e ;
eufin je puis la reconnaître devant le monde entier.
LE CHOEUR.
Je crois démêler un nouveau sujet d'effroi , et
je suis épouvanté du moment où ces erreurs seront
reconnues et dissipées.
ISABELLE, au clioeur , avec une expression de trouble et d'agitation.
Ah ! vos coeurs sont durs et impénétrables comme
l'armure d'airain qui vous couvre; tels que les
rochers escarpés du rivage vous repoussez vers mon
cœur la joie qu'il éprouve. En vain je cherche, dans
cette foule d'hommes^ un regard compatissant. Pour-
quoi mes fils tardent-ils? Je voudrais lire dans les
yeux de quelqu'un qu'il partage mes sentimens ;
parmi cette troupe sans pitié, je suis comme entourée
des animaux féroces du désert, ou des monstres de
l'Océan.
DIEGO.
Ses yeux s'ouvrent; elle revient au mouvement et
à la vie.
ISABELLE.
Elle vit ! Ah ! que son premier regard soit pour
sa mère !
DIEGO.
Ses yeu3^ ^ sont refermés avec effroi.
ISABELLE, au chœur.
Retirez-vous. L'aspect de ces étrangers l'a ef-
frayée.
LE CHOEUR se retire.
Je pi^'éloigne volontiers de ses yeux.
DE MESSINE. III
DIEGO.
Elle fixe ses yeux sur toi ayec ëtonnement.
BÉATRIX.
Où suis-je? Je crois reconnaître ces traits.
isabellï:.
Elle en retrouve le souvenir après hien du temps.
DIEGO.
Que fait-elle? Elle se prosterne à genoux I
BÉATRIX.
Noble et angelique figure de ma mère....
ISABELLE. •
j
Enfant de mon cœur, viens dans mes bras.
, BÉATRIX,
Vois à tes pieds la coupable.
ISABELLE.
Je te revois , tout est oublié !
DIEGO.
Regarde-moi aussi. Reconnais-tu mes traits ?
BÉATRIX.
Ce sont les traits vénérables du fidèle Diego.
ISABELLE.
Du fidèle gardien de ton enfance.
BÉATRIX.
Je me retrouve parmi les miens.
ISABELLE.
Et rien ne peut nou9 réparer désormais que la
mort.
112 LA FIANCÉE
BEATRIX.
Tu ne veux plus me renvoyer chez des étran-
gers ?
ISABELLE.
Rien ne nous sépare ; le destin est apaisé.
BEATRIX se Jetant dans ses brai.
Suis -je en effet sur ton cœur? et ce *que j'ai
éprouvé était-il un songe ^ un songe affreux et ter-
rible ? ma mère ! je l'ai vu tomber mort à mes
pieds. Comment suis-je venue ici ? Je ne m'en sou-
viens pas. Que je suis heureuse de me trouver ainsi
libre et dans tes bras ! Ils voulaient me conduire
vers la princesse de Messine. Plutôt la mort !
ISABELLE.
Reviens à toi, ma fille ; la princesse de Messine..*
BEATRIX.
Ne prononce plus ce nom : le froid de la mort
se répand dans mes veines^ dès que je l'entends
nommer.
ISABELLE.
Ecoute-moi.
BEATRIX.
Elle a deux fils qui se haïssent mortellement : on
les nomme don Manuel et don César.
ISABELLE.
Je suis la princesse de Messine ; reconnais ta
mère.
BEATRIX.
Que dis-tu.? Quelle parole as-tu prononcée?
ISABELLE.
Je suis ta mère, et princesse de Messine.
/^'
DEMESSII^E. ii3
BÉATRIX.
Tu es la mère de don Manuel et de don César ?
ISABELLE.
Et ta mère ; tù as nommé tes frères.
BÉATRIX.
Malheur ! malheur à moi ! lumière affreuse !
ISABELLE.
Qu'est-ce , ma fille ? Qui peut te jeter dans ce
trouble surprenant?
BEATRIX regarde autour d*elle dW œil ëgar^; elle aperçoit le chœur.
Ce sont eux 9 oui ! Maintenant, maintenant je les
reconnais : ce n'est pas un songe qui m'a trompé...
Ce sont eux... ils étaient là... c'est l'horrible vérité !
Malheureux , où l'avez- vous caché ? . ' .
(Elle ya d^un pas rapide vers le cbœur qui s'âoigne dVUe. Les sons d^une marcbe lugu-
bre se font entendre au loin. )
LE CHOEUR.
Malheur ! malheur !
ISABELLE. '
Caché 9 qui? Qu'est-ce qui est vrai? Vous êtes
muets et consternés ; vous semblez la comprendre.
Je démêle dans vos regards , dans votre voix , dans
vos discours interrompus , quelque chose de malheu-
reux qui doit retomber sur moi. Qu'est-ce donc?
Pom^quoi tournez-vous vos yeux pleins d'effroi vers
les portes , et qu'est-ce que ces sons que j'entends?
LE CHOEUR.
Ils approchent ! ils vont éclairer ces horribles
mystères. Sois courageuse ^ princesse; affermis ton
ToM. V. SchiUer, 8
ii4 LÀ FIANCÉE
cœur ; supporte avec force ce qui t attend ; montre
une mâle fermeté dans cette mortelle douleur.
ISABELLE.
Qu'est-ce qui approche ? qu'est-ce qui m'attend ?
J'entends les lugubres accords des chants de la mort
retentir dans ce palais. Où sont mes fils ?
( Le premier cbœur apporte le corps de don Manuel sur un brancard , et le place sur le
côté de la scène qui est resté TÎde. Vn YoHe noir couvre le brancard. )
ISABELLE, BÉATRIX, DIEGO, LES DEUX
CHCœURS.
PREMIER CHOEUR.
SaiTi du désespoir , le malheur se promène à tra-
Tcrs les cités ; il rode furtivement autour des de-
meures des hommes : un jour, il vientfrapper à cette
porte , le lendemain à celle-'ci ; mais aucune ne sera
épargnée. Le triste et redouté message , tôt ou tard ,
viendra se placer sur le seuil du lieu que chaque
vivant habite.
Lorsque les feuilles tombent au déclin de l'année ,
lorsque le vieillard épuisé descend au tombeau , la
nature ne fait qu'obéir tranquillement à ses antiques
lois, à son ordre éternel, et rien n'épouvante les
hommes.
Mais dans cette terrestre vie, il faut aussi ap-
prendre à craindre l'extraordinaire. Le Meurtre, de
sa violente main, brise aussi les nœuds les plus saints;
le trépas entraîne aussi dans l'infernale barque la
jeunesse encore dans sa fleur.
Quand les nuages s'entassent dans le ciel obscurci ,
DE MESSINE. ii5
quand le tonnerre fait .entendre ses sourds roule-
mens ^ alors , alors tous les cœurs se rappellent le
pouvoir terrible du destin ; maïs la foudre peut
aussi tomber d'un ciel clair et serein : ainsi , dtins
tes jours de joie , redoute l'arrivée funeste de l'in-
fortune; n'attache point ton cœur aux biens fra-
giles qui ornent la vie. Celui qui possède ^ qu'il
sache perdre ; celui qui est heureux , qu'il apprenne
la douleur.
ISABELLE.
Que vais-je savoir ? Que cache ce voile? (ElleJaU
un pas if ers le brancard, puis s'arrête irrésolue et trem-
blante.) Je me sens entraînée par une impulsion
horrible et en même temps arrêtée et glacée par la
froide main de l'épouvante. {A Béairix qui s'est je--
tée entre elle et le brancard,) Laissez-moi; je veux
lever ce voile. {JElle lève le linceul et wit le corps de
don Manuel. ) Ah ! malheureuse mère , c'est mon
fils!
( Elle demeure glacëe d'efiVoi. Bc'atrix jette un cri, et tombe évanouie près du corps de
don Manuel. )
LE CHOEUR.
Malheureuse mère î c'est ton fils ! C'est toi qui as
dit ces douloureuses paroles ; mes lèvres ne les ont
point prononcées.
ISABELLE.
Mon fils ! mon cher Manuel ! éternelle miséri*-
corde ! Était-ce ainsi que je devais te revoir? Fallait-il
donc que tu donnasses ta vie pour arracher ta sœur
des mains des brigands ? Où était ton frère , que son
bras n'a pu te défendre ? malédiction sur la main
1,6 LA FIANCÉE
qui t'a perce de cette blessure ! Soyez maudits , vous
qui avez donné le jour à l'assassin de mon fils ! Mau-
dite soit toute sa race !
LE CHOEUR.
Malheur ! malheur ! malheur!
ISABELLE.
Est-ce ainsi que vous me tenez parx)le , puissances
du ciel ? Est-ce là votre vérité ? Malheur à celui qui
se confie à vous dans la pureté de son cœur ! Quelle
a été Tissiie, soit de ce que j'ai espéré, soit de ce que
j'ai craint ? Vous qui m'entourez ici avec effroi , et
qui repaissez vos regards de ma douleur, connaissez
les mensonges dont nous abusent et les songes et les
devins ! et croyez encore que les dieux parlent par
leur bouche ! Lorsque cette fille était dans mon sein
maternel , son père rêva un jour qu'il voyait s'élever
de sa couche royale deux lauriers ; entre eux crois-
sait un lis , qui, se changeant en flamme, s'attacha
à l'épais feuillage des arbres , et, s'élançant avec fu-
rie, embrasa rapidement tout le palais et le consuma
dans un horrible incendie. Effrayé de cette étrange
vision , le prince en demanda le sens à un devin , à
un noir magicien. Le magicien déclara que si mon
sein mettait au jour une fille, elle donnerait la mort
à mes deux fils et anéantirait ma race.
' LE CHOEUR.
Princesse , que dis-tu ? Malheur ! malheur !
ISABELLE.
Son père ordonna de la faire périr ; mais je l'ai
soustraite à cet arrêt cruel. Pauvre infortunée ! elle
DE MESSINE; 119
fut enlevée au sein de sa mère , afin de ne pas. de-
venir l'assassin de ses frères ; et maintenant son
frère tombe sous les coups des brigands ; ce n'est pas
elle f innocente ^ qui l'a frappé.
LE CHOEUR.
Malheur ! malheur ! malheur !
ISABELLE.
Les paroles d'un idolâtre ne méritaient pas ma
croyance. Une meilleure espérance avait raffermi
mon âme y lorsqu'une autre bouche^ q^^ j^ tenais
pour certaine , m'avait annoncé qu'un jour ma
fille réunirait mes fils par un ardent amour.
Ainsi les oracles se contredisent; ainsi la malédic*
tion et la bénédiction reposaient à la fois sur la tête
de ma fille. Ni la malédiction ne l'a rendue coupa-
ble , l'infortunée ; ni le temps ne lui a été laissé
d'accomplir la bénédiction. Les paroles de l'un
comme les paroles de l'autre ont été mensongères.
L'art des devins n'est qu'un vain néant ; ils se trom-
pent ou nous trompent. Rien de vrai sur l'avenir
ne se laisse saisir , ni par toi qui puises aux ondes
infernales , ni par toi qui puises aux sources de la
lumière.
PREMIER CHOEUR.
Malheur l malheur ! que dis-tu ? Arrête , arrête ;
retiens les paroles téméraires qui échappent à la co-
lère. Les oracles savent voir et atteindre la vérité,
et l'événement célébrera leur prévoyance*
ISABELLE.
Je ne retiendrai point mes paroles , je dirai hau-
tement ce que me dicte mon coeur. Ah l. pourquoi
ii8 LA FIANCÉE
nos regards ckerchent-ils les demeures divines , et
levons-nous au ciel nos pieuses mains ? Insensés et
confians y que gagnons-nous à notre crédalité ? Il est
aussi imppssible d'atteindre vers les dieux , ces ha-
bitans du ciel , que de frapper le soleil de la flèche
qu'on voudrait lui lancer. L'avenir est fermé aux
mortels, et aucune prière ne peut pénétrer à travers
un ciel d'airain. Qu'importe que l'oiseau s'envole
vers la droite ou vers la gauche ? qu'importe que
telle étoile soit en conjonction avec telle autre? le
livre de la nature n'offre aucun sens ; l'intelligence
des songes n'est qu'un songe ; et tous les signes sont
trompeurs.
SECOND CHOEUR.
Arrête , infortunée ! Malheur ! malheur ! Tes
yeux aveugles nient la lumière du soleil. Les dieux
existent , reconnais-les : terribles , ils pèsent sur
toi.
BÉATRIX.
ma mère ! ma mère ! pourquoi m'as-tu sauvée ?
Pourquoi m'as-tu précipitée dans cette malédiction
qui me poursuivait même avant ma naissance? Ah I
faiblesse maternelle ! Pourquoi te croyais-tu plus
sage que ceux qui voient tout, qui savent l'enchaîne-
ment des temps présens et des temps futurs, qui aper-
çoivent de loin de tardives semences germer dans l'a-
venir ? Tu as pour ta ruine , pour la mienne , pour
celle de nous tous , dérobé aux dieux infernaux la
proiequ'ils réclamaient; maintenant ils la saisissent
deux fois, et trois fois plus grande. Je ne te remercie
point de ce funeste bienfait j tu m'as conservée pour
la douleur et les larmes.
DE MESSINE. 119
PREMIER GHOBUR, aYcc une vive tfmotioB en regtrdani àa côttf des portts.
Rôuvrez-vous , tristes blessures ; coulez à grands
flots f et répandez un noi^ ruisseau de sang ! J'en-
tends les sifflemens des serpens de Fenfer ; j'entends
des pieds d'airain retentir sur le sol ; je reconnais
les pas des furies. Murs , écroulez- vous ; seuil de ce
palais , engloutissez-y ous sous ces pas redoutables.
Une noire vapeur s'élève , s'élève en s'échappant de
la terre. La douce lumière du jour s'évanouit. Les
dieux protecteurs de cette maison se retirent et cè<-
deot la place ^ujc déesses de la vengeance.
DON CÉSAR, ISABELLE > BÉATRIX , LE
CHOEUR.
(A rarrivée Ae iaa G^r, le clictar se divise des dtax côtÀ du tké&trt ; s'ëearUnt de lu£
et le UuuMBt seul sur le milieu d^ U scène. )
BÉATRIX.
Malheur à moi ! c'est lui !
IS A BELLE s'avance vers lui.
César ! ô mon fils ! devais-je te revoir ainsi?
Regarde , et vois le crime qu'a commis une maiu
maudite de Dieu.
( Elle le conduit vers Le corps de don Manuel. Don César recule avec eSroi, et dëtourno
}a vue. ) ,
PAEMilfiR GUÛËUfl.
Rouvrez-vous , tristes blessures ; coulez k grw^ds
flots , et répandez un miv ruisseau de sang.
ISABELLE.
Tu frémis et demeures interdit ! Oui, c'est là tout
lao LÀ FIANCEE
ce qui reste de ton frère. Là^gissent mes espérances.
Elles ont péri dans leur germe naissant , les iOieurs
de votre amitié > et je n'en verrai point les heureux
fruits.
DON CÉSAR.
Console*toi^ ma mère ; notre amitié était sincère;
mais le ciel voulait du sang.
ISABELLE.
Oh ! je sais que tu l'aimais ; je voyais avec ravis-
sement les doux liens qui se formaient entre vous.
Tu l'aurais porté dans ton cœur ; tu voulais réparer
avec usure les années perdues. Un meurtre sanglant
l'a enlevé à ton amour. Maintenant tu ne peux plus
que le venger.
DON CÉSAR.
Yiens^ ma mère> viens; ne reste point en ce lieu ;
arrache-toi à ce malheur eut spectacle.
( n veut Tentratoer. )
ISABELLE le serre dans ses bras.
V
Tu vis encore pour moi ! Seul tu me restes main-
tenant.
BÉATRIX.
Malheureuse mère ! que fais-tu ?
DON CÉSAR.
Oui , répands tes larmes sur ce cœur fidèle. Ton
fils n'est pas perdu; son amour vit pour toujours
dans le sein de César.
LE GHOëUB.
Rouvrez-vous , tristes blessures ; coulez à grands
flots , et répandez un noir ruisseau de sang.
DE MESSINE. lai
ISABELLE, prenant les mains à Tun et it Tautre,
mes enfans !
DON CÉSAR.
Je suis heureux de la voir dans tes bras, ma mère.
Oui y elle est ta fille. Quant à ma sœur...
ISABELL^E.
. Mon fils y je te remercie; je té dois sa délivrance ;
tu as tenu parole , tu me l'as envoyée.
DON CÉSAR étonna.
Qui , dis-tu , ma mère , que je t'ai envoyée ?
ISABELLE.
Elle y que tu vois devant toi y ta sœur.
DON CÉSAR.
Elle y ma sœur !
ISABELLE.
Et quelle autre ?
DON CÉSAR.
Ma sœur ?
ISABELLE.
Que toi-même m'as envoyée.
DON CÉSAR.
Et sa sœur ?
LE CHOEUR.
Malheur ! malheur I malheur !
BÉATRIX.
ma mère !
ISABELLE.
Je demeure interdite ; parlez.
DON CÉSAR.
Que maudit soit le jour où je suis né !
192 I.A FIANCÉE
ISABELLE.
Qu'est-ce donc ? Dieu !
POIf CÉSAE.
Maudit soit le sein qui m'a porté ! maudit soit
ton silence mystérieux , cause de toutes ces hor-
reurs î Que la foudre qui doit frapper ton cœur
éclate enfin ! je ne puis l'arrêter plus long-tempsl
Cest moi^ le sais-tu? qui ai frappé mon frère , parce
que je l'ai surpris dans les bras de celle-ci. C'est
elle que j'aime , c'est elle que j'avais choisie pour
épouse. J'ai trouvé mon frère dans ses bras. Tu sais
tout à présent. Elle est sa sœur , elle est la mienne;
et je suis coupable d'un crime qu'aucun repentir^
aucune expiation ne peut faire pardonner.
LE CHŒUR.
Il a tout dit ; tu as tout entendu : tu sais tes
malheurs^ il ne te reste plus rien à apprendre.
Comme le devin l'avait annoncé, de même tout s'est
accompli ; car personne n'a pu encore échapper à
son destin : et celui qui croit l'avoir évité par sa
prudence , celui-là travaille lui-même à l'accomplir.
ISABELLE. ^
Et que m'importe 4 moi , jsi les dieu^ se sont mon«
très imposteurs , ou s'ils ont annoncé la vérité ? Ne
m'ont-ils pas fait tout le mal possible ? Je les défie
maintenant de me porter de plus rudes coups. Qui n'a
plus de motifs de crainte , ne tremble plus devant les
dieux. Mon fils chéri gît assassiné , et je renonce moi-
même celui qui survit ; il n'est pas mon fils : mon
sein a conçu ei a nourri un monstre qui a donné la
DE MESSINE. i23
mort à mon fils bien-aimé. Viens , ma fille I notre
présence est de trop ici* .Tabandonne cette maison
aux esprits de vengeance : un crime m'y avait
amenée , j'en suis chassée par un crime ; j'y suis
entrée par la violence , je l'ai habitée dans la
crainte, et j'en sors avec le désespoir. J'ai beaucoup
souffert , et saris être coupable ; mais les oracles
ont eu raison , et les dieux sont satisfaits I
( Elle sort. Diego la suit. )
BÉAT RIX , DON CÉSAR , LE CHOEUR.
DON CÉSAR retenant Béatrix.
Demeure , ma sœur ; ne m'abandonne pas. Que
ma mère me maudisse ; que ce sang crie contre
moi et m'accuse devant le ciel ; que tout le monde
me condamne : mais , toi , ne me maudis pas ; de
toi je ne pourrfiiis le supporter. (Beatrix jette un
regard vers le corps de don Manuel. ) Ce n'est pas
ton amant que j'ai tué ; c'est ton frère , c'est le
mien que j'ai assassiné. Celui qtd. n est plus ne te
tient pas de plus près que celui qui est vivant ; et
je suis plus digne de pitié que lui ; il était innocent,
et je suis criminel. (Béatrixfond en pleurs. ) Oui ,
pleure ton frère ; je le pleurerai avec toi : je ferai
plus, je le vengerai. Mais ce n'est pas ton amant
que tu pleures ? Je ne souffrirais pas qu'il obtînt
une telle préférence. Laissez-moi jouir d'une seule,
d'une dernière consolation ; laisse* moi la puiser
dans l'abîme profond de nos douleurs : c'est qu'il
n'est pas plus pour toi que je ne suis. La révélation
124 LA FIANCÉE
de notre sort terrible a rendu nos droits égaux ^
comme nos malheurs. Enveloppes dans le mémo
piège 9 tous trois enfans de la même mère^ nous
avons succombe, et nous avons acquis un droit
égal à d'éternelles larmes. *Mais si je pouvais penser
que ta douleur est pour lamant plus que pour le
frère, la rage et l'envie se mêleraient à mon dés-
espoir, et la dernière consolation de mes maux
m'abandonnerait : ce ne serait plus avec joie que
j'offrirais, comme je le veux, une dernière victime
à ses mânes. Oui , cette âme ira le rejoindre dou-
cement si je suis seulement assuré que tu confon-
dras sa cendre et la mienne dans une même urne.
( // if eut la presser dans ses bras avec une vwe ten-
dresse.) Je t'ai aimée, comme je n'avais rien aimé,
lorsque tu n'étais encore qu'une étrangère pour
moi : c'est parce que je ' t'aimais au delà de toutes
les bornes , que je suis chargé cfe la malédiction du
meurtre d'un frère. T'aimer a été tout mon crime.
Maintenant tu es ma sœur , et j'implore ta pitié
comme un droit pieux. (// la regarde et V interroge
des jeux as^ec une douloureuse anxiété ^ ensuite il
se détourne délie wVemen<. ) Non , non, je ne puis
voir ces larmes. La présence de celui qui n'est plus
m'ôte tout courage, et arrache le doute de mon
cœur. Laisse-moi mon erreur; va pleurer dans la
retraite : ne me revois jamais , jamais. Je ne veux
revoir ni toi , ni ma mère ; elle ne m'a jamais aimé :
son cœur s'est enfin trahi ; la douleur l'a dévoilé :
elle Ta appelé son fils bien-aimé. Ainsi , sa vie en-
tière s'est passée dans la dissimulation. Et tu es
fausse comme elle ! Ne te contrains plus ; montre*
DE MESSINE. laS
moi ton aversion : tu ne reverras plus mon visage
abhorré. Adieu pour toujours.
{ Il sort. Elle demeure indécise et combattue par des sentimens contraires; puis elle se
détermine à sortir.)
LE CHOEUR, seul.
il doit être loué , comme heureux , celui qui , dans
le calme des champs , loin des tristes embarras de
la vie , enfant de la nature , n'a point quitté son
sein. Mon cœur est oppressé, dans les palais des
rois , lorsque je vois les plus grands et les meilleurs
précipités , en un clin d'œil , du sommet de la pro-
spérité. •
Honneur aussi à celui qui s'est pieusement con-
sacré au Seigneur ; qui , loin des vagues orageuses
de la vie , attend en paix l'heure de la délivrance
dans la paisible cellule d'un cloître. Il a rejeté l'am-
bitieuse recherche des honneurs, et toutes les vaines
prétentions. Les désirs et leur continuelle exi-
gence sont assoupis dans son âme tranquille. La
force indomptée des passions ne peut venir le saisir
loin du tumulte de la vie : jamais dans le calme de
son asile il n'aperçoit le triste aspect de l'humanité.
Le crime et l'adversité ne peuvent atteindre vers
ces hautes demeures. De même que la contagion ,
fuyant les lieux élevés , se propage par les vapeurs
des cités , de même la liberté vit sur les montagnes.
Les exhalaisons de la tombe ne peuvent s'élever
dans un air si pur; Partout où l'homme ne vient
pas apporter sm misères , la nature est bienfai-
sante.
126 LA FIAIfCÉE
DON CÉSAR, LE CHOEUR.
DON CÉSAR avec une contenaoce plus assurée.
Je viens ici , pour la dernière fois , user du droit
de commander. Ces restes précieux seront portés au
tombeau , car c'est là le dernier domaine de ceux
qui ne sont plus« Écoutez mes tristes volontés , et
conformez*yous exactement à ce que je vous aurai
ordonné. Vous avez le souvenir encore récent du
triste devoir dont vous vous êtes acquittés^ il n'y a
pas long-temps f lorsque vous avez accompagné au
tombeau le corps de votre prince. Le glas de la mort
retentit encore dans ces murs^ et un cadavre suivra
de si près un autre cadavre dans le caveau , que les
flambeaux funéraires pourront s'allumer aux autres
flambeaux funéraires ; que les deux cortèges lugu-
bres pourront se rencontrer sur les marches souter-
raines. Ordonnez une solennité funèbre dans l'église
de ce palais, qui renferme la cendre de mon père;
qu'on tienne les portes fermées, et que tout se fasse,
mais en silence , comme cela a été déjà fait.
LE GHCEUR.
Les préparatifs seront promptement achevés , sei-
gneur j car le catafalque , reste de cette triste céré-
monie, est encore debout : aucune maiii n'avait
touché à cet appareil funèbre.
DON CÉSAR.
Ce n'était pas un heureux $ign# que l'entrée du
sépulcre demeurât ouverte dans la demeure des
DE MESSINE. 127
yiyans. Et d'où vient que cette lugubre de'coration
n'avait pas disparu après que la solennité eut été
achevée ?
LE GHOBUR.
Le malheur des temps , et la déplorable discorde
qui bientôt après éclata , et divisa Messine en deux
factions ennemies^ détourna nos yeux de dessus le
prince mort; et ce sanctuaire demeura abandonné
et fermé.
DON CÉSAR.
Ainsi , occupez-vous sans retard de ces soins. En-
core cette nuit , et l'ceuvre lugubre sera accomplie.
Le prochain soleil trouvera cette maison purgée de
toute adversité^ et éclairera une race plus heu--
reuse.
( Le second chœur s'âoigne en emportant le corps de don Manuel. )
DON CÉSAR, LE CHOEUR.
LE CHOEUR.
^ Dois-je appeler ici la pieuse troupe de nos reli-
gieux qui, d'après l'usage antique de l'église, doi-
vent célébrer l'office funèbre, et de leurs saints
cantiques accompagner les morts au repos éternel ?
DON GESÂR.
Leurs pieux cantiques pourront > pendant l'éter-
nité , retentir sur notre tombeau , à la lueur des
cierges ; aujourd'hui , il n'est pas besoin de leur
saint ministère : l'église a horreur d'une mort san^
glante.
128 LA FIANCÉE
LE CHŒUR.
Oh ! seigneur , ne prends contre toi-même aucune
résolution sanguinaire , tandis que tu es dans Féga-
rement du désespoir. Personne dans le monde n'a le
droit de te punir , et un pieux repentir apaise la
colère du ciel.
DON CESAIL
Si personne dans le monde n'a le droit de me
juger f ni de me punir , c'est donc à moi à remplir
ce devoir envers moi-même. L'expiation de la péni-
tence peut ^ je le sais , être acceptée du ciel ; mais
le sang seul peut expier le sang.
LE CHOEUR.
Il te faut résister à la tempête funeste qui s'élève
contre ta maison y et non point ajouter les malheurs
aux malheurs.
DON CËSAR.
Je termine, en mourant, l'ancienne malédiction de
cette maison. Il n'y a que ma mort* volontaire qui
puisse interrompre les anneaux de la chaîne du
destin.
LE CHOEUR.
Tu nous a enlevé notre autre souverain ; tu dois
un souverain à ce peuple orphelin.
DON CÉSAR.
Je dois d'abord acquitter ma dette envers les di-
vinités de la mort ; un autre dieu prendra soin des
vivans.
LE CHOEUR.
Tant qu'on jouit de la clarté du jour, il reste en-
core de l'espérance : la mort seule n'en laisse au-
cune; songes-y bien.
DE MESSINE. 129
' DON CESAR.
Et toi j songe à rem-plir en silence tes devoirs de
serviteur. Laisse-moi obéir à l'esprit terrible qui
me domine; les créatures heureuses ne peuvent pas
lire dans mon âme. Si tu n'honores et ne crains pas
en moi ton souverain , crains du moins le criminel
que poursuit la plus affreuse malédiction; honore
du moins le malheureux dont la tête est sacrée même
pour les dieux. Celui qui éprouve ce que je souffre
dans le cœur n'a plus aucun compte à rendre sur
la terre.
DONA ISABELLE, DON CÉSAR, LE CHOEUR.
ISABELLE. Elle entre d*un pas tremblant et jelte un regard irrésolu sur don Cësar ;
enfin elle s'approche de lui , et lui parle d'un ton assuré.
Mes yeux ne devaient pjus te vqp : ainsi je me
l'étais promis dans ma douleur. Mais elles sont va-
riables et fugitives y les résolutions qu'une mère
égarée par le désespoir a pu prendre contre la voix
de la nature. Mon fils, une triste nouvelle m'a tirée
de la solitude et de l'affliction; dois-je le croire?
Est-il vrai qu'un même jour doit me ravir mes
deux fils?
LE CHOEUR.
Tu le vois fermement résolu à franchir d'un pas
assuré les portes de la mort. C'est à toi à éprouver
maintenant la force du sang et le pouvoir des tou-
chantes prières d'une mère : mes paroles ont été su-
perflues.
^ ISABELLE.
Je retire les imprécations que dans l'égarement
ToM. V. SchlUr. • 9
^
i3o LA FIANCÉE
d'une douleur aveugle j'aîTais proférées sur ta tête
chérie : u^e mère qq peut maudiri^ le fils que son
seiri ^ port4 y P^lui. qu'eUa ^ epfanta av^c douleur.
Le ci^l n'écoute poin^ ^^ spuhait^ impies; du baut
dp. 1^ TOfite ^^i|ré^ U les repousse ^ ^t n'y voit que
d^s li^rme^p Vis, naou fils! J'aime mieux yoir le
meurU'î^r d'un de çae^ ^pfups, que de les pleurer
tous Içs deu^.
Tu u'as pasî>ieu réfléchi^ i»a pière, \ ce que tu
souhaites^ ni pour toi-même^ ni j>our moi : mg place
ne peut plus être parmi les vivans. Quand tu pour-
rais , toi , mère , supporter l'aspect d'un meurtrier
abhorré des dieux , je ne pourrais supporter les re-
proches muets de ton chagrin éternel.
ISABELLE.
Aucun reprQche ne t'afiligerai aucune plainte
proférée , ni muette ^ ne percera ton cœur : la
douleur deviendra une paisible aiflictien. Nous
gémirons ensemble suif nos malheurs ; nous pleure^
rons sur le crime en le voilank.
DON CESAR lui prend la main, et dit avec une v(>ix plus douce.
Oui , ma mère , tu seras telle que tu le dis ; oui ,
tout se passera ainsi : la douleur deviendra une pai-
sible affliction. Oui, lorsqu'un seul convoi réunira
le njeurtriçr ^ 1^ victime, lorsqu'uuiQ même pierre
reuÇprw^rf^ la doubla poussière, lorsque la malé-
diction sçra dççarméç, alors tu »ç sépareras pju$
tes deux fils; les larmes que verseront tes nobles
yeux, elles couleront pour Pun comme pour l'autre.
C'est un. puissant intercesseur que la mort. Alors
r
DE MESSINÈ. i3i
s'éteignent les feux de la colère > alors là haine s'a*
paise^ et la deuce pitié vient ^ comme une sœur,
se pencher sur l'urne , et pleurer en la serrant danlï
«es bras. Ma mère, ne me détourne plus; laisâe-
woi descendre yers la mort, et apaiser le sort fatal.
ISABELLE.
La religion compte plus d^un lieu de miséricorde
où les âmes sou0rantes vont trouver le repos. La
sainte maison de Lorette a soulagé de leur fardeau
bien des coupables ; une céleste force de bénédic-
tion réside au divin tombeau qui a délivré le monde
du péché. Les prières des fidèles 4)iit au&si un grand
pouvoir; elles ont un mérite surabondant aux yeui:
de Dieu ; et sur la place où le meurtre a été com-
lùis peut s'élever un temple expiatoire*
DON CÉSAR.
On peut bien retirer la flèche, mais la blessure
du cœur ne peut être guérie. Que celui qui le peut,
vive d'une vie de contrition ; qu'au milieu des con-*-
tinuelles austérités de la pénitence, il expie éter-
nellement ime éternelle faute; pour moi, ma mère,
je ne puis vivre avec le cœur brisé : il faut que je
puisse regarder d'un œil satisfait le bonheur d'au-
trui; que je puisse m'élancer avec un esprit libre vers
les régions éthérées. L'envie empoisonnait mon exis-
tence, lors même que nous partagions également ton
amour. Fensesrtu que je supporte Favantage que ta
douleur lui donnerait sur moi? La mort a le pouvoir
d'épurer tout ce qui entre dans son palais impé-
rissable ; les choses de la terre y prennent l'éclat et
la pureté de la vertu k plus accomplie ; IW défatits
i32 LA FIANCÉE
et les taches de Thumanité y sont effacés. Autant
les; étoiles sont au>d^ssus de la terre y autant il pa-
raîtrait au-dessus de moi : et si une vieille envie
nous a divisés pendant la vie , . quand nous étions
égaux et frères , combien ne rongerait^Ue pas mon
cœur sans relâche , maintenant qu'il a sur moi l'a-
vantage de l'éternité , et que sans nulle concur-
rence il se place comme un dieu dans la mémoire
des hommes ! .
'^ ISABELLE.
Ne vous aurais-je donc appelé à Messine que pour
vos funérailles? Je vous ai mandés ici pour vous ré-
concilier , et un destin funeste a fait tourner contre
jmoi toutes mes espérances.
DON CÉSAR.
Ne reproche rien au destin, ma mère, il a tenu
tout ce qu'il avait promis. Nous avons passé cette
porte en paix l'un avec l'autre, et en effet nous re-
poserons paisiblement ensemble, et réconciliés pour
toujours dans la demeure de la mort.
ISABELLE.
«
Vis, mon fils; ne laisse point ta mère, sans amis,
Sur une terre étrangère , en proie aux railleries des
cœurs sans pitié , parce qu'elle n'est plus protégée
par la puissance de ses fils.
DON GESAIi.
Lorsqu'un monde froid et insensible te dédai-
gnera , réfugie-toi à notre tombeau , et invoque la
divine puissance de tes fils ; car alors nous serons
des puissances du ciel: noust'entendroQs; et, comme
ces astres fraternels propices aux matelots , nous
D£ messine; i33
Bonsf montrerons pour te consoler et rendre la force
à ton âme.
ISABELLE.
Vis, mon fils," vis pour ta mère : je ne puis sup-
porter de tout perdre !
( EUe le prend dan» se* bras avec un mouvement passionne. H se dijgage doucement, lui
prend la main , et dtf tourne les yeux. )
BON GIÊSAR.
Adieu.
ISABELLE.
Hélas! j'éprouve avec douleur que ta mère n'a
sur toi aucun pouvoir. Il est une autre voix qui
sera plus puissante que la mienne sur ton cœur.
( Elle ^a if ers le fond du théâtre. ) Viens, ma fille.
Puisque son frère mort l'entraîne avec tant de
force dans le tombeau, peut-être sa sœur chérie
pourra-t-elle le rappeler vers la clarté du jour, et
lui montrer que la vie a encore quelque charme et
quelque espérance.
BÉATRIX parait au fond du théâtre, DONà ISA-
BELLE, DON CÉSAR et LE CHOEUR.
DON GÉSAB, Tivement ému par cet aspect , cache son visage.
Ah ! mère , mère ! qu'as-tu fait ?
ISABELLE, conduisant sa fille.
Sa mère l'a en vain supplié. Implore-le, con-
jure-le de vivre. ^
DON CESAR.
artifice maternel I tu veux encore m'éprouver !
tu veux que je soutienne un nouveau combat! tu
i34 L'A FIANCÉE
cîeuse au moment où je pars pour la nuit étemelle!
Je la Tois là devant moi comme Fange gracieux de
la vk;. ^Ue, me siQ9il>le^ enviroi^aëe de toute» les
fleurs, elle re'pand avec profu$i-oja «ne corbeille de
fruits dorés qui exhalent les parfums de la terre :
mon cœur s'épanouit aux rayons brùlans du soleil;
et, dans mon sein déjà mwt, l'espérance se réveille
avec l'amour de la vie.
Cpnjuire^ de v^ paiS noni déirob» Miire seul
app^i ; U i|ie peut é^Qutex^.q^e to», ou petsiuine.
-. . . '
BÉATRIX.
I^a mort de celui (jui était aiiné exige, une vic-
time. Elle doit être offerte, ma mère; mai& laissez-
moî être cette victime. Je fus destinée à la mort,,
même avant d^avoîr vu le jour. La malédiction qui
poursuit cette maison me réclame; et la vie dont
l'ai vécu est un larcin fait au ciel : c'est moi qui suis
son meiifi^r, e'estmot ^i ai réfseilté y#s £scoFdé9
assoupies,, éesk k nK>i ^11 appartient d^apaiser
ses mânes.
LE CHOEUR.
malheureuse mère î tes enfans se pressent à
l'envi vers la mort., et te laissent seule, délaissée ^
d^ASk uQj^. sc^itude s^om CQn^dtioii9, daM i^ne vie
sans affections.
Toi , BftOtt frère, conserre ta tête chérie P vis pour
ta mère, eHe a besoiti de son fils:? Aujaurd'hur^ pour
DE MESSINE. i35
la première fm»^ elle H cùnnii »i Gllëf et elle pourra
renoncer faôil^menrt à ce qu'elle n'a jamais |]p»8sëdé.
Doit CfÉ^ÂBf, a^écûïi^pVbfdn^éddùléUr.
. VfovLÈ pouvoÉTâ , tnk fûétë f ôti nirté ôtt ihôurîr ; U
lui suffit àe rejoifidre celui qu'elle aime.
Portes-tu envie k la cendre de touF frère? ^
BON €B»lBr.
U vit^ d'une vie kettretise ^ datf 9 tK do«iéuf : n^ri^
je serai mort d une mort étemelle. i »
BÉA^TRIX.
mon frère !
DON CÉSAR, avec 1 expression de la plus Tive passion.
Ma ictvLr, ést-de étct tttoï qtre ttt pfetïï*€fe ?
ÉÉATRIX.
Vis pour' fa mèfé ! .
DON CÉSAR laissé sa main <{a'il avait saisie .
Pour ma mère ?
BÉ ATRim s approche de lui, et se penche sur son sein.
Vis pour elle, et console ta sœur.
LE CHOEUR.
Elle a vaincu; il n'a pu résister aux supplica-
tions touchantes d'une sœur. Mère inconsolable,
rouvre ton cœur à l'espérance ; il renonce à la
mort : tu conserveras ton fils ! .
( En ce moment on entend un chant d'église. Les portes du fond sWvrent, et Ton aper-
çoit le catafalque dressé dans Téglise , et le cercueil entouré de flambeaux. )
DON CÉSAR, se tournant vers le cercueil.
Non ^ mon frère , je ne veux point te dérober ta
i36 LA FIANCÉE DE MESSINE,
victime; ta Yoix, du fond de ce cercueil^ est plus
puissante sur moi que les larmes d'une mère,
plus puissante que les prières de Tamour : je presse
dans mes bras ce qui pourrait rendre la vie mor-
telle égale au sort des dieux. Mais que moi; le
meurtrier, je puisse goûter le bonheur, tandis que
la sainte vertu demeurerait sans vengeance au fond
d'un tombeau ! l'arbitre souverain de nos destinées
ne peut permettre un tel partage dans son univers.
J'ai vu les larmes qui coulaient sur moi , mon
cœur est satisfait ; je te suis.
( n M frappe d*ao poignard , et tomlie aux pieds de sa sœur ; eUe se jette dans les bras de
sa mère. )
liE CHOEUR, après un profond silence.
Je demeure glacé, et je ne sais si je dois déplorer
ou louer son sort; mais ce que je reconnais, mais
ce que je sens , c'est que si la vie n'est pas le plus
grand des biens, du moins le crime est le plus
grand des maux.
VIV DE LA FIAAgÉE DE MESSII9E.
GUILLAUME TELL,
PIECE DE THEATRE.
\
m^tt W^ U^t/yVk tl>^%»<%» % <^K^ll^K»^Wl>^t^Wl%l/»»%%%^*Wi^^»»> I ^W»»«*'»^*W^*^**'M^^<W^^»%«l^i% »%»
PERSONNAGES.
HËRMAN GESSLER , HeuteDant de l'empereur à Sc&witz et
à Un.
WERNER , baron de ATTINGHAUSEN , seigneur banneret.
ULRICH DE RUDENZ, son neveu.
WERNER STAUFFACHER,
CONRAD HUNN,
ITEL-REDING ,
JEAN AUF-DER-MAUER,
JORG DE HOFE ,
ULRICH DE SCHMIDÏ ,
JOST DE WEïLER ,
habitans de Schwîts.
WALTHÈR FURST,
GUILLAUME TELL,
ROSSELMANN le curé ,
PETERMANN le sacristain ,
KUONT le berger,
WERNI le chasseur,
RUODI le pécheur ,
ARNOLD DE MELCHTAL,
COJURAD BAUMGARTEN ,
MEIER DE SARNEN ,
STRUTH DE WINKELRIED,
NICOLAS DE FLUE ,
BURKHARDT DE BUHEL,
ARNOLD DE SEWA,
PFEIFFER, dcLuceme.
RUNZ, deGersan.
habitans d'Uri.
habitans d'Unterwald.
JENNI , jeune pécheur.
SEPPT, jeune berger.
GERTRUDE , femme de Stauffacher.
HEDWIGE , femme de Tell , fille de Furst.
BERTHE DE BRUNECK , riche héritière.
ERMENGARDE ,
MATHILDE,
ELISABETH, j m^^^ines,
HILDEGARDE ,
WALTER , ]
GUILLAUME, [ ^1» ^« Tell.
FRIESFHARDT, ) ,^
LEUTHOLD , ] *^^^*^-
RODOLPHE DE HARRAS, écuyerde Gcssler.
JEAN LE PARRICIDE , duc de Souabe.
STUSSI , le messier.
LA TROMPE D'URI.
UN MESSAGER DE L'EMPIRE.
UN PIQUEUR DE CORVÉE.
UN MAITRE TAILLEUR DE PIERRES, DES COMPA-
GONS, DES MANŒUVRES.
UN CRIEUR PUBLIC.
DES RELIGIEUX.
DES CAVALIERS DE GESSLER ET DE LANDENBERG.
DES PAYSANS ET DES PAYSANNES DES TROIS GANTONS.
GUILLAUME TELL.
%\%3vyvvvy»/\ v v^mM/VÊm/*M»i% m % % fy^iM *mm v* m i%nMt ^ %Mwvtit/*nnnM%/¥tmvvyv¥VV¥yv¥*%nm
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE,
Le théâtre représente les rochers escarpés du rivage du lac des
quatre Cantons ; en face de Schwitz, le lac forme un golfe en
s'avançant dans les terres. Une cabane est construite non
loin de la rive. Un pécheur conduit sa barque sur les eaux;
au delà du lac on aperçoit de vertes prairies , des villages et
les édifices de Schwitz qui paraissent éclairés par les rayons
du soleil. A gauche, les pics des montagnes se montrent en^
tourés de nuages ; à droite , dans l'éloignement , des monta-
gnes de glace forment l'horizon.
> Avant le lever du rideau , on entend le Banz-des-Yaches et le
bruit m^élodieux. des sonnettes des troupeaux ; et cette harmonie
continue encore un instant après que la toile est levée.
LE PÉCHEUR chante dans son canot sur Tair du Rans-^es-Vachea.
Ij'aspegt du lac était riant et invitait à s'y baigner;
le pêcheur dormait sur le gazon du rivage ; alors il
entendit des sons doux comme la flûte ou comme la
voix des anges dans le paradis ; et comme il se ré-
veillait dans une émotion voluptueuse, l'onde mon-
ta jusque sur son sein , et une voix sortant du fond
du lac dit : « Aimable enfant; sois à moi; je t'ai
i4;î GUILLAUME TELL,
» surpris dans ton sommeil, et je t'entraîna en nnvi
» séjour. »
UN BERGER, du haut de la montagne, cbanta sur une yarialion du Rass-des-
Vaches.
Adieu, prairies de la montagne, prairies dore'es
par le soleil; Tété s'en va, les troupeaux vont se
séparer. Nous les ramènerons et nous reviendrons
sur la montagne quand le coucou fera entendre sa
voix, quand les chants commenceront à retentir ,
quand la terre sera parée de nouvelles fleurs, quand
le joli mois de mai verra de nouveau couler les fon-
taines; adieu, prairies delà montagne, prairies
dorées par le soleil; Tété s'en va, les troupeaux, vont
se séparer.
UN CHASSEUR DES ALPES parait sur le haut duo rocher, et chante une au-
tre variation.
Le tonnerre retentit dans les hauteurs , le sentier
rocailleux est ébranlé; le chasseur poursuit d'un
pas assuré sa route effrayante; il s'avance témérai-
rement sur des champs de glace où jamais n'a fleuri
aucun printemps , oii aucune verdure ne s'est mon-
trée jamais; une mer de brouillards est cous ses
pieds ; il ne reconnaît plus les habitations des
hommes. Il n'aperçoit le monde que lorsque les
nuages s'entrouvrent , et les vertes campagnes lui
paraissent au«-dessous de ces vagues brumeuses.
ACTE I, SCÈNE L 143
L'aspect change : un bruit sourd retentît dans les montagnes ;
des éclairs sillonnent les nuages , et jettent leur luenr sur le
paysage.
RUODI le pêcheur sort de m cabane ; WERNI le
chasseur descend des rochers; KUONI le berger
arrive, portant sur son épaule un vase de lait;
SEPPI , son jeune valet , le euit- .
KUODI.
Hâte^toi, Jenny , ramène la barque, la terrible
tempête gronde dans le lointain et s'approche de
nous ; l'aiguille, du rocher se couvre de son chapeau
de nuages ; un vent froid arrive du passage de la
caverne; l'orage va éclater et nous surprendre.
KUONI.
La pluie vient, batelier. Mes troupeaux broutent
l'herbe avec avidité, et mes chiens grattent la terre.
RUODI.
Les poissons s'élancent au-dessus de l'eau, la
poule d'eau plonge dans le lac, l'orage vient à nous.
Écoutons , Seppi , pour savoir si le troupeau ne
s'est pas dispersé.
$EPPI.
J'entends la sonnette de Lisette la brune.
KUOWI.
Ainsi il n'en manque aucune , car elle vient tou-
jours la dernière.
i44 GUILLAUME TELL,
RTJODI.
Bergers j les sonnettes de vos bestiaux ont un beau
son.
WERNI.
Et vous ayez de superbes bestiaux. Le troupeau
vous appartient-il y mon ami ? ^ ^
KUONI.
Je ne suis pas si riche ; il appartient à monsei-
gneur de Attinghausen y et on me l'a confié.
RUODI.
Quel beau collier cette vache porte suspendu a
son col !
KUONI.
Elle sait bien que c'est parce qu'elle conduit le
troupeau. Si je le lui ôtais^ elle ne voudrait plus
manger.
RUODI.
Cela n'est pas possible. Un animal sans raison !
WERNI.
Voilà qui est bientôt dit ; les animaux ont aussi
leur raison ; nous le savons bien nous autres chas-
seurs de chamois. Quand ils vont paître dans une
prairie^ ils placent en avant une sentinelle qui prête
l'oreille et qui les avertit par un sifflement aigu dès
que le chasseur approche.
RUODI, «u berger.
Retournez-vous maintenant à la maison ?
KUONI. '
Oui^ la saison des pâturages de montagne est
finie.
ACTE I, SCÈNE I. 145
\ WERNI.
Je vous souhaite un heureux retour, berger.
KUOÎH. '
Je vous en souhaite autant; on ne revient pas tou-
jours de vos courses.
RUODI.
Un homme vient à nous courant à toute hâte.
WERNI.
Je le connais , c'est Baumgarten de Alzellen.
CONRAD BAUMGARTElf se précipite vers eux, tout easouffltf.
Au nom de Dieu, pêcheur, votre bateau!
RUODI.
Et quoi ! qui vous presse tant ?
BAUMGARTEN.
Détachez le bateau , vous me sauverez la vie , pas-
sez-moi sur l'autre bord.
tUONI.
Ami, qu'avez-vous ?
WERNI.
Qui donc vous poursuit ?
RAUMGARTEN, aupéch«ar.
Vite, vite, ils sont déjà sur mes pas; les cavaliers
du gouverneur me poursuivent; je suis un homme
mort s'ils me saisissent.
RUODI.
Pourquoi ces cavaliers vous poursuivent-ils ?
BAUMGARTESr.
Délivrez-moi d'abord, puis je von» U dirai.
ToM, V. Schiller. 10
>46 GUILLAUME ÏELL,
WERNI.
Vous êtes taché de sang , d'où vient Cela ?.
BAUMGARTEN.
Du bailli de l'empereur qui demeure sur le RosS-
berg.
KDONÏ.
Wolfenschiessen ! est-ce lui qui tous poursuit ? -
BAUMGARTEN.
Celui-là n'est plus à craindre ^ je Faî tué-
TOUS se retirent étonnés.
Que Dieu vous. fasse, grâce ! qu'avez-vous fait?
BAUMGARTEN.
Ce que tout brave homme eût fait à ma place j j'ai
vengé mon bon droit sur celui qui a attenté à mon
honneur et à ma femme.
' KUONI.
Le bailli a attenté à votre honneur?
BAUMGARTEN.
Dieu et ma hache l'ont empêché d'accomplir sei^
infâmes desseins.
WERNI.
Vous avez abattu sa tête , de votre hache ?
KUONI.
Oh ! racontez-nous toute l'aventure , vous en
aurez le temps avant que le bateau ait été détaché
du bord.
BAUMGARTEN.'
J'étais à couper du bois dans la forét^ lorsque ma
femme est accourue dans une mortelle angoisse : elle
ACTE I, SCÈNE I. 147
m'apprend que le bailli esta la maison, qu'il a
ordonné qu'on lui préparât un bain , qu'il a voulu
exiger d'elle des choses infâmes , et qu'elle est sortie
pour venir mé chercher; alors j'ai sur-le-champ
pris ma couijse sans plus attendre et je l'ai frappé
dans son bain avec ma.hache*
WERNÏ.'
1
Vous avez bien fait; personne iie peut vous
blâmer.
KUONi.
Le scélérat! il n'a que ce qu'il mérite; il y a long-
temps que les gens d'tJnterwald lui devaient cette
récompense.
BAUMGARTEN.
La chose ost devenue publique ; on me poursuit ,
et, tandis que nous parlons > le temps s'écoule.
( Le tonnerre commence. )
'• •
KÙONI.
Allons, batelier, passe ce brave homme sur l'autre
bord.
RUODI.
N'essayez point ; voici un terrible orage qui com-
mence ; il faut attendre.
BAUMGARTEN.
Grand Dieu ! je ne puis attendre; chaque instant
de retard est la mort.
KUONI, au pêcheur.
Essayez, avec l'aide de Dieu; on doit donner se-
cours à son prochain ; il peut eu arriver autant à
chacun de noui».
i4« GUILLAUME TELL,
( La tonnerre et le brait de Torige enntinuent. )
RUODI.
Vous voyez comme les vagues sont hautes ; je ne
pourrais pas lutter contre les flots et la tempête.
BATJMGAaTEN twnW à genovK.
Que Dieu n'ait pas plus pitié de vous , que vous^
n'en avez de moi 1
WERHI.
Il y va de sa vie ; soyez compatissant y batelier.
'^ KDONI.
C'est un père de famille ; il a une femme et des
enfans.
RUODI.
Eh quoi ! J'ai aussi une vie à perdre ; j'ai comme
lui une femme et des enfans. Voyez la fureur de la
tempête , les tourbillons des vagues y et l'eau qui
rugit dans led abîmes du lac. Je voudrais sauver ce
brave. homme; mais cela est impossible, vous le
voyez vous-mêmes.
BAUMGARTEN.
Il faut donc tomber dans les mains des ennemis ;
et le rivage qui me servirait d'asile est là devant
mes yeux! Il est là; mes regards y atteignent; le son
de ma. voi^ y parvient; un bateau est ici qui m'y ,
pCNTterait ! et il fieiut que je demeure sans secours et
sans espoir!
KUONI.
Qui vient vera noifi; ?
WERNI.
C'est Guillaume Tell de Burglen.
ACTE I, SCÈNE I. 149
TELL, me usé trkaMte.
Quçl est cet homme qui demande du secours ?
KUONI.
C'est un homme de Âlzellen qui a défendu son
honneur et qui a frappé Wolfenschiessen , le bailli
impérial^ celui qui demeure sur le Rossberg ; les
cavaliers du gouverneur sont sur ses pas; il supplie
ce pêcheur de le passer sur l'autre bord ; mais celui-
ci a peur de la tempête et il le refuse.
RUODI.
Tell; qui sait aussi manier la rame^ vous dira
comme moi si Ton peut risquer le passage. (Le bruit
du tonnerre et la tempête du lac augmentent encore.)
Puis-je me livrer à cette infernale tempête ? Il n'y a
pas un homme sensé qui le voulût faire.
TELL.
Un brave homme ne songe jamais à lui-même
Fiez-vous à Dieu et secourez les opprimés.
RUODI.
On pense ainsi lorsqu'on est tranquille dans le
port. Mais la barque est là, le lac est devant vous.
Essayez.
TELL.
Les flots pourront s'apaiser et seront moins im-
pitoyables que le gouverneur. Tentez un effort,
batelier.
LE CHASSEUR ET LE BERGER.
Sauvez-le ! sauvez-le ! sauvez-le !
RUODL
Quand ce serait mon frère ou mon propre enfant,
/
i5o GOILLA,UME TELL,
la chose est impossible. C'est aujourd'hui le jour
de saiqt Simon et de saint Jude , le lac ne s'apaisera
pas y il veut une victime.
TELL.
; Avec d'inutiles paroles}, rien ne se fera; l'heure
s'avance , il faut secourir cet homme. Parle, bâte-
telier , veu:!i^-tu le passer ?
RUODL
Non , pas moi.
TELL.
Hë bien donc , à la garde de Dieu ! donne--moi ton
bateau ; je veux essayer ce qv^e pourra faire mon
faible bras.
KUONl.
Ah ! généreux Tell !
Cela est digne d'un brave chasseur.
BAUMGARTEN.
Vous êtes mon sauveur , mon ange tutélaire.
TELL.
Je vais vous arracher à la fureur du gouverneur.
Contre la rage de la tempête il faudra implorer nn
autre protecteur. Il vaut mieux se mettre -sous la
main de Dieu (jne sous la, main des hommes. (j4u ber^
ger.) Ami, vous consolerez ma femme, s'il m'arrive
ce qui peut arriver à tous les hommes ; j'ai fait ce
que je ne pouvais ^'empêcher de faire.
( Il s'ëlance dans la. barqae. )
KUONI, au batelier.
Vous êtes un maître pilote ! ce que Tell hasarde ,
vous n'avez pas osé l'essayer.
ACTE I, SCENE I. i5i
RUODI.
Beaucoup de braves gens n^oseraient faire ce qu'il
fait là ; on ne ^ trouverait pas un second homme
comme Tell dans les montagnes.
WERNI, mootd 8ur un rocher.
.^ Ils sont partis. Dieu te secoure, brave Tell ! Voyez
comme la barque est balancée sur les vague3*
- KUONI, sur le rivage.
Les flots s'élèvent au-dessus de la barque ; je ne la
vois plus. Cependant la voici qui reparaît; le coura-
geux pilote lutte avec force contre la lame.
SEPPI.
Les cavaliers du gouverneur accourent en toijte
hâte.
KUONI.
Ah ! mon Dieu, il était bien ' temps de * le se-
courir.
( Une troupe de cavaliers de Landenberg arrive. )
PREMIER CAVALIER.
Livrez-nous le meurtrier , vous l'avez caché.
SECOND CAVALIER.
• Il a pris cette route ; c'est en vain que vous vou-
driez nous tromper.
KUONI ET RUODI.
Que voulez-vous dire , cavaliers ?
PREMIER CAVALIER. U aperçoit U naMlle.
Ah ! que vois-je ? diable !
WERNI, sur le rocher.
Cherchez-vous celui qui est dans cette barque?
x5i GUILLAUME TELL,
montez à cheval ; si tous vous hâtez , vous pourrez
encore le joindre.
SECOITD CAVALIEft.
Malédiction ! il s'est échappé.
PREMIER CAVALIER, >a pédieiur et an berger.
Vous lui avez prêté assistance , vous en porterez
la peine., Qu on tombe sur leurs troupeaux, qu'on
démolisse leurs cabanes, qu'on y mette le feu, qu'on
les détruise.
SEPPI •'enfayanU
^ mes agneaux !
K130NI leimt.
Malheur à moi! mon troupeau!
li. WERIfl.
Les scélérats !
RUOPif se tordant les mains.
Justice du ciel ! quand paraîtra le libératem* de
cette contrée?
( Il les soit. )
SCÈNE IL
La scène est à Stein , près de Schwitz. Un tilleul est planté de-
vant la porte de la maison de Stauffacher, sur le grand che-
min , non loin du pont.
WERNER stauffacher, PFEIFFER de Lu-
cerne. Us arrivent en causant.
PFEIFFER.
Oui, oui, seigneur Stauffacher, comme je vous le
dis, ne prêtez pas serment à TAutriche tant que
voua pourrez rériter. Restez courageuseiftent et
ACTE I, SCÈNE IL i53
âYec fermeté attache à l'Empire comme par le passë^
et que Dieu protège yos antiques privilèges.
( Il lui prend amicalement la main , et veut s'en aUer . )
STAUFFACHËR.
Restez encore jusqu'à ce que ma femme vienne ;
TOUS êtes mon hôte à Schwitz comme je suis le vôtre
à Lucerne.
PFEIFFER.
Je vous rends grâce, je dois passer aujourd'hui à
Crersau. Ce que vous pouvez avoir à souffrir de la
rapacité et de l'insolence de Vos gouverneurs, il faut
s'y re'signer avec patience ; tout peut changer en un
moment; un autre empereur peut être. appelé au
trône. Mais si vous appartenez une fois à l'Autriche ,
TOUS lui appartiendrez pour toujours.
(Il s'en Ta. Stauffacher s'asnied d'un air soueieux sur un banc au-deisous du tilleul;
Gertrude, sa femme, le trouve ainsi, s approche de lui, et le regarde long-temps en
tilenee. )
GERTRUDE.
Vous êtes bien sérieux, mon ami? Je ne vous re-
connais plus; depuis plusieurs jours je vous vois
garder le silence; une sombre tristesse obscurcit
votre front. Une peine muette oppresse votre coeur»
Confiez-vous à moi; ne suis-je pas votre fidèle épouse?
je réclame la moitié de vos chagrins qui doit
m'appartenir. ( Stauffacher lui tend la main sans
parler.) Qui peut attrister votre cœur , dites-le moi ?
Tous vos travaux sont bénis par le ciel ; votre for*
tune est florissante; vos greniers sont pleins. Vos
troupeaux de bœufs , et vos beaux chevaux qui sont
si bien soignés , dont le poil est si luisant , sont re-
venus heureusement de la montagne , pour passer
f54 GUILLAUME TELL,
l'hiver dans de bonnes élables. Votre maison s'élève
comme un noble manoir ; elle est bâtie d'un bois
neuf et choisi , assemblé avec soin et placé avec
symétrie ; un grand nombre de fenêtres la font paraî-
tre brillante et commode; des écussons peints de
diverses couleurs servent encore à l'orner, et de sa-
ges sentences y sont inscrites, que le voyageur lit en
ralentissant sa marche et dont il admire le sens.
STAUFFACHER.
11 est vrai, cette maison est belle et bien con-
struite, cependant, hélas!... elle manque de fonde-^
mens.
GERTRUDE.
. Cher Werner , qu'entendez-vous -par-là ?
STAUFFACHER.
J'étais dernièrement assis sous ce tilleul comme
aujourd'hui, et je songeais avec plaisir que ma belle
maison était terminée , quand le gouverneur arriva
de Kussnacht, son séjour, escorté d'une troupe de
cavaliers. 11 s'arrêta devant cette maison et la re-»
garda. Je me levai sur-le-champ, et j'allai, comme
il convenait, me présenter respectueusement de-
vant celui qui représente en notre pays la puissance
souveraine de l'empereur. « A qui est cette maison? )>
demaqda-t-il méchamment , car il le savait bien ;
j'hésitai un instant et lui repartis ainsi : « Cette
maison ,. monseigneur , appartient à monseigneur
l'empereur, mon maître et le vôti'e , et je la tiens
en fief. » Il répondit : « J'exerde le pouvoir à
la place de l'empereur, et je neveux pas que des
paysans bâtissent ici de leur propre chef, et vivent
ACTE I, SCÈNE H. i55
au^si librement que s'ils étaient suzerains de cette
terre : je saurai vous empêcher de faire ce qui vous
est défendu. » En disant cela, il repartit menaçant,
et me laissa rempli de tristesse', songeant a ses mé-
chantes paroles.
GERTRUDE.
Mon cher époux et maître, voudriez- vous.écouter
les conseils sincères de votre femme? J'ai l'honneur
d'être fille du noble Iberg, de cet homme célèbre
par son expérience. Souvent avec mes soeurs , assises
etfilant notre quenouille, nous passions: les.' longues
soirées avec les principaux du peuple qui s'assem-
blaient chez mon père; là , ils lisaient les Chartres
des anciens empereurs, et dans de sages- propos> ils
s'occupaient du bien de leur pays. J'écoutais attenti-
vement leurs graves discours, et les projets des gens
habiles , et les souhaits des gens de bien. J'en ai en-
core conservé le souvenir dans mon cœur. Ainsi
écoutez-moi , et réfléchissez sur ce que je vous dirai ;
car ce qui vous chagrine , j'en suis instruite depuis
long-temps. Le gouverneur vous hait et cherche à
vous nuire, parce que vous êtes un obstacle au des-
sein quilade soumettre les gens de Schwitz à la
nouvelle maison impériale , tandis qu'ils persistent,
à Texemple de leurs dignes aïeux , à vouloir faire
partie de l'Empire. N'est-il pas vrai, cherWerner;
dites, n'ai-je pas raison?
STAUFFACHER.
Il est vrai , tel est le sujet de la haine de Gessler.
GERTRUDÇ.
•' Vous excitez sonr; envie parce que vous avez le
i56 GUILLAUME TELL,
bonheur de vivre en homme libre sur votre propre
héritage , car lui n'en a aucun. Vous tenez cette
maison en fief de l'empereur et de l'Empire; vous
pouvez prouver que vous là possédez à aussi bon
titre que les princes de l'Empire possèdent leurs
propres états; vous ne reconnaissez au-dessus de
vous aucun autre seigneur que le premier de la
chrétienté; lui, il n'est que le fils cadet de sa maison,
il ne possède rien autre chose que sa cape de cheva-
lier; il regarde d'un œil jaloux et avec un sentiment
de haine le bonheur des honnêtes gens. Depuis
long-temps il a juré votre ruine ; cependant vous
avez été jusqu'ici préservé; voulez-vous attendre
qu'il ait accompli ses mauvais desseins? l'homme
prudent prend les devants.
STAUFFACHER.
Qu'y a-t-il à faire?
GERTRUDE , m rapprochant de lui.
Écoutez donc mes conseils. Vous savez com-
bien tous les hommes de bien de Schwitz gémissent
de l'avarice et de la cruauté du gouverneur ; ne
doutez pas que de l'autre côté du lac, dans Uri et dans
Unterwald, on ne pense de même : ils sont las d'être
opprimés sous un joug de fer , et Landenberg com-
mande aux habitans de l'autre rive aussi rudement
qu'à nous Gessler ; il ne vient pas ici une barque de
pêcheurs qui ne nous apprenne quelque nouvelle vio-
lence, quelque nouvelle injustice de§ gouverneurs,
c'est pourquoi il serait bon que quelques-uns devons,
dé ceux qui pensent bien , se réunissent tranquille-
ment pour aviser aux moyens de se délivrer de l'op-
ACTE I, SCÈNE II. 167
pression ; je pense que Dieu ne vous abandonnerait
pas et serait favorable à la cause de la justice. N'avez-
vous pas dans Uri quelque hôte, quelque ami à
qui vous puissiez ouvrir votre cœur avec confiance?
STAUFFACHER.
J'y connais beaucoup de braves gens^ de vassaux
riches et puissans qui sont mes amis et qui me sont
tous dévoués. (// se lève.) Femme! quel concours
orageux de pensées périlleuses tu viens d'exciter
dans mon tranquille cœur; tu as fait entrer la lu-
mière du jour dans mon âme ; et ce que je m'inter-
disais de penser, ta bouche imprudente vient de le
pix)noncer légèrement. Â$-tu bien pensé à ce que tu
nae conseilles? Tu appelles dans cette paisible vallée
la discorde farouche et le bruit des armes; un peu-
ple de faibles bergers va entreprendre, 'quoi? de
combattre contre le maître du monde? Ils n'atten-
dent que ce prétexte pour répandre sur cette mal-
heureuse terre les hordes féroces de leurs soldats ,
pour y exercer les droits du vainqueur, et sous
l'apparence d'un juste châtiment déchirer nos vieilles
lettres de franchise.
GERTRUDE.
Vous aussi vous êtes des hommes! vous savez
manier des haches, et Dieu protège les braves.
STAUFFACHER.
femme! la guerre est un fléau furieux et terri-
ble ; elle frappe les troupeaux et les bergers.
GERTRUPE.
On doit se soumettre & la volonté du ciel , mais
aucun noble cœur ne doit supporter l'injustice-
x58 GUILLAUME TELL,
STAUFFACHER.
Cette maison qui te plaît , et que nous venons de
construire , la guerre terrible la réduira en cendres !
GERTRUDE.
Si je croyais mon cœur enchaîné à un si faible
intérêt, j'y mettrais le feu de ma propre main.
STAUFFACHER.
Tu te fies sur l'humanité. La guerre n'épargne
pas le tendre enfant dans son berceau.
GERTRUDE.
L'innocence , n'a-t-elle pas un ami dans le ciel ;
regarde en avant, Werner, et non pas derrière toi.
STAUFFACHER.
Nous autres hommes , nous pouvons mourir
courageusement dans le combat; mais vous, quel
destin vous est réservé ?
GERTRUDE.
La faiblesse a ^ussi une d^^rnière ressource; en
me précipitant du haut de ce pont , je serai libre.
STAUFFACHER la presso dans ses bras.
Celui qui peut presser un tel cœur sur son sein, ce-
lui-là peut combattre avec joie pour sa maison et
son troupeau , celui-là ne doit pas craindre les sol-
dats des rois. Je vais de ce pas dains Uri; là habite un
hôte , à moi , un ami , Walther Furst. Il pense
comme moi sur tout ce qui se passe. Je trouverai là
aussi le noble banneret Âttinghausen ; bien qu'il
soit d'une haute naissance , il aime le peuple et res-
pecte les anciens usages. ; Nous tiendrons conseil
ACTE I, SCÈNE IL iSg
tous les trois sur les moyens de nous de'fendre contre
nos ennemis. Adieu, et, puisque je m'éloigne, con-
duis ayec prudence les affaires de la maison ; donne
généreusement au pèlerin qui continue son pieux
Toyage , au moine qui demande pour son couvent ,
et qu ils ne manquent de rien en' partant. La mai-
son de Stauffacher n'est point cachée, elle s'élève
comme un toit hospitalier, ouvert sur le grand
chemin aux passans qui la voient.
(Pendant qnUls s'âyignent vers le fond de la scène, Tell et Bauisgarten arrivent sur le
devant du théâtre. )
TELL, à Baumgarten. .
Vous n'avez maintenant rien à craindre. Entrez
dans cette maison; là habite Stauffacher, le père
des malheureux. Voyez, le voici lui-même; suivez-
moi, venez.
(Ils vont à lui. La scène chapge.
iKo GUILLAUME TELL,
SCÈNE III.
Uoe place publique d'Altdorf. Sur une hauteur , au fond de la
âcëne , on voit s'élever un fort ; la construction est déjà asses
avancée pour qu'on distingue la forme du bâtiment ; la partie
la plus reculée est terminée ; sur le devant , des échafaud»
sont dressés ; des ouvriers sont sur l'écbafaud , et au dessous ;
un couvreur est suspendu sur un toit ; tout est en mouvemeBt
pour le travail.
LE PIQUEUR de la corrée; LE MAITRE TAIL-
LEUR DE PIERRES , DES COMPAGNONS , DES
MANOEUVRES.
LE P IQUEU & , avec son baloR , menace les oaTricn et les exeite.
Allons y pas de repos ; vite ^ apportez les {nerres ,
la chaux ^ le mortier. Quand monseigneur le gou^
verneur viendra , il faut qu'il trouve l'ouvrage
avancé. Vous allez comme des tortues. ( A deux oU'
çriers qui portent quelque chose. ) Vous appelez cela
être chargé ! il fallait en mettre le double : chacun
voudrait voler sa tâche.
PREMIER COMPAGNON.
Il est bien dur de transporter nous-mêmes les
pierres de notre prison.
LE PIQUEUR.
Que murmurez-vous? C'est un mauvais peuple
qui n'est bon qu'à traire les vaches , et à promener
sa paresse sur les montagnes.
UN VIEILLilRD sasMïyant.
Je n'en puis plus.
ACTE I, SCÈNE ïlf. i6i
LE PIQUE C7R lesecouai^t
Allons, bonhomme, à l'ouvrage .
PREMIER COMPAGNON.
Vous n'ayez donc pas d'entrailles de forcer ainsi à
un travail si dur, ce pauvre vieillard qui/ peut à
peine se traîner !
LE MAITRE TAILLEUR DE PIERRES ET PLUSIEURS GOMPAXÏNONS.
Cela crie vengeance !
LE PIQUEUR.
Songez à ce qui vous regarde; je fais le devoir de
ma charge.
SECOND COMPAGNON.
Piqueur, comment se nommera le fort que nous
bâtissons?
LE PIQUEUR.
Il s'appellera la servitude d'Uri ; Car ce joug vous
contraindra à plier la tête.
UN COMPAGNON.
La servitude d'Uri ?
LE PIQUEUR.
Eh bien , cela vous rend-il joyeux ?
SECOND COMPAGNON.
Et avec ce bâtiment vous voulez asservir Uri ?
PREMIER COMPAGNON.
Songez combien de pareilles taupinières il fau-
drait entasser l'une sur Fautre pour égaler la moin-
dre des montagnes d'Uri.
(Le p^ueur m promène vert le food du thë&tre. )
TOM. V, SchiUer. I l
462 GUILLAUME TELL>
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Je jetterai au fond du lac le marteau qui m'a- stnri
pour travailler à cet exécrable bâtiment.
(Tell et SUufftcher arrivent. )
STAUFFAGHER.
Ai-je donc vécu pour voir de telles choses?
TELL.
Ce lieu n'est pas sûr ; allons plus loin.
STAUFFAGHER.
Ne suis-je pas dans Uri, sur une terre de liberté?
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Ah ! si vous aviez vu le cachot qui est sous la tour ;
celui qui y sera enfermé n'entendra plus le coq an-
noncer le jour.
STAUFl^AGHER.
dieux !
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Regardez ces bastions^ ces contre-forts , qui sem-
blent construits pour l'éternité.
^ TELL.
Ce que les mains ont élevé , les mains pourroq^
le détruire. (// montre la montagne.) Voici la forte-
resse de la liberté que Dieu a fondée pour nous.
(On entend le son d'un tambour; des hommes arrivent portant un cbapeau an liant
d^unaparche ; un crieur las suit. Les femmes et las ^faas se pressent en foule. )
PREMIER GOMPAGNOn.
Que veut ce crieur? Ecoutons.
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Que signifie ce chapeau , est-ce quelque boufon-
nerie de carnaval ?
ACTE I, Scène m. i63
LÉ GRIEUR.
Au nom de Tempereur , écoutez I
LES COMPAGNONS.
Silence! écoutons.
LE GRIEUB.
. Habitans d'Uri , vous voyez ce chapeau; il va être
placé au haut d'un mât élevé , à Tendroit le plus
apparent d'Âltdorf . L'intention et la volonté du gou^
verneur est que ce chapeau soit honoré comme lui-
même ; on doit ^ quand on passera devant , se dé-
couvrir la tête et fléchir le genou. Le roi reconnaîtra
par-là ceux qui lui sont soumis. Ceux qui désobéi-
ront à ce commandement seront punis dans leur
personne , et leurs biens seront confisqués.
( Le peaple laisse entendre un rire universel ; le tamliour l»at , ils vont plus loin oontinuer
leur puLIication. )
PREMIER COMPAGNON.
Quelle idée bizarre a donc le gouverneur? Vouloir
nous faire honorer un chapeau ! On n'a jamais rien
ouï de pareil.
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Fléchir le genou devant un chapeau ! veut-il donc
se jouer d'un peuple brave et respectable ?
PREMIER COMPAGNON.
Si encore c'était la couronne impériale; mais
cest le chapeau aîitrichien tel que je l'ai vu auprès
du trône où nous allons prêter hommage.
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Le chapeau autrichien ! prenons garde. C'est uU
piège pour nous livrer à l'Autriche.
i64 GUILLAUME TELL,
DES COMPAGNONS.
Aucun homme d'honneur ne se soumettra à c^tte
honte.
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Venez; allons nous concerter avec les autres.
(Us se retirent vers le fond da théâtre. )
TELL, àSUuffacher.
Eh bien I tous venez d'entendre? Adieu ^ seigneur
Werner.
STAUFFACHER.
Où voulez- vous aller ? Oh I ne quittez pas si vite
ces lieux.
TELL.
Mes enfans attendent leur père ; adieu !
STAUFFACHER.
Mon cœur est plein ; il a besoin de s'épancher
vers vous.
TELL.
Les paroles ne soulagent pas un cœur oppressé.
STAUFFACHER.
Cependant lés paroles pourraient nous conduire
aux effets.
TELL.
Tout ce qu'il faut maintenant , c'est de la résigna-
tion et du silence.)
STAUFFACHER.
Peut-on souifrir ce qui est insupportable ?
TELL.
Les plus violentes tyrannies sont celles qui durent
le moins ; quand l'ouragan s'élève^ on éteint les feux,
les barques se hâtent de chercher un asile, et le
ACTE I, SCÈNE IIL 165;
tourbillon terrible passe sur la terre sans laisser de
traces de ravage. Que chacun yire tranquille et
pour lui-même ; on accorde facilement la paix à
ceux qui sont paisibles.
STAUFFAGHER.
C'est là votre pensée ?
TELL.
Le serpent ne pique point lorsqu'on ne J'irrite
pas. S'ils voient le pays demeurer p«tisible , ils se
lasseront eux-mêmes.
STAUFFACHER.
Nous pourrions beaucoup si nous nous tenions
unis.
TELL.
Quand on est seul au milieu du naufrage on se
sauve plus facilement.
STA^FFAC]|ER.
Abandonnez - vous si froidement la cause com-
mune ?
TELL.
Chacun ne peut compter sûrement que sur lui-
même.
STAUFFACHER.
En se réunissant^ les faibles deviennent puissans.
' TELL.
Celui qui est fort est plus puissant tout seul.
STAUFFACHER.
Ainsi la patrie ne peut pas compter sur vous , si
dans son désesjpoir elle prend le parti de la résistance.
i66 GUILLAUME TELL,
TELL lui prené la main.'
Tell y qui se jette au 'secours d'un agneau tombe
dans un prëcipjice, pourrait-il délaisser ses amis?
Mais dans ce ({ue vous faites ^ laissez-moi m'ëloigner
de vos conseils; je ne saurais discuter et délibérer
avec lenteur. Si vous avez besoin de moi dans l'exé-
cution de quelque dessein , alors appelez Tell ; il ne
vous manquera pas.
( Ils s'en Tont de différens c6l^ ; un tumulte soudain i^élère autour dal'ichafaud. )
LE TAILLEUH DE PIERRES s'avance précipitamment.
Qu'est-ce ?
LE PREMIER COMPAGNON accourt en criant.
Le couvreur est tombé de son toit.
( Berthe arrive ; elle est suivie de quelques personnes. )
BERTHE se précipite vers lui.
Est-il fracassé? Accourez, secourez-le, sauvez-
le; si on peut le secourir, voilà de l'or.
( Elle jette ses bijoux parmi le peuple. )
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Votre or !.. . Vous payez tout avec de l'or ; mais
quand vous avez ôté ,à des enfans leur père , à une
épouse son mari , quand vous avez répandu le dés-
espoir sur cette terra , pensez-vous tout réparer
avec de l'or ? Allez , nous étions heureux avant que
vous arrivassiez ici y avec vous sont venus tous les
malheurs.
BERTHE, aupiqueur.
Vit-il encore ? (Le piqueur lui fait signe que non).
Misérable château , bâti avec malédiction. Tes habi-
tans réprouveront , cette malédiction !
(Elle 8*en va. )
AGTE.I, SCÈNE IV. 167
SCÈNE IV.
La maison de Walthcr Furst.
WÀLTHER FURST et ARNOLD MELCHTAL en-
trent chacun d'un côté différent*
Seigneur Walthér Furst !.
WALTHER FURST.
♦
Si l'on nous surprenait !... Demeurez où vous^êtes,
nous sommes entourés d'espions.
MELCHTAL.
Ne pourrez-vous rien m'apprendk*e d'Unterwald ,
rien de mon père ? Je ne puis supportei* plus long-
temps de demeurer ici comme un prisonnier : qu'aî-
je donc fait de si coupable pour être forcé à- me ca-
cher comme un meurtrier ? J'ai frappé de mon bâ-
ton un insolent valet qui , par ordre du gouverneur ,
voulait devant mes yeux emmener lie plus beau cou-
ple de mes boeufs.
WALTHER FURST;
Vous êtes trop violent ; ce valet était envoyé par
le gouverneur , par votre supérieur ; vous avez en-
couru un châtiment ; supportez en silence là peine
de votre faute.
MELCHTAL.
Devrais-je donc supporter les discours insultans
de ce misérable : (( Quand le laboureur^ disait-il ,
voudra manger du pain ; il. faudra qu'il s'attelle
i68 GUILLAUME TELL,
lui-même à la charrue. » Mon âme en fut ulcérée ;
et, lorsque je vis ce valet détacher de leiir joug mes
superbes taureaux , qui mugissaient sourdement et
qui menaçaient de leurs cornes, comme s'ils avaient
eu le sentiment de cette indigne injustice, alors la
colère me saisit; et, n'étant plusmaitre de moi, je
frappai cet envoyé du gouverneur.
WALTHER FURST.
Lorsque nous pouvons à peine modérer notre
cœur, combien il en doit coûter à l'ardente jeunesse
pour se dompter !
MELCHTAL.
C'est mon père , seulement , qui m'afflige : il a
besoin de tant de soin , et son fils est absent ! Le
gouverneur le hait, car il a toujours combattu cou-
rageusement pour la justice et la liberté ; aussi ce
vieillard sera-t-il en proie à leurs vexations , et per-
sonne n'est là pour le défendre de leurs outrages.
Il en adtiendra ce qui pourra , je rétourne auprès
de lui.
WALTHER FURST.
Tâchez d'être patient, et attendez qu'il nous
vienne quelque nouvelle d'Unterwald. J'entends
frapper à la porte, retirez-vous j peut-être est-ce
quelque envoyé du gouverneur : rentrez. Vous n'êtes
pas plus ici en sûreté contre la vengeance de Lan-
denberg que dans vos montagnes , car iios tyrans se
donnent la main.
MELCHTAL.
Ils nous apprennent ce que nous devons faire.
■
WAXiTHER FURST.
Rentrez; je vous rappellerai s'il n'y a rien à c^*Âia-
ACTE I, SCÈNE IV. 169
dre. ( Melchtal rentre. ) L'infortune ! je n'ose lui
dire les malheurs que je soupçonne. —Qui frappe?
Chaque fois qu'on heurte à la porte ^ je m'attends à
quelque nouveau chagrin. Le soupçon et la tra-
hison prêtent l'oreille de tous côtés ; les envoyés dç
la tyrannie pénètrent jusque dans l'intérieur des
maisons ; bientôt nous serons obligés de fermer nos
portes avec des clefs et des verroux. (// ousfre sa
porte , et recule étonné quand il voit entrer TFemer
Stauffacher. ) Que vois-je ! C'est vous , seigneur
Werner ! Dieu soit loué ! c'est mon cher, mon digne
hôte ! Ce seuil n'a jamais été foulé par un plus hon-
nête homme. Soyez le bienvenu sous mon toit. Qui
vous conduit ici ? que veniez-vous chercher dans Uri ?
STAUFFÂCHER lui prend la main.
Les vieux temps , la vieille Suisse.
WALTHER FURST.
Vous les portez avec vous. Je suis heureux de
vous voir ; mon cœur en est tout ranimé. Asseyez*
vous , seigneur Werner. Comment ayez-vous laissé
votre Gertrude , votre aimable épouse , la pru-
dente fille du sage Iberg. Tous les étrangers qui se
rendent d'Allemagne en Italie vantent votre mai-
son hospitalière. Mais^ dites-moi ^ vous arrivez à
rinstant même de Fluelen ici : n'avez-vous rien
aperçu de nouveau avant de parvenir à ma porte?
STAUFFACHER tlasseoit.
J'ai vu y et ce n'est pas sans étonnement , s'élever
une nouvelle construction ; j'en ai été attristé.
I70 GUILLAUME TELL,
WALTHER FURST.
mon ami , cela vous apprend tout I
STAUFFAGHER.
Jamais, une pareille chose n'est arrivée dans Uri
de mémoire d'homme il ne s'est vu de prison ici ;
jamais rien n'y a été construit en pierre que des
tombeaux.
WALTHER FURST.
Vous l'appelez par son nom ; c'est le tombeau de
notre liberté.
STAUFFAGHER.
Seigneur Walther Furst , je ne vous cacherai point
que je ne suis pas venu ici pour de frivoles motifs ;
de cruels soins m'occupent. J'ai quitté un lieu op-
primé , je retrouve l'oppression ici. Ce que nous en-
durons est devenu tout-à-fait insupportable ^ et l'on
ne voit aucun terme à ces vexations'. Depuis' nos
premiers ancêtres jusqu'à nous ,- la Suisse a tou-
jours été libre : nous sommes accoutumés à être
golivérnés avec douceur ; et jamais , depuis que les
bergers parcourent ces montagnes « de telles choses
ne s'étaient vues dans cette contrée.
WALTHER FURST.
Oui, une pareille domination est sans exemple
ici : aussi notre noble seigneur d'Attinghausen , lui
qpui a vu encore les anciens temps , dit lui-même^
que ceci ne peut plus se supporter.
* STAUFFAGHER.
Là -bas aussi y à Unterwald , il s'est passé de
tristes chosies , et qui attirent une sanglante ven-
geance i le bailli de l'empereur^ à Wolfenschiessen^
ACTE I, SCÈNE IV. 171
celui qui habite sur le Rossberg , s'est livré à d'illé-
gitimes désirs pour la femme de Baumgarten d'Al-
zellen;. il a voulu employer une infâme violence^
et le mari l'a tué avec sa hache.
WALTHER FURST.
que les jugemens de Dieu sont justes! «-^Baum-
garten , dites-vous ? un homme qui est cependant
modéré. Est-il maintenant sauvé et sûrement caché?
STAUFFACHER.
Votre gendre l'a sauvé en lui faisant traverser le
lac y et je l'ai caché chez, moi entre des rochers*.
Mais^ ce que cet homme m'a appris d'horrible ^ c'est
ce qui s'est passé à Sarnen ; lé cœur de tout hon-
nête homme doit en saigner.
WALTHER FURST, avec attention.
Dites, qu'est-ce?
STAUFFACHER.
A l'entrée du Melchtal , auprès de Kerns y habite
un homme juste qui se nomme Henry de Halden ;
ses paroles ont un grand crédit sur le peuple.
WALTHER FURST.
Qui ne le connaît f)as ? Eh bien y que lui est-il
arrivé? achevez.
STAUFFACHER.
Landenberg, pour punir son fils d'une faute lé-
gère y a ordonné que l'on prendrait à la charrue ses
deux plus beaux taureaux ; le jeune homme a frappé
l'envoyé de Landenberg , et s'est enfui.
WALTHER FURST, dans la plus grande anxiété.
Et le père, dites, que lui est-il arrivé?
172 GUILLAUME TELL,
STAUFFAGHE&.
Landenbèrg a ordonné au père- de lui envoyer
son fils sur4e*champ ; et comme le vieillai-d a pro-
testé avec vérité qu'il n'avait point connaissance de
la fuite de son fils , le gouverneur a fait venir les
bourreaux;""
WALTHER FtJRST s'^uie«, et 1« conduit de lautrc côté de la scènes
Oh ! silence ; n'ajoutez rien de plus.
STAUFFACHER, élevant la voix.
« Le fils m'est échappé , a-t-il dit , mais tu es en
mon pouvoir ; qu'on l'étende par terre , et qu'on
enfonce dans ses yeux une pointe d'acier. »
WALTHER FURST.
i
Ah ! miséricorde du ciel !
MELCHTAL s'élance.
Dans ses yeux, dites-vous?
STAUFFACHER aurprù. •
Quel est ce jeune homme ?
MELCHTAL le saisit avec un empressement convulsif.
Dans ses yeux?... Parlez.
WALTHER FURST.
Oh ! le malheureux.
STAUFFACHER.
Qui est-il? ( PFaltber'-Furst lui fait un signe. )
Voilà le fils , ô justes dieux !
MELG6TAL.
Et j'étais absent ! -^Dans les deux yeux !
ACTE I, SCȫK IV. 17:^
WALTJiER FURST.
Possëdez-Yous ; supportez cette douleur en homme.
MELCHTAL.
Et c'est à cause de mon imprudence ^ de mon em-
portement. Quoi ! aveugle tout-à-fait ^ aveugle en-
tièrement ?
STAUFFACHER.
Je vous Fai dit ; le foyer de ses regards est éteint ,
il ne verra jamais la lumière du soleil.
WALTHER FURST.
Ménagez jsa douleur.
MELCHTAL.
Jamais !... plus jamais. (// met sa main sur ses
jreuXf et se tait un moment ; puis il va de îun à
Vautre , en parlant plus doucement, suffoqué par ses
pleurs. ) lumière du jour , le plus noble don des
cieux !.... Tous les êtres, les heureuses i créatures
vivent de lumière ; Jes plantes elles-mêmes cher-
chent la lumière avec amour; et lui, il sera errant
dans la nuit, dans une nuit qui ne finira pas; il ne
sera plus réjoui par la verdure des prés : Fémail des
fleurs, leur éclat de pourpre ne frapperont plus ses
regards. Mourir n'est rien ; mais vivre et ne plus
voir , c'est là où est le malheur ! Pourquoi me re-
gardez-vous avec tant de pitié? Je jouis de mes
yeux ; et je ne puis partager ce bonheur avec mon
père aveugle ! je ne puis lui donner une goutte de
cet océan dé lumière éblouissante où nagent mes
regards !
STAUFFACHER.
Votre père est plus malheureux encore. Hélas ! au
194 GUILLAUME TELL,
lieu de calmer votre d&espoir, j'ai encore à Fac-
croître : le gouverneur lui a ravi ce qu'il possé-
dait ; il ne lui a laissé qu'un bâton pour se traîner
de porte en porte, aveugle et dépouillé.
MELCHTAL.
Rien qu'un bâton à ce vieillard aveugle ! dépouillé
de tout y et aussi de la lumière du jour , ce bien dont
jouissent les plus misérables ! Maintenant ne me
parlez plus de rester ici, de me cacher. Quel misé-
rable lâche j'ai été de songer à ma sûreté, et point à
la tienne ! «Tai laissé ta tête chérie comme un gage
dans les mains de ces barbares. Plus de lâches pré-
cautions ; je ne veux plus penser qu'à une ven-
geance sanglante; je veux retourner là-bas. Rien
ne- m'arrêtera ; je veux aller vers le gouverneur
lui redemander les yeux de mon père. Je saurai le
trouver au milieu de tous ses gardes ; que m'im-^-
porte la vie, pourvu que j'éteigne dans son sein
l'ardeur de mon affreux désespoir !
( n veut sortir. )
WALTHER FURST.
Demeurez ; que pouvez-vous contre lui ? Il habite
à Sarnen ; et d j.. haut de son château , dans sa for-
teresse impénétrable , il mépriserait votre impuis-
sante colère.
. MELCHTAL.
£t quand il habiterait les palais de glace du
Schreckhorn , ou dans les nuages éternels où se
cache la montagne de la Vierge , je m'ouvrirai un
chemin jusqu'à lui; et, avec vingt jeunes hommes
intrépides comme moi , je renverserai sa forteresse.
{It si^ personne ne veut me suivre; si, tremblant
ACTE I, SCÈNE IV. «75
pour Tos^ cabanes et yoa troupeau^; tous tous
courbez sous le joug de la tyrannie , je monterai
sur la montagne; j'y rassemblerai à grands cris
les bergers , et là , sous la libre Toùte des cieux ^
dans ces lieux oà le cœur se conserye pur^ où. le
sentiment ne s'altère point, je leur conterai cette
horrible cruauté.
STAUFFACHEK, i Walther Farst.
La tyrannie est à son comble. Voulons-nous at-
tendre jusqu'à l'extrémité ?
MELGHTAL,
Quelle extrémité pouyons-nous craindre encore ,
puisque l'œil lui-même n'est plus en sûreté dans
son orbite ? Sommes-nous donc sans défense ? Pour-
quoi aurions-nous appris à tendre l'arbalète , et à
manier la pesante hache d'armes ? Chaque créature
troUTC toujours une défense dans les angoisses du
désespoir ; le cerf épuisé s'arrête et tourne contre
la meute ses bois redoutables ; le chamois attire le
chasseur dans les précipices ; le bœuf lui-même,
cet obéissant domestique de l'homme , qui soumet
patiemment son large front à notre joug , s'il yient
à être irrité > s'élance , aiguise ses cornes puissantes
et jette son ennemi dans les airs.
WALTHER FUR ST.
Si les trois cantons pensaient comme nous trois ,
peut-être serions-nous capables de quelque effort.
STAUFFAGHER.
Si Uti nous appelle, si Unterwald le secourt,
lyG GUILLAUME TELL,
Schwitz se fera honneur d'obéir à l'antique al-
liance.
MELGHTAL.
J'ai de nombreux amis dans Unterwald , et cha* ,
cun risqueraayec joie son sang et sa yie, s'il se sent
appuyé et défendu par un autre. respectables
pères de la patrie ! moi , jeune homme , je me trouve
entre tous qui ayez l'expérience de tant de choses ;
je devrais , dans le conseil , garder un modeste
silence. Cependant , bien que je sois jeune et que
j'aie peu vécu , ne dédaignez pas mes avis et mes
discours : ce n'est pas l'emportement d'un jeune
cœur qui m'inspire , c'est la profondeur de mon dés-
espoir , l'exaltation d'une douleur qui attendrirait
des cœurs de pierre. Vous êtes pères et chefs de
famille; vous souhaitez d'avoir un fils vertueux ^
qui honore un jour vos cheveux blancs^ et dont
les soins pieux défendent vos yeux contre les tyrans?
Hé bien , quoique vous n'ayez rien souffert encore
dans votre personne ni dans vos biens ^ quoique vos
yeux jouissent encore pleinement de la lumière du
jour , vous ne resterez pas étrangers à notre mal-
heur. Le glaive de la tyrannie est aussi suspendu
sur votre tête. Vous avez voulu éviter la domina-
tion autrichienne : c'était là tout le crime de mon
père ; vous êtes coupables comme lui , et le même
châtiment vous attend.
STADFF ACHER, à Walther Funt.
Décidez ; je suis prêt à' vous imiter.
WALTHER FUR ST.
Il faudrait savoir ce que pensent les nobles sei-
ACTE I, SCÈNE IV. 17,
gneurs de Sillinen :et d'Attîngbattsen ; leurs noms, je
crois ^ nous daimeraîeot Ineixdes sitah. •
MELGHTÂL.
Quel nom dans nos montagnes est plus noble que
les vôtres ? Le peuple a toute confiance en de tels
noms ; ils son't une re&pectabie autorité dans la
contrée. Vous avee recueilli de vos p^s un richo
héritage de vertu , et vous l'avez encore Augmenté.
Qu est-il besoin des gentilshommes ? Accomplissons
seuls nos desseins. Plût à Bieu que nous dissions
seuls dans cette coirtrée ! nous n'aurions pa$ besolà ,
je pense , de chercher d^'atitre «ppui qut iMiis-»
mêmes.
Les pobles ne parta^gent pas nos malheurs. Le
torrent qui a dévasté le voJUon, jusqu'à présfuit p'a
point ravagé les hauteurs. Cependant leur secours
ne nous manquerait pas , s'ils voyaient la contrée se
lever en armes.
S'il y avait un arbitre entre l'Autridie «t nous ,
nous ferions régler nos droits et nos devoirs ; mais
celui qui nous opprime , c'est notre empereur lui-
même j notre juge suprême, fl tfaut donc demander
secours à Dieu et à notre bras. Vous, sondez *les
gens de Schwrtz; moi, je vais dans Uri rasseniWer
des amis. Mais ^i enverrons-nous k IJnteï^Wald?
ItEInOHTArL.
lE,mQf^9r^mQh ftui pouw«iit y ipr^ndre pU» 4'*»*
térêt? . ...
Ton. V. SchUUr. la
178 GtJILLAUME TEhL^
WALTHER FtJR'ST.^
Je ne puis y consentir. "Vous êtes mon hôte; je dois
oreiller à votre sûreté.
MELGHTAL.
Làisse£*mol partir ; je connais les rentiers et les
passages des rochers. Je trouverai là-bas beaucoup
d'amis qui me donneront asile.^ et me cacheront aux
yeux des ennemis.
' Laissesi-4e retourner sur Tautre rive, à la garde
de Bieu ; il n'y rencontrera point de traîtres ; la ty-
rannie y est trop abhDrrée pour trouver un seul in-
strument. Baumgarten devrait aussi nous aider à
soulever le pays d'Unterwald et y recruter des amis.
Comment nous donnerons-nous mutuellement
des avis certains sans éveiller les soupçons des ty-
rans?
STAtJFFACHER.
Nous pomTons nous rassembler à Brunnen ou à
Treib , au lieu où abordent les barques des mar-
chands.
WALTHER FURST.
i
Ne nous occupons pas si ouvertement de^notre des-
sein* Écoutez m4>ii avis : à gauche du lac , en allant à
Brunnen, vis4-vis le Mytenstein, est une prairie en-
tourée de. bois. Parmi les bergers elle porte le nom
de Rutli ; c'est un espace vide au milieu de la forêt.
C'est là où est la limite d'Uri et d'Unterwald. (-^
Stauffiicher.) Une barque légère vous conduira de
Sch^rit?^ vers ce lieu , dans un court trajet ; nous nous
ACTE I, SCÈNE IV, 179
y rendrons par des sentiers détournes pendant Fobs-
curite', et là nous pourrons délibérer en sûreté;
que chacun de nous y conduise dix hommes bien dé-
Toués , qui soient à nous du fond du cœur j nous
traiterons en commun de l'intérêt commun , et sous
la protection de Dieu nous prendrons une résolu-
tion.
STAUFFACHER.
Ainsi soit. Maintenant mettez votre main dans la
mienne, et vous aussi la vôtre ; et de même que nous
trois nous venons entre nous de nous donner la main
en gage d*une sincère union , de même nous con-
clurons entre nos trois cantons une alliance fidèle
à la vie et à la mort.
WALTHER FURST ET MELCHTAL.
. A la vie et à la mort.
( Ils se prenneat la nuin, et les tiennent serrées pendant un aisM long moQMnt sans
parler. )
4
MELCHTAL.
mon vieux père I tes yeux ne pourront plus voir
le jour de la liberté ; mais tu l'entendras retentir.
Quand d'une Alpe à l'autre des signaux de feu seront
allumés , que les forteresses des tyrans seront abat-
tues, alors les Suisses accourront à ta cabane te
porter ces heureuses nouvelles, et la nuit qui couvre
tes yeux sera un instant dissipée.
FIN DU PREMIER AGT$.
i8o GUILLAUME TELL,
i%<wn<»» wyttt0/mtM9ium)t/v¥yk*%*mtttitmmtiwm/tmm v^ mvtm mvw% fin/ M ^t^>*nnn m ^wwmit/%nM i %% m v^m
ACTE DEUXIEME.
SCÈNE PREMIÈmE.
«
Le château du baron d' Attînghausen : une saUe gothique i ornée
de casses et d'écus.
ATTINGHAUSEN. C'est un vieillard de quatre-
▼ingt-cinq ans, d'une taille élevée. 11 est vêtu de
fourrures 9 et s'appuie sur un bâton surmonté
d'une corne de chamois. KUONI et six autres ser-
viteurs se tiennent autour de lui avec des faux
et des râteaux à la main. ULRICH DE RUDENZ
entre vêtu en chevalier.
RUDENZ.
Mb voioî y mon oncle ; quelle est votre volonté ?
ATTINGHAUSEN.
Permets que , suivant une vieille coutume de la
maison , je boive le vin du matin avec mes servi-
teurs. ( Il boit dans une coupe qui passe ensuite à la
ronde. ) Autrefois j'étais toujours dans les champs
et dans les bois à diriger leurs U*i^yiiux , et mra ban-
nière les conduisait aux combats; maintenant je ne
puis que leur donner des ordres ^ et ^ quand le
soleil ne m'échaujBe pas de ses rayons, je ne puis
/
i
ACTE II, SCÈNE L i8i
fhs «rrer sur les montagnes. L'espace que je puis
parcourir devient chaque jour plus étroit^ jusqu'à
ce que je. parvienne au plus étroit et au dernier es*
pace ou la vie sera toute entière enfermée , et pour
toujours. Je ne suis plus que l'ombre de. lott-iviéme ,
bientôt mon nom seul survivra*
KUONI, à Rudens , en lui offrvit la coup*.
Je vous la présente, jeune homme. {Rudenz hé-
site à la prendre. ) Allons , buvez , nous n'avons
qu'une même coupe et un même cœur.
ATTINGHAUSSN. .
Allez , mes enfans , et quand ce soir le travail
sera fini, nous parlerons des affaires du pays. (Les
sen^iteurs s^en i^ent. ) Jte te vois> vêtu et prêt à partir.
Tu veux aller à Altdorf , ehez lie gauvorneur.
Oui, et je ne voudrai^ pas tarder plus long-temps.
E»-tu donc si pressé? Le temps ésr^-it mesuré si
juste à ta jeunesse que tu ne* pmsses' eni épargner un
moment pour ton vieil oncle?
RODEIÏZ.
Je sais que vous n'avez point affaire de moi j je ne
snis qu'un étranger dans cette maison.
Oui, ^ cela est triste. B est malbeureuir aussi
que ta patsrie te soit devenue étranjgère. Ah ! Ul-
rich ! Ulrich I je ne te reconnais plus. Te voilà vêtu?
de soie ; tu portes de brillantes plumes de paon ; un
i8a GUILLAUME TELL,
manteau d'ecarlate couvre tes épaules. Tu regardes
^vec mépris le paysan , et tu rougis de son salut cor-
diaL
KDDENZ.
Je lui rends Tolontiers ce qui lui est dû; mais les
droits qu'il s'arroge , je les lui refpse.
ATTINGHAUSEN.
Toute la contrée gémit sous la cruelle oppression
du roi. Le cœur de tous les honnêtes gens se remplit
d'amertume à cause de la tyrannie que nous enSu-
rons. Toi seul ne ressens pas la douleur commune;
on te voit /désertant ta famille^ te tenir sans cesse
près des ennemk de ton pays, insulter à nos maux^
courir après des plaisirs frivoles , et rechercher en
courtisan l'art de plaire aux princes ^ tandis que ta
patrie saigne sous la verge des bourreaux.
RUDENZ.
Cette contrée est opprimée,- pourvoi? Qu'est-ce
qui la précipite dans le malheur? Il n'en coûterait
qu'un seul, qu'un simple mot pour faire cesser sur-
le-champ cette oppression , et se rendre l'empereur
favorable. Malheur à ceux qui aveuglen.t le peuple ;
. et qui le portent à s'opposer à son propre bien. C'est
, pour leur avantage particulier qu'ils empêchent les
trois cantons de prêter serment à l'Autriche, comme
ont fait tous les pays d'alentour. Us sont fiers de
pouvoir s'asseoir avec. le» gentilshommes sur le, banc
de jia noblesse; ,on,:.ne,j veut. reconnaître pour sei-
gneur que l!empereur, ajSn de ne pas avoir de sei-
gï^eur. :.
ACTE ir, SCÈNE L t83
ATTINGHAUSEN.
Dbîs-je entendre de telles paroles^ et de ta bou-
che encore?
RUDENZ.
Vous m'avez provoque; laissez-moi achever. Quel
tôle pouvez-vous jouçr ici? N*avez-vous* pas une
plus haute ambition que d'être mâle ici avec dès
bergers et d être leur landamman ou leur bannéret?
Eh quoi ! ne vaut-il pas mieux , prenant un partt
pi us glorieux , obéir à un royal seigneur et s'atta-
cher à sa suite brillante ? Ne doit-on pas préférer ce
sort à celui d'être de pair avec ses serviteurs , et de
siéger sur un tribunal avec des paysans?
ATTINGHAUSEW.
Hélas ! Ulrich , Ulrich ! je reconnais les discour&
de tes séducteurs ; tu leur as prêté l'oreille ; et ils*
ont empoisonné ton coeur».
RQÛENZ.
Je ne m'e» cache pas f j'ai ressentr au fond de Tâme
une vive douleur de me voir dédaigné par ces étran-
gers qui nous traitent de gentilhommespaysans. Je n'ai
pu supporter de perdre le printemps de ma vie dans d^
vulgaires occupatit)ns> de demeurer ici oisif à soigner
mon héritage , tandis qu'une noble jeunesse afflue-
sous les drapeaux de Habsbourg pour y recueillir de
la gloire ! Hors de ces montagnes , il est uû monde ok
Yon peut s'acquérir', par ses actions,- une renommée
brillante. Mon écu et mon cîisque se rouillent sus^
pendus dans la salle de mon château. Le son éclatant
de la trompette guerrière-, la voix des hérauts d'ar-
mes qui appellent aux tournois n^ont jamais péméUié'
i84 GUILLAUME TELL,
dans ces vallées. Je n'y ai jamais entendu que le
bruit monotone du ranz des vaches ou de la sonnette
des troupeaux.
▲TTII9GHAU5EM.
Aveugle jeune homnae! un vain éclat ta séduit,
et tu méprises ta terre natale. Tu es hoxiteux des
pieuses et antiques mœurs de tes pères. Quelque
jour tu soupireras en secret et tu verseras des larmes
pour ces montagnes paternelles ; et ces chants mélo-
dieux des bergers, que dans ton orgueilleux dégoût tu
dédaignes aujourd'hui , pc^rteront dans ton cœur un
regret douloureux et passionné, si tu viens à les en-
tendre par hasard sur une terre étrangère. Ah !
combien est grand le pouvoir de la patrie ! A cette
cour orgueilleuse de l'empereur tu passeras toujours,
avec ton loyal cœur , pour un étranger. Ce monde
trompeur n'est pas fiiît pour toi , il exige d'autres
qualités que celles dont tu as hérité dans ces vallées.
Va , ti^afique de ta liberté, seçois ta maison comme
un fief, deviens aerf des princes , taaadis qu€ tu
pourrais être seigueur indépendant, ppinee de ta
propre. terre et de ton libre donaine. Ahl Ulrich I
Ulrich ! 4c^eure avec les tiens , ne va pas àt Allidorf;
n'abandonne pas la enuse sainte de la patrie. J0 suis
le dernier de ma race ; mon nom va finir atV^e nam;
mon Qcu ^twon casque, qui sont là suspendas,sei:Qnt
enfermés avec moi da^ns le tombeau. Faujt^^iA' cgoik
mon deriûier soupir j!aie la triste pensée que tu at^
tends que mes yeux soient fermés poiur abandonner
cQttte seigpeurie , et pour recevoir des «laîaa de
TAutriche mon noble domaine que IMeu w'avût
àow^é franc et Ubi^e ?
ACTE II, SCÈKE L i85
RUDENr.
En vain nous voudrions résister au roi j le inonde
lui obéit; pourrions-nous seuls lutter obstinément
et rompre la puissante chaîne dont nous enveloppent
les pays qu'il a soumis? Les marchés publics lui ap-
partiennent ; les tribunaux sont à lui ; les routes
que suivent les marchands , il les possède , et même
les bêtes de somme qui traversent le Saint-Gothard
lui doivent un impôt. Nous sommes environnés et
enfermés au milieu de ses possessions , comme dans
un filet. Est-ce FEmpire qui nous donnera du se-
éours? Ah ! peut-il même se défendre contre la
puissance croissante de FÂutriche ? Si Dieu ne nous
secoure pas , qu avons-nous à espérer de la protec-
tion des empereurs ? Qu'adviendra-t-il de toutes
leurs promesses , lorsque , pressés par la guerre ou
par le besoin d argent , les empereurs disposeront
des villes qui se sont mises à l'abri sous Fécusson
de Faigle impériale ^ et qu'ils voudront ^ soit les
donner en gage, soit les aliéner? Non, mon oncle,
dans ces temps de cruelles discordes , le plus sage ,
le meilleur parti , c'est de s'attacher à un chef puis-*
sant. La couronne impériale passe d'une famille à
l'autre , et la mémoire des services et du dévoue-
ment ne peut se conserver ; au lieu que , sous un
gpuvernemént héréditaire, bien £aire son devoir,
c'est semer pour recueillir.
Te crois-ttt donc plus sage et plus clairvoyant
que tM» nebks ancêtre» qui, avec une vaillance
héroïque 9 ^^t sacrifié leur sang et leurs biens pour
i86 GUILLAUME TELL,
le précieux trésor de leur liberté ? Traverse le lac ^
et ysL demander à Lucerne s'il est doux d'être sous
la domination des Autrichiens. Ils viendront dé-
nombrer nos troupeaux et notre bétail, arpenter
nos Alpes, nous interdire la chasse et le vol des
oiseaux dans nos libres forêts , placer des barrières
sur nos ponts et à nos portes, nous appauvrir pour
payer l'acquisition de leurs domaines, et demaiider
notre' sang pour soutenir leurs guerres. Non, si
notre sang doit couler , du moins que ce soit pour
nous ! La liberté nous coûterait moins cher que
l'esclavage.
RUDENZ.
Comment pourrions-nous, avec un peuple de
bergers , combattre les armées d'Albert ?
ATTINGHAUSEN.
Jeune homme, apprends à connaître ce peuple de
bergers ; je le connais , moi ; je l'ai conduit dans les
batailles, et je l'ai vu combattre sous mes yeux à
Favenz. Hé bien, qu'ils viennent pour nous sou-
mettre au joug que nous sommes résolus à ne point
supporter ! Ah ! ressouviens-toi de quelle race tu es
sorti ; ne regrette pas pour une frivole vanité, pour
un faux éclat, les dons précieux dont tu jouis. Etre
nommé chef d'un peuple libre qui ne se donnera à toi
que par un sincère amour, qui te suivra avec dévoue-
ment au combat et à la mort : que ce soit là ton or-
gueil et ta noble gloire. Resserre les liens que t'a don-
nés ta nai$sance ; rattache-toi à la patrie , à la chère
patrie; qu'elle soit toute^puis$ante sur ton cœur. Ici ta
force a de profondes racines , là-bas dans ce monde
ACTE II, SCÈNE L 187
étranger tu serais un faible roseau que briserait
chaque tempête. Ah! retiens; depuis long-tempis
tu ne nous vois plus ; essaie de passer un âeul jour
avec nous, ne vas pas aujourd'hui à Âltdorf ; m'en-
tends-tu? Pour aujourd'hui seulement, accorde ce
jour à ta famille*
( Il lui prend la main. )
RUDENZ.
J'ai donné ma parole , laissez-moi ; je suis engagé.
ATTINGHÂUSEN. Il quitta tristement sa main.
«
Tu es engagé? Ah ! malheureux ! Tu n'es cepen-
dant lié ni par parole, ni par serment; tu es retenu
par les liens de l'amour. (Rudenz se détourne.)
Vainement tu te caches; c'est une femme, c'est Ber-
». .
the de Brunek qui t'attire chez le gouverneur, c'est
elle qui t'enchaîne au service de l'empereur. Veux-^tu,
pour conquérir une femme , abandonner et trahir
ton pays ? Ne te méprends pas ; on te leurre par
l'espoir de devenir son époux , mais elle n'est point
destinée à tes confians désirs.
J'en ai assez entendu.
- (Il s'en va. )
ATTINGHAUSEIÏ.
Arrête , jeune insensé. Il part , je ne puis ni le
retenir, ni le détromper. C'est ainsi que Wolfïens-
chiessen a abandonné la cause de son. pays, c'est
ainsi que d'autres l'imiteront encore '. La séductio;»
des étrangers charme notre jeunesse et l'arrache à
nos montagnes. jour malheureux où l'étranger
arriva dans ces vallées heureuses et tranquilles
pour y corrompre l'innocence d« nos pieuses mœurs !
i88 GUILLAUME TELL,
Les nouveautés exercent ici un empire qui s'accroii
chaque jour ; ce qui est antique et respectaUe dis*
parait ; une autre époque commence , d'autres peu*
sées occupent la nouTciie génération. Que fsiis-je
ici ? ils sont dans le tombeau^ tous ceux avec lesquels
j'ai yëcu ; ce qui était de mon temps est maintenant
enseveli. Heureux celui qui n'a point afiaire à ce qui
est plus nouveau que lui !
(^tort.)
SCÈNE IL
Le théâtre représente une prairie entourée de bois et de ro-
chers élevés; sur les flancs des rochers sont des sentiers bordes
de balustrades et des échelles , et c'est par-là qu'on voit en-
suite descendre le» habitans. Au fond, l'on aperçoit sur le lac
le commenoement d'un arc-en-K:iel lunaire. De hautes mon-
tagnes forment le fond du tableau ; des sommets couverts de
neige s'élèvent encore au-dessus. Il fait tout-à-fait nuit;
seulement la lueur de la lune se réfléchit sur les eaux et sur
les glaciers.
MELCHTAL, BAUMGARTEN, MEffiR DE SAR-
NEN , BURKHARDT DE BUHEL , ARNOLD DE
SEWA, NICOLAS DE TLUE, STRUTH DE
WINKELRIELD et trois autres habitans , tous
armes.
MELGHTÂL, encore derrière la icène.
Le chemin s'élargit; allons, suivez-moi ; je recon-
nais les rochers et la petite croix ^ nous sqmmes
arrivés. Voici le Rutli.
( lU arrivent arec des torches. )
WINKELRIED.
Ecoutons; t
ACTE II, SCÈNE II. i8g
Tout est désert.
MEIER. ^
Il n'y a encore ici aucun compatriote. C'est nous
autres gens d'Unterwald qui arrivons les premieris.
* MELCHTAL.
La nuit est-elle avancée ?
BA.UMGARTEN.
Le veilleur de Selisberg vient de crier deux
heures.
( On entend une cloche dans le lointain. )
MEIER.
Silence, écoutons.
BUHEL.
C'est la cloche de la chapelle des hois, qui sonne
matines syr l'autre bord , vers Schwitz.
DE ELUE.
L'air est pur , et le son se fait entendre de loin.
MELCHTAL.
Allez , et allumez quelques branchages pour que
la flamme dirige nos amis.
( Deux hal>(tani B*^dignent. )
SEWA. *
Le clair de lune est beau, le lac est uni comme
une glace.
\ BUHEL.
Ils auront une traversée facile.
WIVKELRIED se ntournant Ters le lac.
Ah ! regardez , regardez là j ne voyez- vous rien ?
igo GUILLAUME TELL,
MEIER.
Quoi donc? Ah ! c'est un arc-en-ciel pendant la
nuit.
VELGHTAL.
Cest la lumière de la lune qui le produit,
DE FLUE.
C'est un signe rare et merveilleux , et Ton peut
avoir vécu long-temps sans l'avoir vu.
SEWA.
Il est double y voye^vous ; il y en a un plus pâle
autour.
BAUMGARTEN.
Âh ! voici une barque qu'éclairent les rayons de
la lune.
MELGHTAL.
C'est StauiTacher avec sa barque ; le digne homme
ne se fait pas attendre long-temps.
( I| va vers le rivage avec Baumgarteii. )
MEIER.
Ce sont les gens d'Uri qui tardent le plus.
BUHEL.
Us ont un plus long détour à faire dans la monta-
gne pour dérober leur marche aux gens du gouver*
neur.
( Pendant ce temps-U, on a allume un feu au milieu de U icène. )
M S L G HTAL, sur le rivage»
Qui vient là? le mot d'ordre?
STAUFFACHER.
Ami dp la patrie I
ACTE II, SCENEII. im
• • ■ -
( Tout toBt au fond du tbëatre au-devant des arriyans ; on voit sortir de la barque
Stauffacher , Itel-Reding, Hans de Mauer, Jorg de Hofe, Conrad Hu&n, Ulrich 'de
Schmidt , Jost de Weiler et trois autres habitans. Tous sont aussi amés. )
TOUS ENSEMBLE.
Soyez les bienvenus.
( Tandis c[ue les autres sont au fond du théâtre à s'accueillir mutuellement i Melchtal
et Stauffacher s'avancent. ) >
MELCHTAL.
Ah! seigneur Stauffacher, je l'ai revu lui qui ne
peut plus me voir ; j'ai touché de ma main ses yeux
éteints , et l'ardeur -de la vengeance s'est emparée de
moi en le voyant privé de la lumière.
»
STAUFFACHER.
Ne parlez pas de vengeance ; il ne s'agit pas de' se
venger , mais de se soustraire aux maux qui nous
menacent. Maintenant dites-moi ce que vous avez
fait dans Unterwald ; qui vous avez recruté pour la
cause commune ; ce que pensent vos compatriotes ,
et comment vous avez échappé aux embûches de nos
ennemis.
MEVGHTAL.
A travers les terribles montagnes de Sarnen , en
posant sur de- vastes déserts de glaces où retentit
seulement le cri rauque du vautour des agneaux, je
suis parvenu jusqu'au pâturage élevé où les bergers
d'Uri et d'Ëngelberg s'appellent de loin et font paître
leurs troupeaux ; là, une source qui sort en bouillon-
nant des crevasses du glacier m'a servi à apaiser
ma soif. Je me suis arrêté dans le chalet solitaire ;
aucun hôte n'y était pour me recevoir, et de là je
suis arrivé aux habitations des hommes. Le bruit
du crime récent qui a été commis était déjà parventi^
192 GUILLAUME TELL,
dans ces vallées; à chaque porte où j'ai heurte^ mon
malheur m'a attiré un honorable et pieux accueil.
J'ai trouvé toutes les âmes soulevées de cette nou-
velle violence ; car de même que nos Alpes nourris-
sent toujours les mêmes plantes , que les sources y
coulent toujours au même lieu^ et que les nuages
eux-mêmes dans leur mobilité sont poussés par les
mêmes vents , de même les antiques mœurs se sont
transmises^ sans varier^ des ancêtres à leurs neveux ,
et, au milieu de ce cours uniforme de vieilles habi-
tudes , toute nouveauté téméraire semble insuppor-
table. Partout ils m'ont setré la main de leurs
mains vigoureuses; ils sont allés détacher de la
muraille leurs glaives couverts de rouille ; un senti-
ment de courage brillait dans leurs regards animés^
quand je lem^ ai nommé les noms chers à tous nos
compatriotes des montagnes , le nom de Walther
Furst et le vôtre ; ils ont juré de faire tout ce qu'il
vous semblera sage de faire ; ils ont juré de vous
suivre jusqu'à la mort. C'est ainsi que sous la pro-
tection d'une sainte hospitjhlité j^ai suivi ma route
de cabane en cabane , et que quand je suis arrivé
dans la vallée natale où habitent ça et là plusieurs
de mes parens , quand j'^ai trouvé mon père aveugle
et dépouillé, couché sur la paille, chez un étranger,
et vivant de la charité des hommes compatissaag. . .
STATJFFACHER.
Dieu du ciel !
MELCHTAL.
Je n'ai point pleuré ; je n'ai point épuisé par d'iin*
puissantes larmes la force de mon ardent désespoir ;
j^ l'ai ren&r mé dans mon cqeur -, tomme un pr^ieux
ACTE II, SCÈNE IL icj3
trésor, et je n'ai songé qu'à agir. J'ai gravi tous les
Rentiers des montagnes ; if n'y a point de vallée si
cachée, que je ne l'aie visitée. Jusqu'au pied des
glaciers éternels , j'ai cherché les cabanes habitées ;
partout oii j'ai porté mes pas j'ai trouvé une égale
haine pour la tyrannie , et je suis allé jusqu'au der-
nières limites au delà desquelles n'habitent plus les
créatures animées, oii le sol aride se refuse à pro-
duire et se dérobe ainsi à l'avidité du gouverneur.
J'ai , par mes discours , échauffe les esprits de tout
ce vertueux peuple , et il est à nous maintenant de
cœur comme de bouche.
STAUFFACHER.
En peu de temps vous avez fait beaucoup.
MELCHTAL.
J'ai fait plus encore. Ce que les habitans redou-
tent le plus , ce sont les deux forteresses de Sarnen
et de Rossberg : là nos ennemis , défendus par leurs
murs de rochers, trouvent un asile sûr d'où ils
dominent la contrée. J'ai voulu de mes yeux les
examiner ; je suis allé à Sarnen , et j'ai vu la ci-
tadelle.
STAUFFACHER.
Vous avez pénétré dans le repaire du tigre ?
MELGHTAL.
J'étais déguisé sous un habit de pèlerin. J'ai vu le
gouverneur qui se livrait à la débauche dans un
festin. Jugez si n^on cœur sait se contenir ; j'ai vu
le gouverneur , et ne l'ai pas frappé !
STAUFFACHER.
Certes, vous avez un heureux sort dans upe en-
Ton. V. SchUier, l3
194 GUILLAUME TELL,
treprise téméraire. ( Pendant ce temps ^ les avives
conjurés se sont avancés et se sont rapprochés de
Stauffacher et de MelchtaU) Maintenant, dites-moi
quels sont ces amis, ces hommes justes qui vous ont
suivi. Faites que nous nous connaissions, pour que
la confiance nous rapproche et que nos cœurs s en-
tendent.
MEIEB.
Pour vous, seigneur Stauifacher, qui ne vous
connaît pas dans les trois cantons? Moi je suis Meier
de Sarnen , et ici voil^ le fils de ma sœur , Ulrich
de Winkelried.
STAUFFACHER.
Ce ne sont pas des noms inconnus que vous me
nommez. C'est un Winkelried qui tua le dragon
dans le marais de Weiler : il laissa sa vie dans ce
combat.
WINKELRIED.
C'était mon aïeul , seigneur Werner.
MELGHTAL, montrant deux de 86S eompagnoBS.
Ceux-là habitent par delà Unterwald. Ils sont
vassaux de l'abbaye d'Engelberg. Vous ne les esti-
merez pas moins que s'ils étaient libres proprié-
taires , et , comme nous , maîtres absolus de leur
héritage. Ils aiment la patrie , et jouissent depuis
long-temps d'une bonne renommée.
STAUFFACHER, à ces deuxTanaux.
Donnez-moi la main. C'est un avantage précieux
que de n être possédé par personne; mais la droiture
honore toutes les conditions.
ACTE !I, SCÈNE II. i<)5
CONRAD HÛNN.
Voici le seigneur Reding , notre ancien lan-
damman.
lilETER.
Je le connais^ bien ; il est mon adversaire ; et plaide
avec moi pour une portion d'héritage. — Seigneur
Reding , devant le juge nous sommes en discorde ;
ici nous sommes amis.
( n hil Mrre h ifaaia. )
STAUFFACHER.
Cela est bien parle.
WINKELRÎED.
Écoutons ; ils vieanent. Eotendta-Voub la Irompe
dTJri ?
(De 4ro2u à gailche, on voit descendre, du haut désroclitri, d<« hdmilMl utUÙ qiiî ptir^
tent des torches. )
MAUER.
V(tyez ; c'est le pieux serviteur de Dieu ^ le digne
curë^ qui descend avec eux. La fatigue du chemin
et l'obscurité de la nuit ne l'ont point rebuté ; le
fidèle pasteur a suivi son troupeau.
BAUMGARTEN.
Petermann le sacristain , et le seigneur Walther
Furst le suivent. Mais je n'aperçois point Tell dans
cette troupe.
(Walther Forst, Rosselmtn, curtf d*Uri, KuoQii« be^er, WeMl le chasseur, RuOdi
le pêcheur, et cinq autres arrivent. Rassemblée est composée de trente- trois person-
nes. Tous s'ayancent et se placent ântoar àù. feu. )
WALTHER PURST.
Sur notre propre terre ^ sur le sol de la patrie ,
nous voici forcés de nowA cacbc r , de lions rassem-
ig6 GUILLAUME TELL,
hier secrètement, comme pourraient faire des assas-
sins ; nous nous couvrons des ombres de la nuit ^ qui
ne servent d'ordinaire qu'à voiler le parjure et le
crime , et c'est pour protéger noti-e bon droit dont
la justice est cependant aussi claire et évidente que
la lumière du plus grand jour.
MELGHTAL.
Qu'importe ! ce que la nuit obscure am^a préparé
paraîtra glorieusement et librement à la lumière
du soleil.
LE CURE.
Amis et confédérés , écoutez ce que Dieu inspire
à mon cœur s Nous tenons ici la place de l'assemblée
générale des kàbitans , et nous comptons ici pour
tout le peuple ; ainsi conduisons-nous d'après les
anciens usages du pays , tels qu'on les suivait dans
des temps plus tranquilles. Ce qui pourra être iné-
gulier dans cette assemblée, il faudra l'attribuera
la force des circonstances. Cependant Dieu est par-
tout où se rend la justice, et nous sommes ici sous
:sa voûte céleste.
STAUFFAGHER.
Oui , délibérons d'après les anciens usages. Nous
voilà réunis dans l'obscurité , mais nos droits sont
d'une clarté évidente.
MELCHTAL.
Si l'assemblée n'est pas complète par le nombre ;
du moins l'âme de tout le peuple est ici, et les
meilleurs citoyens s'y trouvent.
CONRAD HUNN.
Nous n'avons pas les ancien&livres a^vec nous, mais
ils sont écrits dai^s nos cœurs*
ACTE II, SCÈNE II. 1^7
LE CURÉ.
Ainsi ^ formon» sur-le-champ un cercle, et l'on
plantera les épëes, signe de l'autorité.
MAUER.
Le landamman Ta prendre place , et ses assesseurs
se mettront à ses côtés.
SGHMIDT.
V Nous sommes ici trois peuples ; auquel appartiens
dra-t-il de donner un chef à la confédération ?
MEIER.
Que Schwitz et Uri se disputent cet honneur :
BOUS autres d'Unterwald , nous, renonçons libre-
ment à y prétendre.
MELGHTAL.
Oui, nous y renonçons; nous sommes des sup-
plians qui implorent le secours de leurs puissans
amis.
STAUFFAGHER.
C'est Uri qui a droit à l'épée ; sa bannière marche
devant nous dans l'armée de l'Empire.
WALTHER tURST.
Non y cet honneur doit être le partage de Sch|ivitz ;
c'est la tige dont n'ous faisons tous gloire d'être def
branches.
LE CURÉ.
Laissez-moi terminer à l'amiable ce généreux
débat. Schwitz aura le pas dans les conseils , Uri à
la guerre.
WALTHER FURST présente T^ëe à SUoffaclier.
Elle est à vous.
igS GUILLAUME TELL,
STAUFFACHER.
Non pas à moi ; cet honneur doit élre réserTë au
plus âgé.
DE HOFK
C'est Ulrich de Schmidt <jui compte le plus d an-
nées.
MAUER.
C'est un homme respectable , mais il n'est pas de
condition libre ; et à Schwitz nul ne peut être
magistrat s'il n'est pas franc propriétaire.
STAUFFACHER.
Et n'ayons-nous pas ici le seigneur Reding , notre
ancien landamman ? Pouvons-nous en chercher un
plus digne ?
WALTHER FURST.
Qu'il soit président de notre assemblée , et reconnu
pour landamman ! Que ceux qui le veulent ainsi
lèvent la main !
( Tous lèvent la i^ain droite. )
REDING sWance au milieu.
Je ne puis jurer ici en posant la main sur les
saints évangiles y mais je promets à la face des astres
éternels de ne jamais m'écarter de la justice. (O/i
planée devant lui deux^ épées croisées. Le cercle se
fonne autour de lui. Schwitz est au milieu ; Uri tierd
la droite y Unterwald la gauche. Il s'appuie sur son
épée. ) Quel motif a pu rassembler les trois peuples
des montagnes sur une rive déserte du lac , pendant
les heures funèbres de la nuit? Quel doit être l'objet
de cette nouvelle alliance que nous allons conclure
à là lueur des étoiles du ciel ?
ACTE II, SCÈNE II. 199
STAUFFA.GHER s'avance daas le cercle.
Ce n'est pas une nouvelle alliance que nous vou-
lons conclure ; nous voulons renouveler Fantique
union qui s'est formée du temps de nos pères. Vous
le savez, confe'de'rés ; bien, que les trois peuples
soient se'pare's par le lac et par les montagnes , bien
que chacun se gouverne suivant son propre gré,
nous sortoils tous de la même tige et du même san£^,
et nous sommes tous venus d'une même patrie.
WINKELRIED.
Ainsi , ce que célèbrent nos antiques chansons
serait donc vrai, et nous serions venus ici d'une
terre lointaine. Âh ! faites-nous connaître ce que
vous en savez , et que l'ancienne alliance serve de
fondement à la nouvelle !
STAUFFACHER.
Écoutez ce qu€ racontent les vieux pasteurs. Loin ,
vers le Nord, il existait un grand peuple ob. se firent
sentir les misères d'une disette. Dans cette nécessité,
il fut résolu, par tous les habitans, qu'un sixième
d'entre eux , désigné par le sort , abandonnerait la
terre natale. Cela fut fait ainsi. Une troupe nom-
breuse et désolée d'hommes et de femmes partit , se
dirigeant vers le Midi et se frayant avec Tépée un
passage à travers l'Allemagne. Ils arrivèrent sur le
sol élevé de ces forêts et de ces montagnes. L'armée
ne s'arrêta que quand elle fut parvenue dans la
vallée sauvage où la Muotte coule maintenant entre
les prairies. On n'y voyait aucune trace d'hommes;
une seule cabane s'élevait sur le rivage solitaire ;
un homme y habitait pour passer les voyageurs dans
aoo GUILLAUME TÉLÉ,
sa barque. Le lac était orageux , et Ton ne pouvait
y naviguer. Us examinèrent de plus près la contrée^
y trouvèrent de belles et vastes forêts , y découvri-
rent des sources d'une eau pure , et crurent se re-
trouver dans leur .chère patrie. Ils se décidèrent à
s y fixer : ils bâtirent l'ancien bourg de Schwitz^
et , après bien des jours d'un rude travail , ils net-
toyèrent le sol des innombrables racines de la foret;
puis , comme le territoire n'était plus suffisant pour
la nombreuse population , ils s'étendirent sur l'autre
rive jusqu'aux montagnes noires et même jusqu'aux
sommets couverts de glaces éternelles , derrière les-
quels se cache le Hassli où habitait un autre peuple
parlant un autre langage. Ils, bâtirent le bourg
de Stanz dans le Kernwrald, et Altdorf dans la vallée
de la Reuss. Cependant ils gardèrent toujours le
souvenir de leur origine; et y parmi les races étran-
gères qui vinrent depuis s'établir sur cette terre,
les Suisses se reconnaissent entre eux par le sang et
par le cœur.
( Il étend la main k droite et à gauèhe. )
MAUER.
Oui^ nous avons tous même sang et même cœur.
TOUS, en étendant la main.
Nous sommes un même peuple ^ et nous agirons
de concert. /
STADFFACHER.
Les autres peuples portent un joug étranger , et
se sont soumis à leurs vainqueurs;, même sur nos
frontières , il est beaucoup de lieux qui obéissent à
une domination étrangère , et les pères y légueront
J
ACTE II, SCÈNE II. 201
la servitude à leurs enfans. Mais nous, digne race
des anciens Suisses , nous avons toujours conservé
notre liberté ; jamais nous n'avons ployé le genou
devant un prince, et c'est de notre gré que nous
nous sommes placés sous la protection de l'em^
pereur.
LE CURÉ.
Oui, c'est de notre plein gré que nous sommes
unis à l'Empire pour notre défense et notre sûreté :
cela est ainsi spécifié dans la lettre de l'empereur
Frédéric.
STAUFFACHER.
Et en effet il n'est personne de si libre qui ne re-
connaisse un seigneur ; un chef, un juge suprême
est nécessaire pour qu'on puisse y avoir recours en
cas de contestation. Aussi nos pères rendirent-ils
hommage à l'empereur pour le sol qu'ils avaient
conquis sur la nature sauvage. Us reconnurent pour
leur seigneur le seigneur de l'Allemagne et de l'Ita-
lie, et, comme tous les hommes libres de l'Empire,
ils s'engagèrent envers lui au noble service des
armes. Car , tel est l'unique devoir d'un homme de
condition franche : il défend l'Empire de même que
l'Empire le protège.
MELCHTAL.
Toute autre obligation est un signe de servitude.
. STAUFFACHER.
Lorsque l'arrière-ban marchait, nos pères sui-
vaient la bannière impériale et combattaient dans
les batailles : ils prenaient les armes pour accbmpa-^
gner les empereurs en Italie , et placer sur leur tête
la couronne à Rome. Mais chez eux ils se gouver-
n
201 GUILLAUME TELL,
naient suivant leur bon plaisir , d'après leurs pro-
pres lois et leurs anciennes coutumes ; seulement le
droit de prononcer la peine du sang appartenait à
l'empereur , et il avait prépose pour cet effet un de
ses grands comtes , qui ne siégeait point dans notre
pays. Quand un meurtre avait eu lieu, on allait
quérir le juge, et à ciel ouvert il prononçait sur la
cause clairement et simplement, sans nulle crainte
des hommes. Sont-ce là des preuves que nous fus-
sions en servitude? Si quelqu'un ici sait la chose
d'autre sorte , qu'il parle.
DE HOFE.
Non, tout se passait ainsi que vous l'avez dit.
Jamais nous n'avons eu à obéir à aucune puissance
seigneuriale.
STAUFFAGHER.
Lorsque Fempereur voulut favoris,er les moines
aux dé][)ens de la justice , nous refusâmes d'obéir.
Les gens de l'abbaye d'Einsiedeln nous disputaient
des montagnes où, depuis le temps de nos pères,
nous faisions paître nos troiipeaux , l'abbé se fon-
dant sur une ancienne lettre qui lui attribuait tous
les terrains vagues et sans propriétaire ; et il n'y était
pas fait mention de nous. Alors nous dîmes : « La
lettre a été surprise à l'empereur, car il ne pouvait
pas disposer de ce qui nous appartient ; et si rEm-
pire nous refuse justice , nous pourrons facilement
dans nos montagnes rompre tous nos liens avec
l'Empire. » Âînsi parlèrent nos pères. Et nous, sup-
porterons*nous la honte d'un nouveau joug , et souP-
frirons-nous d'un vassal étranger ce qu'aucun em-
ACTE H, SCÈ3SE IL 2o3
pereur dans toute sa puissance n'a ose exiger de
nous? Nous ayons conquis ce sol par le travail de
nos mains; nous avons 'transformé en habitations
humaines les antiques forêts qui servaient seule-
ment de repaire aux ours féroces ; nous avons exter-
mine les dragons venimeux que nourrissaient les
marécages ; nous avons dissipé les brouillards qui
jadis étaient toujours tristement répandus sur ces
solitudes ; nous avons brisé les rochers , et tracé
près des abîmes des sentiers pour les voyageurs :
enfin , ce sol^ nous le possédons depuis miellé années.
Et des vassaux étrangers oseraient essayer de nous
soumettre à leurs chaînes , et de répandre l'opprobre
sur notre patrie ! N'est-il donc aucune ressource
contre une telle oppression? (Les conjurés montrent
tous une grande agitation. ) Non , la tyrannie a des
bornes. Quand l'opprimé ne peut obtenir justice
nulle part , quand il est accablé d'un poids insup-
portable^ alors il demande au ciel du courage et
des consola.lions ; il implore catt^^ justice éternelle
qui habite là-haut , immuable et inébranlable comme
les astres mêmes : alors chacun retourne à l'ancien
état de nature où l'homme avait à se défendre de
rhomme; et pour dernière ressource, quand en n'en
peut trouver aucune autre , on a recours à son épée.
Nous saurons défendre contre ta force nos biens les
plus précieux ; nous combattrons pour notre pays ;
nous combattrons pour nos femmes et nos enfans.
TOU^ UrentFëpée.
Nous combattrons pour nos femmes et pour nos
enfans !
2o4 GUILLAUME TELL,
LE CURÉ s'avance au milieu du cercle.
Avant de tirer votre épëe, réfléchissez mûrement.
Vous pouvez facilement apaiser Fempereur : il vous
en coûtera un seul mot, et les tyrans qui vous op-
priment si durement ne songeront qu'à vous être
agréables. Faites ce qui vous a été souvent demandé;
séparez-vous de FEmpire , et reconnaissez la souve-
raineté de l'Autriche.
MAUER.
Que propose -t -il ? de prêter serment à l'Au-
triche ?
BUHEL.
Ne l'écoutez pas.
WINKELRIED.
C'est le conseil d'un traître , d'un ennemi de la
patrie.
REDING.
Calmez-vous, amis.
SEWA.
Nous , rendre hommage à l'Autriche aprè& de tels
affronts I
DE FLUE.
Nous .accorderions à la violence ce que nous avons
refusé à la douceur !
MEIER.
Alors nous serions esclaves > et nous aurions mé-
rité de l'être.
MAUER.
Que celui qui proposera de céder à l'Autriche soit
exclu de tous ses droits ! Landamman, je denoiande
que ce soit la première loi qui soit ici rendue par
nous.
iCTE II, SCÈNE IL 20S
MELCHTAL.
Ainsi soit. Que celui qui parlera d'obéir à l'Au-
triche demeure privé de tous ses droits et dépouillé
de tout honneur ! qu'aucun des confédérés ne le re-
çoive près de son foyer !
TOUS lèveat la maia droite.
Nous le voulons ainsi ; que ce soit une loi !
RED IN G, après ua moment de silenca.
Cela est arrêté.
LE CURÉ.
Oui , vous êtes libres ; cette loi montre que vous
êtes libres. L'Autriche n'obtiendra pas par la vio-
lence ce que vous aviez déjà refusé à ses démarches
amicales.
WEILER.
Continuons à nous occuper des affaires de ce
jour.
REDING.
. Confédérés , tous les moyens de persuasion ont-ils
été essayés ? Peut-être le souverain ne connait-il pas
nos maux ; peut-être est-ce contre sa volonté que
nous souffrons. Avant de tirer Fépée, nous devrions
tenter comme dernier expédient de faire parvenir
nos plaintes à son oreille. Même dans une cause
juste, il est terrible d'employer la violence, et Dieu
accorde son secours seulement lorsqu'on ne peut pas
obtenir justice des hommes.
STâUFFÂGHER, à Conrad Huno.
C'est à vous de donner des détails à ce sujet :
parlez.
2o6 GUILLAUME ÏELL,.
CONRAD ffUNN.
J'étais allé à Rheinfeld , au palais de l'empereur,
pour porter plainte contre la cruelle oppression des
gouverneurs , et pour réclamer notre antique lettre
de franchise que chaque souverain ratifie toujours
à son avènement. J'ai trouvé là beaucoup de députe's
des villes de la Souabe et des bords du Rhin : ils
retournaient joyeusement chez eux , après avoir
obtenu leurs titres ; et moi , votre député , on m'a
adressé aux conseillers de l'empereur, qui m'ont
congédié en me donnant pour vaine consolation :
(( que l'empereur n'avait point le temps, niais que
» certainement il ne nous oublierait pas. » Je m'en
allais tristement , traversant les salles du palais ,
quand j'ai aperçu le duc Jean qui se tenait dans
une embrasure, les larmes aux yeux. Les nobles
seigneurs de Wart et de Tagerfeld étaient auprès
de lui. Us m'ont appelé, et m'ont dit : a N'ayez
» recours qu'à vous-mêmes , et n'attendez pas de
» justice du roi. Ne dépouille-t-il pas l'enfant de
» son propre frère , et ne lui retient-il pas injus-
» tement son héritage ? Le duc lui a demandé les
» domaines de s^ mère ; il a maintenant l'âge
» prescrit, il a atteint l'époque où il doit gouver-
» ner ses vassaux et ses terres ; hé bien , quelle
» réponse a-t-il obtenue? l'empereur a pris une
» couronne de fleurs , et en la mettant sur la tête
» du duc : Voilà , a-t-il dit , l'ornement qui con-
» vient à l'enfance. »
MAUER.
Vous l'avez entendu; il ne faut espérer de l'em-
ACTE II, SCÈNE II. 207
pereur ni droit , ni justice ; il faut n'avoir recours
qu'à nous-mêmes.
RfiDING.
Il ne nous reste point d'autre ressource. Mainte-
nant, avisons aux moyens les plus sages pour attein-
dre notre but.
W A LTHER FURST s avance dans le cercle.
Nous voulons aous soustraira à un joug abhorré ;
nous voulons assurer les droits antiques que nous
ont légués nos pères , mais non point en conquérir
de nouveaux. Que ce qui appartient à l'empereur soit
conservé à l'empereur ; que celui qui a un seigneur
continue à le servir fidèlement suivant son devoir.
MEIER.
Je possède un ifief de l'Autriche.
WALTHER FURST
Vous continuerez à remplir vos obligations envers
l'Autriche.
WEILER.
Je paie l'impôt au seigneur' de Rappersweil.
WALTHER FURST.
Vous continuerez à lui payer l'impôt et le cens.
LE CURÉ.
J'ai fait serment à l'abbesse de Zurich.
. r "^ - I
WALTHER FURST. '**' ^
Vous rendrez à l'église ce qui est à réglis«||:
STAUFFACHER.
Je relève directement de l'empire.
2o8 GUILLAUME TELL,
WALTHER FURST. /
Que chacun accomplissç ses devoirs et rien de
plus. Nous voulons chasser les gouverneurs et leurs
satellites et renverser leurs forteresses, mais, s'il se
peut, sans répandre de sang. Que l'Empereur sache
que nous avons été contraints de nous écarter du
respect que nous lui devons ; s'il nous voit demeurer
après dans de justes bornes , peut-être les conseils
de la politique le porteront-ils à vaincre sa colère*
Un peuple qui sait , le glaive à la main , conserver
de la modération, inspire une juste crainte.
REDING.
Mais cependant comment y parvenir? L'ennemi a
les armes à la main , et sdrement il ne cédera pas
sans combattre.
STAUFFACHER.
Il sera contraint de céder , s'il aperçoit que nous
sommes armés à l'instant seulement où nous le
surprendrons , avant qu'il se soit préparé à la dé-
fense.
MEIER.
Cela est hardiment proposé, mais l'exécution sera
difficile. l)eux forteresses commandent tout notre
pays ; c'est l'asile de nos ennemis, et si l'empereur
arrivait dans la . contrée , elles deviendraient plus
redoutables encore. Rossberg et Sarnen doivent être
surpris avant qu'un seul glaive ait été tiré dans les
trois cantons.
STAUFFACHER.
Si l'on tarde long-temps , l'ennemi sera prévenu;
le secret est partagé entre trop de personnes.
ACTE H, SCÈNE IL 209
MEIER.
U n'y a pas un traître dans les trois cantons.
LE GUHÉ.
On est trahi souvent par le zèle même le plus pur.
WALTHER r^RST.
Si l'on tarde , la forteresse que Ton construit à
Altdorf s'achèvera, «t le gouverneur s'y fortifiera.
HEIER.
Vous songez à vos intérêts.
LE CtJRÉ.
Et vous , vous êtes injustes.
MEIER.
Nous injustes ! et les gens d'Uri osent nous faire
ce reproche ?
REDING.
N'oubliez pas votre serment; calmez-vous.
M£I£R*
Si Schwitz est d'intelligence avec Uri, nous
n'avons plus qu'à^nous taire.
REDING.
J« dois vous reprocher devant toute l'assemblée
d'avoir troublé la paix par des paroles trop vives.
Eh! ne sommes^nous pas tous ici pour la même
cause?
WINKELRIED.
Nous pourrions attendre jusqu'à la fête du gou-
verneur ; alors il est d'habitude que tous les vassaux
aillent dans le château lui porter des présens. Dix
ou douze hommes pourraient s y introduire sans être
TOM. Y. Schiller, f^
310 GUILLAUME TELL,
sou|3çonnës. Ils cacheraient sur eux des fers de lance
qu'on pourrait placer ensuite à leurs bâtons^ car il
est défendu d'entrer au cliâteau avec des armes. Une
troupe nombreuse se tiendrait tout auprès dans la
forêt ; quand les autres auraient réussi à s'emparer
de la porte , ils sonneraient de la trompe , et tous
sortiraient alors de leur embuscade ; de la sorte le
cliâteau tomberait facilement entre nos mains.
MELGHTÂL.
Je me chargerai de pénétrer à Rossberg. Une
jeune fille du château m'a montré quelque affection^
je pourrai facilement l'engager à me tendre une
échelle de corde pour quelque rendez-vous pro-
chain ; je monterai le premier et mes amis me sui-
Tront.
REDING.
Est-ce la volonté de tous que l'on difiere Fexécu-
tion?
(La majorité lève U main.)
STAUFFACHER compte les yoix.
ïl y a vingt voix contre douze.
WALTHER FURST.
Aussitôt qu'à un jour marqué les forteresses seront
tombées en notre pouvoir , on allumera pour signal
des feux sur le sommet des montagnes , et tous les
habitans se rassembleront dans le principal lieu du
canton. Quand les gouverneurs nous verront prêts
à nous défendre fortement, croyez-moi, ils ne ten-
teront pas le combat et accepteront un sauf-conduit
pour sortir paisiblement de nos frontières.
AtTE H, SCÈNE II. ^ au
STAUFFACHER.
Je crains seulement la résistance opiniâtre de
Cessler : il est redoutable et toujours entouré de
gardes. Il ne quittera pas la place sans effusion de
sang, et mênie> s'il est chasse, il sera encore i crain-
dre pour notre pays. Il sera difficile et dangereux de
lepargner^
BATJMGARTEN.
Je yeux me placer au lieu où le danger sera le
plus grand ; j'exposerai volontiers pour mon pays
cette vie que Tell a généreusement sauvée : j'ai
vengé mon honneur , mon coeur en est satisfait.
Le temps porte conseil ; sachez attendre patiem-
ment ; on doit aussi se confier aux effets inattendus
des circonstances; mais tandis que nous sommes ici
à délibérer, le sommet brillant des hautes montagnes
nous avertit de l'approche du matin . Fartons , sépa-*
rons-nous avant d'être surpris par la lumière du
jour.
WALTHER FURST.
Ne vous inquiétez pas , l'obscurité se dissipe len-
tement dans ces vallées.
(Tous, par un mouvement spoutanë, ^ôtent leur cbapeau, et sembleut saluer Taurore
avec un recueillement silencieux. )
LE CURÉ.
Au nom de cette lumière que le ciel nous envoie
long-temps avant quelle ait' pénétré les vapeui*s
épaisses des cités, faisons tous le serment de l'alliance
nouvelle. Npus jurons ici de former un seul peuple
de frères que les malheurs et les dangers ne sépare-
ront jamais. ( Tous répètent le même serment en le
212 GUILLAUME TELL,
s^arU au ciel les trois doigts de la main droite. ) Nous
jurons d'être libres ainsi que l'ont été nos pères et
de préférer toujours la mort à l'esclavage. ( Toits ré-
pètent encore.) Nous jurons de mettre notre con-
fiance en Dieu tout'-puissant et de ne point crain-
dre le pouToir des hommes.
Tous répètent «ncore , puis ils s'embrassent mutuellement. )
STAUFFACHER.
Que chacun reprenne tranquillement son chemin
et retourne auprès de sesamis et de ses compagnons;
que le berger ramène son troupeau et dispose sans
bruit ses amis à entrer dans l'alliance. Supportez
avec patience ce qui doit encore être souffert jus-
qu'api moment fixé; laissez la tyrannie accumuler
ses injures jusqu'à ce que le jour arrive où il lui
sera demandé un compte général et particulier de
ses offenses. Domptez votre colèrt et réservez votre
vengeance pour la vengeance de tous. Celui qai
voudrait maintenant défendre sa propre Éause y se
rendrait coupable envers la cause commune.
< traduft ^'il» /4bigMii« ifm M ptVfia^d tSkmot de troit éktéa difitfcw, Vorckestre
fait entendre une édatante harmonie. La scène resta «ncore vide pendant on instant ,
et montre le specticle de» premiezs rayons du Mlifl dortnt lés montagnes de ^Itce. )
FIJi DU WGQKD ACT&.
ACTE III, SCÈNE I. %il
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ACTE TROISIEME.
SCÈNE PREMIÈRE.
Une cour devant la maison de Tell ; il travaille avec un outil
de charpentier* Sa femme , Hedwige , s'occupe à quelque ou-
vrage de femme. Walther et Guillaume , ses enfans , jouent
avec une petite arbalète. )
WALTHER ohaat«.
Arme de son arc et de ses âëcfaes , le chasseur parcourt
Les montagnes et les vatUes , des les premiers rajons d« mattin*
Le milan règne dans les plaines de Tair ;
Le libre chasseur rëgne sur les montagnes et les rochers :
L'espace que sa ilëche parcourt lui appartient ;
Tout ce qui marche , tout oe qui v^^ devient sa prote. #
( n Tient en MuUnt* )
Ma corde est cassée ; donnez-m en une autre , mon
père.
TBLt.
Non ; un bon chasseur rëpare son arc lui-mâme.
(Lei enfans s^éloignent. ) '
HEDWIOE.
Ces enfans s'exercent de bonne heure à tirer des
flèches.
TfiiL.
Quand on tcuI deireair habile^ il faut s'y pr^»drf>
de bonne heure.
aï4 GUILLAUME TELL,
HEDWIGE.
Dieu veuille qu'ils ne soient pas si habiles*
TELL.
Il faut slnstruiré de tout. Celui qui veut se tirer
facilement des traverses de la vie , doit se tenir prêt
à l'attaque et à la défense.
HEDWIGE.
Hëlas ! tous les mienk fuiront donc toujours le re*
pos de la maison.
TELL.
Femme, je ne puis être autrement; la nature ne
m'a pas formé pour être berger ; j'aime à poursuivre
sans relâche un objet qui s'éloigne sans cesse. Je ne
jouis bien de la vie que lorsque chaque jour je la
dispute contre un nouveau danger.
HEDWIGE-
Et tu oublies les angoisses de ta femme, qui
tvemble en attendant ton retour. Ce que tes servi-
teurs racontent de vos courses périlleuses me rem-
plit d'effroi ; chaque fois que tu me quittes ; mon
cœur frémit de la crainte de ne plus te revoir. Je te
vois égaré parmi les montagnes de glace ; je te vois
ne pouvant franchir en sautant l'espace d'un rocher
à l'autre; il me semble que le chamois par un retour
subit, t'entraîne avec lui dans l'abîme; tantôt je
crois te voir enseveli sous une avalanche , d'autres
fois , c'est l'écorce d'une glace tiximpeuse qui s'est
brisée sous tes pas, et tu es jeté vivant dans un
précipice qui devient un effroyable tombeau. Hélas !
la mort sous mille formes différentes menace le
ACTE III, SCÈNE I. aiST
chasseur ies Alpes. C est une triste profession , elle
fait yivre sans cesse au bord des abîmes.
TELL.
Celui qui sait de sang-froid observer autour de
hii , qui met sa confiance en Dieu , qui est fort et
agile , celui-là peut facilement se tirer du péril , et
la montagne ne- doit pas effrayer celui qui y a pris
naissance. (Son ouvrage étant termine y il laisse ses
outils.) Maintenant voilà notre porte réparée pour
long-temps ; avec ma hache je sais me passer de^
charpentier.
( n prend ion chapeau, y
HEDWIGB.
Où vas-tu?
TELL.
A Altdorf y chez ton père^
HEDWI6E.
N'aurais-tu pas quelque dessein périlleux ? avoue-
le-moi «
TELL.
D'où peut te venir cette pensée ?
HEDWIOE.
H se trame quelque chose contre les baillifs , cela
a été conjperté au Rutli et tu es de cette ligue.
TELL.
Non y je n'y étais pas. Cependant je né serai poiht
sourd à la voix de ma patrie si elle m'appelle.
HEDWIGE.
Us te placeront au poste le plus périUeux; ce
2i6 GUILLAUME TELL,
qu'il y aar« de plus difficile, sera ton Wc, coAme
toujoui*s.
TELL.
Chacun est employé Suivant ses mayens.
HEDWIGE.
Tu as, pendant la tempête, traverse le lac avec un
homme d'Unterwald ; c'est un 9iiracle que tu sois
échappe à ce danger. Ne pense&-tu donc jamais que
tu as une femme et des enfans?
TELL.
Chère amie , ne pensé-je pas à vous , lorsque je
rends un père à ses enfans ?
HEDWIGIS.
Naviguer sur le lac en furie ! ce n'est pas se con-
fier à Dieu , c'est vouloir tenter sa miséricorde.
TELL.
Celui qui refléchit trop, agit peu.
HEDWIGB.
Oui y tu es bon et secourable ; tu fais du bien &
tous, et, si tu éprouvais des revers, personne ne
viendrait à ton secours.
TELL.
Dieu veuille que je n'aie pas besoin d'être secouru !
(Il prend aon arlalète et des flèches. )
HEDWIGf:.
Pourquoi preudre cette arbgl^e ? Laîs^e^la va.
Quand je ne suis pa$ ajcmé , il me semble que je
suis sans foi:ce.
(Lee enfans reyiennenli,)
ACTE III, SCÈNE I. ai7
WILTHER.
Où alleE-vous y mon père ?
TELL.
A Altdorf , mon enfant. Veux-tu Tenir avec meî?
WALTSER.
Oui, bien Tolonliers.
HEDWIGE.
Le baillif y est maintenant, ne va pas à Altdorf.
TEXX,.
Il çn repart aujourd'hui.
HEDWIGE.
Attends qu'il en soit reparti , ne le fais pas souve^
nir de toi ; tu sais qu'il nous en veut.
tELL.
Sa mauvaise volonté ne peut me faire beaucoup
de mal. Je vis en honnête homme, et ne crains au-
cun ennemi.
HEDWIGE.
Mais ce sont les honnêtes gens qu'il hait le plus.
TELL.
Parce qu'il n'a pas de prise sur eu:^. Mais moi, il
me laissera en paix , je le croi$.
Et comment le sais-tu ?
TELL.
Il n'y a pas long-temps que je chassais dans la
vallée sauvage du Schachen, loin des traces des hom-
mes. Je suivais ^ul v^w sentier taillé dans le roc, il lai-
/
2i8 GUILLAUME TELL,
lait marcher d'un pas assuré et sans se détourner,
au-dessus de moi un mur de rochers était suspenda
sur ma tête, et au-dessous mugissait le torrent.
( Les enfans se rapprochent de lui et écoutent avec
une avide curiosité. ) Le baillif s'avançait aussi par le
même sentier venant à ma rencontre; il était seul,
j'étais seul aussi. Nous nous trouvions là homme à
homme et sur le bord de l'ahîme. Il m'aperçut et
me* reconnut; car peu de temps avant il m'avait,
pour un léger prétexte , traité assez durement.
Quand il me vit bien armé et marchant vers lui , il
pâlit, ses genoux fléchirent sous lui , et je vis le mo-
ment où il allait s'appuyer sur le rocher de peur de
s'évanouir. Alors j'eus pitié de lui ; j'avançai d'un
air soumis et lui dis :^ C'est moi, seigneur baillif. IL
ne put proférer une seule parole , sa voix expirait
sur ses lèvres. De la main il me fit signe de conti-
nuer ma route, je passai, et lui envoyai sa suite.
HEDWIGE.
Il a tremblé devant toi, tu Tas vu faible et ef-*
frayé; jamais il ne te pardonnera.
TELL.
Aussi je l'éviterai , et lui ne me cherchera pas.
* HEDWIGE.
Ne va pas à Altdorf aujourd'hui , va plutôt à la
chasse.
TELL.
Mais quelle crainte as-tu donc?
HEDWIGE.
Je suis cruellement agitée. N'y va point.
ACTE III, SCÈNE I. 219
TELL.
Peux-tu ainsi l'inquiéter sans aucun motif?
HEDWIGE.
Aucun motif! Tell, demeure , je te prie.
TELL.
J'ai promis d'y aller, chère amie.
HEDWIGE.
Puisqu'il le faut , va ; mais du moins laisse-moi
Tenfant.
WALTHER.
Non, je veux aller avec mon père.
HEDWIGE.
Walther , tu veux laisser ta mère ?
WALTHER.
Je rapporterai quelque chose de beau de chez
mon grand-père.
( D part av«e ion père.)
GUILLAUME.
Ma mère , je demeure avec vous.
HEDWIGE Tembraise.
Oui, tu es mon cher enfant, toi seul me restes.
(Elle r« à la porte delà cour , et suit long-temps des yeux son mari et A>n ûh, )
3&0 GUII^LA-fJMB TELL,
SCÈNE IL
Une contrée sauvage , entourée de foréti. Dut cascade tombe
d'un rocher. )
BERTHE en habit dé ckasse. RUDENZ la 9uit.
BERTHE.
Il me suit. Enfin je pourrai m'éxpliquer.
RUDENZ t'avJMa afae «mpressement.
Enfin y madame, je vous trouve aeuie. Ici, dans
un désert environné par les abimes , je n'ai aucun
témoin à redouter. Mon cœur va rompre un trop
long silence.
Etes-v.ous $ùr que la chasse ne nous »uU pas ?
RUDENZ.
La chasse est d'un autre côté. Maintenant, ou ja-
mais, il faut que je profite de ce précieux instant;
il faut que j'apprenne la décision de mon sort, quand
bien même il devrait pour toujours me séparer de
vous^ Oh ! que v^re regard bîea veillant ne s arme pas
de cette fierté sévère. Qui suis-je en effet, moi qui
ose élever jusqu'à vous des désirs téméraires? Moi^
dont le nom n'est orné d'aucune gloire , je me place
parmi ces brillans chevaliers illustrés par la vic-
toire, qui recherchent votre main. Je n'ai d'autre
titre qu'un cœur plein d'amour et de fidélité.
BERTHE, avec force et gravite.
Ose-t-il bien me parler d'amour et de fidélité ^ ce-
ACTE m, SCÈNE II. 221
lui qui trahit ses detoirs les plus sacres? (Rudenz
recule avec surprise. ) L'esclave de l'Autriche > celui
qui se vend aux étrangers , aux oppresseurs de ses
concitoyens I
RUJDENZ.
Madame , dois-^je entendre de vous un tel repro«>
che? et quel autre que vous m'attire dans ce parti?
BBRTHE.
Pensiez-vous me trouver dans le parti des traî-
tres? J'aimerais mieux accorder ma main à Gessler
lui-même y au tyran, qu'au fils dénaturé de la
Suisse qui se fait instrument de la tyrannie.
e RUDENZ.
Dieu ! que me faut-il entendre ?
BERTHE.
Eh quoi ! quel intérêt peut être plus cher à un
honnête homme , que ce qui touche ses concitoyens?
Est-il un plus beau devoir pour un iioble cœur , que
de se faire le défenseur de l'innocence , le protec-
teur du droit des opprimés? Le cœur me saigne
pour votre peuple; je souffre de ses maux; je le
chéris. Ce caractère rempli de modération et de
force lui a gagné mon âme, et chaque jour j'apprends
à l'honorer davantage. Mais vous, que la nature et
le devoir de chevalier leur donnaient pour défen^
seur nécessaire, vous les abandonnez, vous passes
avec leurs ennemis, vous forgez les fers de votre
patrie. Votre conduite m'offense et m'afflige, et, pour
ne pas vous haïr, je fais violence à mon cœur.
RUDEïYZ.
Je n'ai fait que souhaiter le bien de mon pays.
\
322 GUILLAUME TELL,
Sous le sceptre paissant de l'Autriche n'eut-il pas
joui de la paix?
BERTHE.
Vous voulez préparer sa servitude ! Vous voulez
chasser la liberté du dernier asile qui lui reste sur
la terre ! Le peuple s'entend mieux que tout autre à
son propre bonheur ; son propre sentiment le guide
mieux que toute autre lumière. Ils vous ont enve-
loppé dans leurs filets.
RUDENZ.
Ah ! madame , vous me haïssez , vous me mésesti-
mez.
BERTHE. ♦
Si je le faisais , je serais plus heureuse; mais voir
mépriser , voir digne de mépris celui qu'on aimerait
le plus volontiers!
RUDENZ.
Ah! Berthe, Berthe, en un instant vous me com-
blez d'un bonheur céleste , ou vous me précipitez
dans un profond désespoir.
BERTHE.
Non, non, les nobles sentimens ne sont pas entiè-
rement étouffés en vous; ils sommeillaient seule-
ment et je veux les éveiller. Vous vous êtes fait
violence pour détruire en vous vos vertus naturelles ;
par bonheur pour vous elles ont été plus fortes ; en
dépit de vous-même, vous êtes toujours noble et
généreux.
RUDENZ.
Ah! puisque vous avez confiance en moi, par
votre amour il n'est rien que je ne puisse atteindre.
ACTE III, SCÈNE II. m3
BERTHE.
Soyez ce que la nature toute-puissante vous a fait ;
remplissez la place où elle vous a mis; soyez fidèle
à votre patrie et à vos concitoyens , et combattes
pour vos droits sacres.
RUDENZ.
Ah! malheureux que je suis! Comment vous
obtenir, vous posséder, si je me déclare contre la
puissance de l'empereur? N'est-ce pas de la volonté
souveraine de cet auguste parent que dépend entiè-
rement votre main ?
BERTHE.
Mes biens sont situés dans cette contrée, et, si la
Suisse est libre, je le suis aussi.
RUDENZ.
Ah ! madame , quelle espérance vous me faites
entrevoir !
BERTHE.
N'espérez pas obtenir ma main par la faveur de
l'Autriche ; ils n'ont vu en moi que ma richesse et
ils veulent m' unir à quelque autre riche héritier. Les
tyrans qui ont voulu enchaîner votre liberté, mena-
çaient aussi la mienne. mon ami ! j'étais peut-être
une victime destinée à récompenser un favori. On
voulait m'entrainer à cette cour de l'empereur oîi
habitent la fausseté et l'artifice , on voulait m'y en-
chaîner par les nœuds d'un mariage détesté; l'amour,
et le vôtre seulement, peut me délivrer.
RUDENZ.
Quoi! vous pouvez vous résoudre à passer ici votre
]
aî4 GUILLAUME TELL,
vie? à habiter ma patrie en vous donnant à moi?
L'enyie que j'aTais d'en sortir ^ n était que le désir
de TOUS obtenir; je ne cherchais que tous en cou-
rant après la gloire, et mon ambition n'était que
de l'amour. Puisqu'il vous est possible de vous ren«
fermer ayec moi dans cette paisible yallée et dy
renoncer à l'éclat qui tous attendait , j'ai atteint
le but de tous mes désirs ; les Tagues d'un monde
agité peuTcnt Tenir se briser contre les rivages
tranquilles de ces montagnes. Je ne formerai plus
aucun souhait inconstant pour une plus Taste car-
rière ^ et puissent ces rochers, formant autour de
nous une impénétrable enceinte , ne laisser à cette
Tallée d'autre issue que Tcrs le ciel et la lumière.
BERTHE.
Oui, maintenant tous êtes tel que mon cœur
TOUS aTait imaginé; mon attente n'a point été
trompée.
RUDENZ.
Adieu, Taine ambition qui m'aTais séduit. C'était
dans ma patrie que je dcTais trouTcr le bonheur;
c'est là ou a fleuri mon heureuse enfance; là je suis
entouré de mille traces de mes plaisirs; là les arbres
et les fontaines sont TiTans à mes yeux ; c'est ici, dans
ma patrie, que tu consens à être à moi. Hélas I je n'ai
jamais cessé de la chérir; je sens qu'elle eût man-
qué à tous les plaisirs que la terre pouTait m'offrir.
BERTHE.
Et où serait le séjour du bonheur si ce n'est dans
un pays d'innocence; ici, où habite l'antique bonne
foi, où la perfidie n'a pas encore pénétré? Jamais
ACTE UI, SCÈNE II. ^aS
l'en vie n'y troublera la source de notre félicité, et
nos jours y couleront clairs et sereins. Je vous vois
n^ perdant rien de votre propre dignité, le premier
parmi des hommes libres et égaux , honoré par dés
hommages sincères et libres , et plus grand qu'un
roi au milieu de son royaume.
RUDENZ.
Et vous, je vous vois la reine de votre sexe, occu-
pée par mille soins charmans à faire de ma maison
le séjour d'un bonheur céleste, à embellir ma vie
par votre grâce et vos charmes; et, pareille au
printemps qui répand toutes ses fleui's, animer tout
autour de vous.
BERTHE.
Voyez, ami, si je devais être affligée de voir qu'un
tel bonheur fût détruit par vous-même? quel mal-
heur pour moi s'il m'eût fallu suivre le sort de
quelque orgueilleux chevalier, et vivre dans l'obscur
château de quelque tyran. Ici il n'y a point de châ-
teaux , aucune muraille ne me sépare de ce peuple
que je voudrais rendre heureux.
RUDENZ,
Cependant comment m' affranchir ? comment rom-
pre les liens où je me suis imprudemment laissé
enlacer.
BERTHE.
Il faut les rompre par une résolution forte et
courageuse. Qu'est-ce après tout? tenez-vous à
votre place naturelle au milieu de vos concitoyens ?
(O/i entend la trompe dans le lointain. ) La chasse se
rapproche; séparons-nous. Combattez pour votre
ÏOM. V. Schiller. l5
326 GUILLAUME TELL,
patrie $ tous combattrea pour l'amour. Songez que
c'est un même ennemi qui nous opprime tous y c'est
une même liJbertë qui doit nous affi-anchir tous.
SCÈNE m.
•Une prairie devant Alldorf. On voit des aiiires sur le devant.
▲tt fond du tkëâtre, le chapeau sur nne percbe. L'horixon
est termine par la chaîne du Bannberg. Les montagnes nei-
geuses s'élèvent au-dessus.
FRIESSHÂRDT et LEUTHOLD montent la garde.
FRIESSHARDT.
C'est bien vainement que nous veillons ici y il n'y
^sse pi^rsonne ; on ne vient pas saluer ce ckapeau.
Il y avait pourtant d'ordinaire autant de monde ici
qu'au maixkë; maintenant que cet ëpou vantail est
suspendu à cette percke > la prairie est devenue
dëserte»
leiitsolb.
En dépit de nous^ nous ne voyons ici que quelque
misérable qui vient de temps en temps tirer son
bonnet déguenillé ; mais tout ce qu'il y a d'honnêtes
gens aime mieux faire un long détour autour du
village y que de venir se courber devant le chapeau.
FRIESSHAROT.
Us seront forcés de repasser ici à midi quand ils
swtiront de la Maison ^de^Ville; j'ai déjà manqué
fiiire quelque bonne prise. Aucun ne songeait à
saluer le chapeau. Le curé qui revenait de voir an
ACTE III, SCÈNE III. 227
malade , s'est aperçu de cela , il est venu se placer
avec le Saint-Sacrement précisémei^t devant ce
mât ; le sacristain a sonné sa cloche y tout le monde
s'est mis à genoux^ et moi aussi ; mais c'est le Saint-
Sacrement qu'ils ont salué et non pas le chapeau.
LEUTHOLD.
Écoute f camarade ^ je commence à trouver que
nous sommes là comme au carcan devant ce cha-
peau; n'est-ce pas une honte pour un homme d'ar-
mes que d'être en faction sous un chapeau? Il n'y
a pas un honnête homme à qui nous ne fassions
pitié. Faire la révérence à un chapeau^ il faut avouer
que c'est une extravagante fantaisie.
FRIPSSHARPT.
Et pourquoi ne pa$ saluer un chapeau | qe vous
est-i). p^js ^nrivé souvenf de saluer u^e tête ^ns
cervellp ?
(ilildegarde, Matbilde et Elisabeth, arrivent avec leurs enfans, et tournent autoui du
mât. )
LEUTHOLD
Tu e3 MX^ zélé et o^icieux valet , et tu ferais volon-
tiers du mal à ces braves gens. Pour moi , salue qui
voudra ce chapeau , je ferme les yeux là-dessus et
îe ne vois rien.
^ MATHILDE.
Mes enfans , c'est le chapeau du gouverneur ,
montrez-lui du respect.
ELISABETH.
Ditu veiai]ile qu'il nous quitte en ijlc pQu§ laissant
que son cJwpcflLu, Je pay^ iji'ei? ser^ pa$ plus malheu-
reux.
228 GUILLAUME TELL,
« FAIESSHARDT les renvoie.
Hors d'ici! allez- vous-«n misérable troupeau de
femmes , on n'a pas besoin de vous ici ; envoyez vos
maris ^ nous verrons s'ils ont le courage de braver
notre consigne^
( EOes s^n -vont.)
-(Tell parait ; il tient son arbaUteet donne la main <à son enfant. Us passent devant le
chapeau sans le yoir, et arrivent sur le devant de la scène. ),
WALT0ER, en montrant les montagnes du Bannbei^.
Mon père^ est-il vrai que dans ces montagnes le
sang coule des arbres, lorsqu'on les frappe à coups de
hache?
TELL.
Qui t'a dit cela, mon enfant ?
WALTHEIL
C'est le maître berger. Il raconte qu'il y a un sort
dans ces arbres , et que quand un homme leur a
fait du dommage , sa main sort de la fosse après sa
mort.
TELL.
Ces arbres sont sacres, il est vrai. Vois-tu là-bas
^ans le lointain ces hautes montagnes blanches dont
la pointe semble se perdre dans le ciel ?
WALTHER.
Ce sont les glaciers où l'on entend de si grands
bruits pendant la nuit , et d'où tombent les ava-
lanches.
TELL.
Oui , mon enfant , et ces avalanches auraient de^
puis long-temps enseveli sous leur masse le bourg
d'Altdorf , si les forêts qui sont là au-dessus , comme
une garde fidèle de la ville , ne l'avaient préservée.
ACTE III» SCÈNE III. 229
WALTHER, après yn moment de réflexion.
Mon père , est-il des pays ou l'on ne voit pas de
montagnes?
TELL. .
Quand l'on descend de nos montagnes, et qiie
s'abaissant toujours on suit le cours de nos fleuves ,
on arrive dans une vaste contrée toute ouverte. Les
rivières y coulent doucement et cessent d'être des
torrens écumeux. Les moissons y verdissent comme
d'immenses et magnifiques prairies , et la terfe
semble un jardin bien cultivé.
WALTHER.
Mais y mon père , pourquoi ne descendons-nous
pas dans ce beau pays, au lieu de' vivre ici à l'étroit?
TELL.
Dans ce beau et fertile pays , dans ce paradis ,
ceux qui y habitent ne jouissent pas des riches mois-
sous qu'ils ont semées.
WALTHER.
Est-ce qu'ils ne possèdent pas librement leur
propre héritage?
TBLL.
Leur champ appartient au roi , ou à l'évêque.
WALTHBR.
Est-ce qu'il ne leur est pas permis de chasser dans
leurs forêts?
TELL.
Leçibîer et les oiseaux appartiennent au seigneur.
WALTHER.
Ne peuvent-ils point pêcher dans leurs rivières ?
23o GUILLAUME TELL,
TELL.
Les rivières, la mer, le sel, sont possédés par le
roi.
WALTHER.
Qui est le roi , si redoutable pour toi;s ?
TELL;
C'est un homme qui les protège et leis nourrit.
WALTHÈR.
N'ont-ils pas assez de courage pour se protéger
eux-mêmes?
TELL.
Chez eux , le voisin se défie sans cesse de son voisin.
WALTHER.
Ah ! mon père, on doit vivi!*e gêné dans ce vaste
pays; j'aime mieux habiter sous les avalanches.
TELL.
Oui, mon enfant, il vaut mieûi être menacé par
les glaciers, ^ue par la méchanceté cl^s hommes.
( Us veulent continuer leur chemin. )
WALTHER.
Mon père , voyez donc ce chapes^u attaché sur un
mât.
TELL^
Que nous fait cela ? Viens. Suis-moi.
( Pendant qu'il se retire , Friesshardt Va à aa rencontre , et le menace âe sa ludlebarde. )
FÏtIESSHARDT.
Au nom de l'empereur > arrêtez f héliez p^s plus
loin. '
TELL saisit la hallebarde.
Que VQuléz-vous ? Pourvoi m-af rêtéz-voûs ?
ACTE III, SCÈNE IlL sSi
FRIESSHÀRDT.
Vous ares^ d^'sobei à la consigne j allons p suivez-*
moi.
tEUTHOLD.
Vous n'avez point salué ce chapeau;
Mon ami 9 laissez-moi all^r*
FRI£3S9iMDX.
Allons, allons, en prison !
Mon père en prison ! Au secours 1 iw. secours ! ( //
court çà et là sur l^ scène. ) Ici , mes amis ! mes bra-
ves amis, secour^zirnous , pratez-nous assistance! ils
l'emmènent prisonnier ! •
«
(L« curé , le sacrittain, et trois autres habitans arrivent. )
LB SACRISTAIN.
I^u'est-ce?
LE CURÉ.
Pourc|[uoi portez-vous la main snr cethoinme?
C'est un ennemi de l'empereur , c'est un tri4ti^*
TELL.
 f un traître !
LE.CFÏUÊ.
<
Vous vous trompez^ mon ami. C'est Tell, un
homine (Thpnneur , un bon citoyen-
Au secours , on fait violence à mon ^ne^ '
FRIESSHARDT.
Allons , en {»*ison !
232 GUILLAUME TECL,
WALT HE R FURST, accourant.
Arrêtez ^ je donne caution pour lui ; au nom de
Dieu^ Tell, qu'est-il arrivé?
(Melchtal et StauBàcher arriTcnt. )
FRIESSHARDT.
Il méprise la suprême autorité du gouverneur , et
ne veut pas la reconnaître.
STAUFFACHER.
Quoi ! Tell se serait conduit de la sorte?
MELCHTAL.
C'est un mensonge de cet homme!
LEUTHOLD.
Il n'a pas salué ce chap^u.
WALTHER FURST.
Et pour cela il faudrait qu'il allât en prison?
Mes amis , recevez ma caution , et laissez-le libres
FRIESSHARDT.
Gardé ta caution pour ton propre compte^ et
laisse-nous faire notre charge. Allons, éloigne-toi
de lui.
MELCHTAL, aux babitaat.
Non , c'est une indigne violence. Souffrirons-nous
que, sous nos yeux, il soit impunément enlevé?
LE CURÉ.
Nous sommes les plus forts, mes amis, n'endu-
rons pas ceci. Nous devons nous servir mutuelle-
ment d'appui.
FRIESSHARDT.
Qui osera résister à l'ordre de l'empereur ?
ACTE III, SCÈNE III. 233
TROIS PAYSANS accourent*
Nous venons vous secourir^ qu'y a-t-il? Âtta-
quons-les.
( Hildegarde, Malkilde et Elisabeth reviennent. )
TELL.
Je saurai me secourir moi-mémé. Allez, mes
braves amis , croyez-moi , si j'avais voulu employer
la force , leurs hallebardes ne m'auraient pas épou-
vanté. •
MELGHTAL, à Friesshardt.
Oserez-vous l'enlever au milieu de nous ?
WALTHER FURST et STAUFFACHER.
De la patience, du calme.
FRIESSHARDT criant.
A la révolte ! à la sédition !
( On entend le bruit des cors de chasse. )
LES FEMMES.
C'est le gouverneur qui arrive.
FRIESSHARDT âe^nt encore la voix.
A la révolte ! à la sédition !
STAUFFACHER.
Allons, crie, misérable, jusqu'à t'étoufier.
LE CURÉ ET MELGHTAL.
»
Veux-tu bien te taire !
FRIESSHARDT, toujours 4 haute voix.
Au secours ! au secours I défendez les exécuteur»
des lois !
a36 GUILLAUME TELL,
TELL.
Monseigneur y quel commandement horriBIe vous
me donnez ! Quoi ! je devrais sur la tête de mon
enfant.... Non, non^ mon bon seigneur /cette pen-
sée n'a pu vous venir dans l'esprit. Au, nom du Dieu
de miséricorde, ^ce n'est pas sérieusement que vous
avez pu prescrire une telle chose à un père.
GESSLER.
Tu viseras une pomme placée sur la tête; je le
veux, je l'ordonne.
TELL.
Je dois prendre la tête chérie de mon propre en-
fant pour but de mes flèches? Plutôt mourir.
GESSLER.
Tu le feras ainsi , ou tu vas périr avec ton fils.
TELL.
Devenir le meurtrier de mon enfant ! ah ! monsei-
gneur, vous n'avez point d'enfans; vous ignorez les
émotions d'un cœur paternel.
GESSLER.
Eh quoi. Tell, te voilà tout à coup devenu bien
circonspect. On dit que tu es un homme rêveur ,
que tu ne te conformes point aux habitudes com-
munes, que tu aimes l'extraordinaire. C'est pour
cela que je te destine aujourd'hui à quelque chose de
hasardeux. Un autre balancerait; mais toi, tu vas
les yeux fermés prendre sur-le-champ ton parti.
BERTHE.
Seigneur , cessez de railler ces pauvres gens. Vous
les voyez pâles et tremblans devant, vous; ils ne
ACTE m, SCÈNE lit. aS^
sont pas accoutumés à prendre vos paroles pour des
plaisanteries*
• GE)SSLi£R.*
Qui vous dit que- je ne parle pas sérieusement. ( //
s'approche d'un arbre et cueille une pomme au-dessus
de sa tête.) Voici la pomme ^ allons, faites place;
qu'il dispose tout suivant l'usage : je lui donne qua-
tre-vingts pas, ni plus ni moins. Il se vante de ne
point manquer un homme à cent pas. Maintenant,
tire, et ne manque pas le but.
RODOLPHE DE HARRAS.
Grand Dieu! cela est sérieux. Enfant jette-toi à
genoux devant le gouverneur pour le fléchir , il y
va de ta vie.
WALTHER FURST, à Mekhtal , qui peut à peine contenir son impatience.
Contenez-vous, je vous en conjure; soyez calme.
B E R T H E , au gouverneur.
Seigneur, c'en est assez : il est inhumain de se
jouer ainsi des angoisses d'un père. Quand ce malheu-
reux homme aurait, par sa faute légère > mérité la
mort , ne vient-il pas de ressentir une douleur dix
fois plus forte? Qu'il retourne à sa cabane tranquil-
lement. Allez , il se souviendra de vous , et cet in-
stant fera l'entretien des enfans de ses enfans jus-
qu'à la dernière postérité.
GESSLER.
Allons, faites place promptement; que tardes-tu?
Tu avais mérité la mort, je pouvais te priver de
la vie; regarde, dans ma bonté, je mets ton sort
dans ta propre main , dans ta main habile. Le cou-
<»
238 GUILLAUME T£LL,
pable peut-il trouyer révère une sentence qui le
laisse décider de son destin ? Tu t'enorgueillis de la
sûreté de ton coup d'œil ; eh bien , célèbre archer ,
voici le moment de montrer ton adresse. Le but est
digne de toi; le prix est considérable. Toucher le
centre d'une cible , tout autre peut le faire; mais le
plus habile , c'est celui qui est assez certain de son
art^ pour que son cœur ne trouble en rien sa main
et son œil.
WALTHER FURST se prortenic devant lui.
Monseigneur le gouverneur , nous connaissons
toute votre puissance , mais faites grâce^ au lieu de
justice rigoureuse ; prenez la moitié de mes biens ,
prenez tout , seulement épargnez une telle horreur
à un père.
WALTHER TELL.
Mon graiid-père , ne vous mettez pas à genoux
devant ce méchant homme , dites-moi seulement oii
je dois me poser : je n'ai pas peur pour moi ; mon
père atteint les oiseaux au vol^ il saura bien ne pas
frapper au cœur de son enfant.
STAUFFACHEB.
Monseigneur , l'innocence de cet e^f^nt ne vous
touche-trelle pas?
LE CURÉ.
Pensez donc qu'il y a un Dieu au ciel, et que vous
aurez à lui rendre compte de votre vie.
G E s s L £ R , montrant YenUnt .
Qu'on l'attache là-bas à ce tilleul.
WALTHER TELL.
M'attacher! Non^ je ne veux pas qu'on m'attache.
ACTE III, SCÈNE III. 239
je serai tranquille comme un agneau ^ je ne respire«>
rai seulement pas; mais si vous me liez je ne pourrai
pas demeurer en repos ^ et je me débattrai dans mes
liens.
RODOLPHE DE HARRAS.
On va seulement te bander les yeux , mon enfant.
^ WALTHER TELL.
Et pourquoi pensez-Tous que je craigne une flèche
lancée par la main de mon père? Je l'attendrai
tranquillement , sans seulement fermer la paupière.
Allons y mon père, montrez-lui comme vous êtes
habile ; il ne le croit pas y il pense que nous sommes
perdus. En dépit de cet homme cruel , tirez sur la
pomme et touchez^la.
(H va 80IIS ie tilleul ; on piaee la pomme sur sa tête. )
M E L G H TA L, i ses compagnons.
Eh quoi , ce crime s'accomplira sous nos yeux !
Ah ! pourquoi ayons-nous prêté ce serment ?
STAUFFACHER.
Tout serait inutile; nous sommes sans armes, et
voyez de quelle forêt de lances nous sommes en-
tourés.
MELCHTAL.
Ah! si nous avions agi sur-ie-champ. Dieu par-
donne à ceux qui ont proposé des délais 1
GESSIiËR* ÀTeU.
Allons, hâte-toi. On apprendra par-li que ce n'est
pas impunément qu'on porte des armes ; il est dan-
gereux de marcher avec des instrumens de mort.
Vous voyez que la flèche peut revenir frapper celui
24o GUILLAUME Te'IL,
qui la lance. Ce droit que les paysans s'arrogent
insolemment offense le seigneur suzerain de cette
contrée. Nul ne doit y avoir d'armes que celui qui
commande ; ainsi contentez votre envie , portez des
arcs et des flèches ^ et moi je saurai vous choisir le
but.
TELL saisit larbalète , et y place la flèche.
Écartez-vous, faites-moi place.
STAUFFACHER.
Comment, Tell, vous voulez. . . Non, jamais. . • vous
frémissez, votre main tremble, vos genoux flé-
chissent.
TELL, laissant retomber Farbalète.
Les objets semblent s'agiter devant moi.
LES FEMMES.
Dieu du ciel !
TELL, au gouTerneut.
Épargnez-moi ce supplice. Voilà mon cœur , or-
donnez à vos soldats de me donner la mort.
( n présente sa poitrine. )
GESSLER.
Ce n'est pas ta mort que je veux , je veux que tu
lances ta flèche ; tu es capable de tout. Tell , rien ne
saurait t'épou van ter; tu manies la rame aussi habi-
lement que l'arc. Il n'est point de tempête qui t'ef-
fraie, quand tu as quelqu'un à sauver : maintenant,
libérateur , délivre-toi à ton tour , toi qui secoure
tout le monde.
( Tell demeure ItTr^ k une affreuse agitation ; ses mains tremblent. Tantôt ses yeux sr
tournent vers le gouTemeur , tantôt ils sVlèvent vers le ciel. Tout à coup il prend dan»
son carquois uue seconde flèche , et la cache dans son sein. Le gouverneur remarque
tous ses mouvemens.)
ACTE m, SCÈNE III. 241
WÀLTHER TELL, sous U tiUieul.
Allons f mon père, tirez ^ je ne crains rien.
TELL.
u le faut.
( n rassemble ses forces , et «^apprête à titrer. )
RUDENZ, qot pendant ce temps-là a para se contraindre et se faire violence, sV
▼ancc. )
Seigneur gouverneur, vous ne pousserez pas ceci
plus avant, c^en est assez; c'était seulement une
épreuve, et vous avez atteint votre but. Une trop
grande rigueur ne serait pas conforme à la pru-
dence , et l'arc trop tendu finit par se briser.
GESSLER.
Taisez- VOUS , vous répondrez lorsqu'on vous inter-
rogera.
RUDENZ.
Non, je parlerai, j'en aurai le courage ; l'honneur
de l'empereur m'est sacré. Une pareille conduite
attirerait là haine universelle , et telle n'est pas la
Yolofitë de Fenipereur. Oui , j'ose le soutenir ; mes
concitoyetis ne méritent pas une telle cruauté , et
TOUS excédez Totre pouToir.
GESSLER.
Comment, vous osez...
RUDENZ.
J'ai long-temps gardé le silence sur les vej[ations
dont j'étais témoin , je fermais les yeux à ce que je
voyais. J'ai contenu dans mon sein l'indignation dont
nfion cœur était soulevé ; mais ïne taire plus long-
temps, ce serait trahir à la fois «t ma patrie et l'em*
pereur.
ToM. V. Schiller. l6
242 . GUILLAUME TELL,.
B ERTHE , se jetant entre le gonverneur et lui,
dieux ! vous irritez ce furieux davantage encore.
RUDENZ.
J'ai abandonne' mes concitoyens, j'ai renoncé à ma
famille , j'ai rompu tous les liens de la nature pour
m attacher à vous. Je croyais, en assurant à mon pays
la protection de l'empereur, suivre le meilleur
parti : le bandeau qui couvrait mes yeux est tombé.
Je vois dans quel précipice j'étais entraîné. Vous
aviez égaré mon âme confiante et abusé de la sincé-
rité de mon cœur; c'était donc la ruine de mes
compatriotes que j'approuvais !
GESSLER.
Téméraire, de parler ainsi à ton seigneur!
RUDENZ.
L'empereur est mon seigneur , et non pas vous .
Je suis né libre comme vous, je suis votre égal en
tout ; et si vous n'étiez pas ici au nom de l'empereur,
que j'honore, même quand vous abusez de son pou-
voir, je jetterais ici le gant devant vous; et vous
seriez tenu d'après la loi des chevaliers de me faire
raison. Faites seulement un signe à vos gens! Je ne
suis pas sans armes comme ce malheureux peuple ;
je porte une épée,et le premier qui m'approchera...
STAUFFACHER s'écrie.
La pomme est tombée !
(Pendant que cAte scène se passait sur un des côtés du théâtre, et que Berthe se plaçait
entre Rudenz et le gouyerneur , Tell a lancé sa flèche. ^
ACTE III, SCÈNE III. 243
LE CURE.
L'enfant est sauve !
PLUSIEURS YOIX.
La pomme est abattue !
( Walther Furst chancelle et parait prêt à s'évanouir. Berthe le soutient. >
GE^SLER surpris.
Il l'a abattue! Comment ^ ce démon l'a al>attue?
BERTHE.
L'enfant est sauvé ! revenez à vous, bon père.
WALTHER TELL revient portant la pomme.
]Vfon*père, voici la pomme; je savais bien que tu
ne ferais pas de mal à ton enfant.
( Tell, lorsque la flèche est partie, est resté le corps penclié en avant comme s'il -voulait
la suivre. Il a laissé tomher larbalète. Quand il voit l'atifant revenir, il va à lui les
bras ouverts, et le presse sur son cœur avec une vive tendresse. Alors la force semble
Tabandonner, et il est prdt k s'évanouir. L'émotion est générale. )
BERTHE.
Bonté du ciel !
WALTHER FURST , à Tell et à son fik.
Mes enfans , mes chers enfans !
STAUFFACHER.
Dieu soit loué !
LEUTHOLD.
C'est un coup bien adroit , et il en sera parlé dans
les temps les plus reculés.
r
RODOLPHE DE HARRAS.
On célébrera la flèche de Tell aussi long-temps
que les montagnes resteront sur leur base.
(Il présente la pomme au gouverneur.)
a44 GUILLAUME TELL,
6ESSLE1L
Oui , la pomme a ëtë frappëé àii milieu ; c'est un
coup adroit, je dois Fàvoùer.
LE CURÉ.
Son adresse est grande : céj^ndant malheur à
celui qui l'a forcé à tenter là Providence.
Revenez à vous, Tell, reprenez vos sens; vous
vous en ête^ courageusement tiré, et vous pouvez
maintenant retourner chez vous en liberté.
LE CURÉ.
Allez, allez , et rendez votre fils à sa mère.
( n Tealeat le cottdaire. )
GESSLER.
Tell, écoute.
TELL rerient.
Qu'ordonnez- VOUS , monseigneur?
GESSLER.
Tu as caché une seconde flèche dans ton sein.
Oui, je l'ai bien. vue. Qu'en voulais-tu faire?
TELL, interdit.
Monseigneur, cela est l'usage ordinaire des ar-
chers.
GESSLER.
Non , Tell , ta réponse n'est pas sincère ; tu avais
quelqu'autre intention; dis-moi la vérité librement
et franchement. Quelfe quelle soit, jeté ptt)ihetsque
ta vie est eÈ, ^rteté. A qttèi destinàisr-tti ta sérCôird^
flèche ?
ACTE III, SCÈNE III. 2t45
TELL.
Eh bien ^ monseigneur , puisque vous m'assurez
de la vie , je vous dirai l'entière vérité. (// tire la
Jlèche de son sein et la montre au gouverneur en lui
lançanê un regard terrible.) Avec cette seconde flèche,
j'aurais frappé... vous... si j'avais blessé mon cher
enfant ; et ce coup-là je ne l'eusse pas manqué, certes.
GESSLEB.
Bien , Tell ; je t'ai assuré de la vie , je t'ai donné
ma parole de chevalier, je la tiendrai : cependant
puisque je connais tes mauvais desseins , je vais te
taire conduire en un lieuoii tu ne verras jamais la
lumière du soleil. Par-là je serai en sûreté contre
tes flèches. Qu'on le saisisse et qu'on l'enchaîne.
(On attache Tell.)
STAUFFACHER.
Comment , monseigneur , vous attenterez à un
homme qui jouit si visiblement de la protection de
Dieu?
6ESSLE&.
Nous verrons s'il saura une seconde fois se déli-
vrer. Qu'on le conduise sur ma barque, où je vais
aller sur-le-champ j je le mènerai moi-même à
Kussnacht.
LE CURÉ.
Vous ne Foserez pas faire , l'empereur lui-rmême
ne l'oserait; cela est contraire à notre lettre de
franchise.
GESSLER.
Oii est-elle? l'empereur l'a-t-il confirmée? Non, il
246 GUILLAUME TELL,
ne Fa pas confirmée. C'est par votre obéissance que
vous pourrez mériter xette faveur. Montrez-vous
rebelles à l'autorité impériale^ entretenez un esprit
téméraire de révolte, je vous connaîtrai tous, et
je saurai tout pénétrer. Aujourd'hui j'enlève cet
homme du milieu de tous ; tous vous êtes coupables
comme lui. Ainsi que celui qui est sage apprenne à
se taire et à obéir.
( n s^éloigne ; Bertbe , Radenc y Rodolpbe de Haïras le saivent i Friessbardt et Leu'
tkold demeurent. )
W A LTHER FUR S T, dans un profond désespoir.
Il part ; il a résolu de détruire et moi et toute ma
famille.
STAUFFACHER, à TeD.
Et pourquoi avez-vous rallumé la rage de ce fu-
rieux?
TELL.
Peut-on se contenir quand on a éprouvé un telle
douleur?
STADFFACHER.
Ah! c'en est fait, c'en est fait; avec vous nous
sommes enchaînés , nous sommes asservis.
TOUS LES HABIT AN s environnent TeU.
Avec vous s'en va notre dernier espoir.
LEUTHOLD s'approche.
TeU, ton sort m'attendrit; pourtant je dois obéir.
TELL.
Adieu.
WALTHER TELL, atec de'sespoir et s'attachant à loi.
Mon père , mon père , mon père chéri I
ACTE m, SCÈNE III. 247
TELL , levant les bras au ciel.
Il est là4iaut ton père, c'est lui qu'il faut appeler.
STAUFFACHER.
Tell, nedirai-je rien à ta femme de ta part?
TELL prend son fils avec tendresse dans ses bras.
Mon enfant a été sauve; Dieu me secourra.
( Il s'éloigne rapidement, et suit les gens du gouverneur. )
FIN DU TROISIEME ACTE.
2^8 GUILLAUME TEtL,
^W»'Mi»«««'«'v»«'«iM »>»y%v»»i%»i i% »|(i ^ )iMaiw»<»iS^*|Wiyii»<^«i^>*%»'y%<<>«MM>»»t''*'^
ACTE QUATRIÈME
■ - l' U J -
SCÈNE PREMIÈRE.
Le rivaije oriental du lac des quatre cantons. Des rochers es*
carpes et d'une forme bizarre terminent la scène. Le lac est
agité, et le bruit des vagues se mêle au tonnerre et aux
éclairs.
KUNZ de Gersan, UN PÊCHEUR et son fils.
KUNZ.
Vous ne pouvez me croire , mais je lai vu de mes
yeux, cela s'est passé comme je vous le dis.
LE PÊCHEUR.
Tell est prisonnier! on le conduit à Kussnacht !
Tell , le meilleur homme de la contrée , et dont le
bras serait le plus puissant si on avait à combattre
pour la liberté!
KUNZ.
Le gouverneur le conduit lui-même par le lac :
ils étaient prêts à s'embarquer quand je suis parti
de Fluelen ; mais la tempête qui commençait déjà^ et
qui m'a forcé à aborder ici, peut bien avoir retardé
leur départ.
ACTE IV, SCÈNE I. 249 '
LE P^GUEUa.
Tell dans les fers, Tell au pouvoir du gouver-
neur! Ah I croyez qu'ils vont Teqsevelir dans quelque
profonde prison où il ne reverra plus \i clarté du
jour ; car ils doivent redouter la juste vengeance
d'un homme courageux si cruellement excite'.
KUNZ.
Notre ancien landamman , le noble seigneur
d'Âttinghausen touche , dit-on aussi, à sa fin.
LE PÊCHEUR.
Ainsi se brise la dernière ancre oii s'attachait
notre espérance : il était le seul qui osât élever la
voix pour défendre les intérêts du peuple.
La tempête devient de plus en plus furieuse.
Adieu , je vais chercher un gîte dans le village , car
pn ne peut pas songer à se reipbarquer aujourd'hui.
( Il s'en va. )
LE PÉCHEUR.
Tell est prisonnier et le baron est mort ! Que la
tyrannie marche maintenant à front découvert et
abjure toute honte ! La bouche de la vérité est
muette , les yeux clairvoyans sont fermés , le bras
qui pouvait nous délivrer est enchaîné.
LE FILS DU PÉCHEUR.
Mon père , la grêle tombe en abondance ; ne res-
tons pas ici, entrons dans la cabane.
Que les vents se déchaînent, que les éclairs fassent
briller leur flammés, que les nuages s'entrouvrent.
25o GUILLAUME TELL,
et que l'orage tombe du ciel à grands flots pour
inonder la terre ! Périssent dans leur germe les
générations futures; que les élémen& indomptés
redeviennent les maîtres de cette terre; que les ours
et les loups y régnent de nouveau dans le désert!
Qui voudra désormais vivre ici sans liberté ?
LE FILS DU PÊCHEUR.
Écoutez comme les vagues mugissent; le bruit des
tourbillons est terrible; jamais le lac n'a été en
proie à une telle tempête.
4
LE PÊCHEUR.
Abattre une pomme sur la tête de son enfant !
Rien de pareil a-t-il jamais été ordonné à un père ,
et la nature ne doit-elle pas montrer par sa fureur
combien elle est révoltée? Non , je ne m'étonnerais
pas de voir ces rochers précipités dans le lac, de voir
les aiguilles et les sommets de glace qui depuis la
création sont demeurés solides, se fondre tout à
coup ; de voir les montagnes s'écrouler , les antiques
cavernes s'abîmer, et un second déluge ii^onder les
demeures des vivans.
LE FILS DU PÊCHEUR.
Entendez-vous là-haut le son des cloches sur les
montagnes?. Assurément l'on a vu quelque barque
en péril , et l'on sonne pour avertir de se mettre en
prières.
(Il grimpe sur une hauteur. )
LE PÊCHEUR.
Malheur à la barque qui navigue en ce moment
et qui est en proie à cette terrible tourmente ! Elle
lie doit attendre aucun secours du pilote, ni du
ACTE IV, SCÈNE I. aSi
gouTernail ; la tempête est la plus forte ; les vents et
les vagues se jouent de la force humaine. Le rivage
ne leur offre nulle part un abri favorable; les ro-
chers s'élèvent raides et escarpés , et ne donnent
aucun asile; partout ils présentent leurs flancs
inaccessibles.
LE FILS DU PÉCHEUR, en montrant la gauche du thëâtre.
Mon père , c'est une baîrque qui vient de Fluelen
ici.
LE PÉCHEUR.
Dieu secours les pauvres gens ! Quand une fois la
tempête a pénétré dans cette enceinte, alors elle s'y
débat comme la bête féroce qui, renfermée dans
une cage de fer, cherche vainement la porte et
s'élance en rugissant contre les barreaux. De même,*
resserrées dans ces murs de rochers qui s'élèvent
jusqu'aux nues, les vagues ne trouvent aucune issue.
(Il monte aussi sur la Lauteur. )
LE FILS DU PÉCHEUR.
Mon père , c'est la barque du gouverneur d'Uri ;
je la reconnais à son pavillon.
LE PÉCHEUR.
Juste Dieu ! oui , c'est lui-même ; il est sur cette
barque ; elle est poussée ici , et elle porte Gessler et
son crime. La main de la vengeance céleste n'a pas
tardé beaucoup à le frapper. Maintenant il recon-
naît qu il y a un pouvoir au-dessus du sien. Les
vagues n'obéissent pas à sa voix ; les rochers ne
courbent pas leur tête devant son chapeau. Enfant,
ne prie pas pour lui, laisse prononcer la justice
divine.
1
I
352 GUILLAUME TELL,
LE FILS DD PÉCHEUE.
Je ne prie pas pour le gouTerneur ; je prie pour
Tell , qm est aussi sur cette barqae*
LE PÉCHEUR.
O forenr ayengle de la tempête ! faut-il que, pour
atteindre un coupable, tu fasses périr tous ceux
qui sont arec lui sur la liarque !
LE FILS DU PÊCHEUR.
Voyez ! voyez ! ils ont déjà passé heureusement le
rocher de Buggisgrat; mais l'effort d'une yague,
reuYoyçe par le Teufelmunster^ vient de les rejeter
vers le grand rocher d'Axenbei^ : je ne vois plus
rien.
LE PÉCHEUR.
Le Hakmesser, où plus d'un bateau s'est déjà
brisé, est là tout auprès ; s'ils ne s'en détournent pas
prudemment , la barque va heurter contre le ro-
cher escarpé qui s'élève à pic au-dessus du lac. Us
ont avec eux un bon pilote , et si quelqu'un peut les
sauver^ c'est Tell assurément; mais ses bras sont
enchaîna.
TELL , MD arbalète à la main.
(n arrÎTe d'un pas rapide, regarde autour de lui avec sorpriae, et parait Tiremcnt
afité. Quand il est parvenu au milieu du th^tre , il ae protteraie è terre en posant
ses nuins tar le sol , puis il les lève vers le ciel. )
LE FILS DU PÊCHEUR l'a aperçu.
Voyez , mon père ^ voyez cet homme qui est là à
genoux.
LE PECHEUR.
U saisit la terre de ses mains ^ et paraît hors de lui.
LE FILS DU PÉCHEUR revenant sur la scène.
Ah ! que vois-je ? Mon père , venez ! venez !
ACTE IV, SۃNE I. , aSS
LE PÊCHEUR s'approche.
Qui est-il? Quoi! Dieu du ciel, c'est Tell! Com-
ment êtes-vous ici ? Parlez.
LE FILS DU PÉGâËUlK
N'étiez-vous pas sur cette barque prisonnier et
enchaîne?
hÈ PâcHEUR.
Ne devait-on pas tous conduire à Kussnacht ?
. TELL sertlève.
Je suis libre.
LE PÉCHEUR ET SON FILS.
Libre ! miracle de Dieu !
LE JPtts nu PlàcâEtTR.
D'où venez-vous eu ce tnonieht?
TELL.
De la barque.
LE I^CHËUR.
Comment?
LE FILS DU PÉCHEUR.
Et le gouverneur, où est-il ?
TELL.
A la merci des vngues.
LÉ ^fiCHteUR.
Est-il possible? Mais Vous, comment êtes-vous
ici? commeut êtes-vous ëchàppë à vos liens et à la
tempête ?
TÉLL.
Par la prbvidence bienfaisante de Dieu. Écoutez.
LE PficHEUR ET SOIff ÉILS.
iPàriéz, parlez.
254 GUILLAUME TELL,
TELL.
Vous savez ce qui s'est passé à Altdorf . ...
LE PÊCHEUR.
Je sais tout , parlez.
TELL.
Vous savez que le gouverneur m'avait fait prendre
et attacher pour me conduire à Kussnacht , dans son
château.
LE PÊCHEUR.
Et qu'il vous a embarqué avec lui à Fluelen : nous
savons tout; racontez-nous comment vous vous êtes
échappé.
TELL.
J'étais gissant dans la barque , attaché par des
liens resserrés , sans défense et tristement résigne.
Je n'espérais plus revoir la douce lumière du soleil,
ni le visage chéri de ma femme et de mes enfans;
et , dans ma douleur , mes yeux étaient fixés sur la
vaste étendue des flots.
Malheureux !
LE PECHEUR.
TELL.
Nous avancions de la sorte, le gouverneur, Ro-
dolphe de Harras , les serviteurs de Gessler et moi.
Mon carquois et mon arbalète étaient placés à la
poupe près du gouvernail. Quand nous avons été
non loin d'ici, près du petit rocher d'Axenberg,
alors, par un coup de la Providence, une tempête
terrible et furieuse s'est tout à coup déchaînée, so^
tant des défilés du Saint-Gothard. Les rameurs ont
perdu courage , et tous se sont persuadé qu'ils al-
ACTE IV, SCÈNE I. a55
laient përir. En ce moment, un des gens du gouver-
neur est allé à lui , et lui a dit ces paroles que j'en-
tendais : « Vous voyez votre danger et le nôtre,,
monseigneur ; la mort est là devant nous ; la frayeur
a trouble les esprits de nos rameurs , et ils ne sont
point habiles dans leur métier; mais vous avez ici
Tell, qui est un homme vigoureux et accoutumé à
conduire une barque : si dans notre péril nous
avions recours à lui ? » Alors le gouverneur m'a dit :
(( Tell , si tu crois pouvoir nous sauver de la tem-
pête , je te ferai ôter tes liens. » J'ai répondu :
« Oui, monseigneur, j'espère, avec Taide de Dieu,
que je tirerai la barque de ce péril. >» Aussitôt on
me délivre, je me place au gouvernail, et je ma-
nœuvre de mon mieux. Cependant je jetais un
regard détourné sur l'endroit où- était posée mou
arbalète , et j'observais avec soin le rivage , y cher-
chant quelque pointe où je pusse m'élancer. J'ai re-
marqué un rocher aplati qui s'avance dans le lac...
LE PÊCHEUR.
Je le connais, au pied du grand Axenberg; mais
je n'aurais pas cru possible.... Le roc est escarpé,
comment y atteindre en s'élançant de la barque ?
TELL.
J'ai crié aux rameurs de maq<BUvrer rapidement^
jusqu'à ce rocher : après cela , leur* ai-je dit, le plus
grand danger sera passé. Et quand par un prompt
effort nous y avons touché, j'ai invoqué la miséri- ,
corde de Dieu, et, appuyant de toutes mes forces la
poupe vers le rocher , j'ai saisi mon ar];ialète, et me
suis élancé avec effort sur la cime aplatie, rejetant
256 V GUILLAUME TELL,
d'un pied vigoureux la barque loin du rivage , sur
les abîmes du lac oh., si Dieu le veut ainsi ^ elle
sei*a engloutie par les Vagues. C'est ainsi que me
voilà délivre de la fureur des tempêtes et de la mé-
chanceté du plus cruel des hommes.
LE PÉCHEUR.
Tell^ Tell^ le Seigneur a fait pour vous sauver un
miracle évident. C'est à peine si je puis en croire
mes sens. Mais^ dites-moi, où allez- vous vous ca-
cher ? car vous n'êtes pas en sûreté si 1^ gouverneur
échappe à la tempête.
TELL.
Je lui ai entendu dire , pendant que j*étais en-
chaîné sur sa barque y qu'il voulait débarquer à
Brunnen , et de là me conduire à son château en
passant par Schwitz.
^ LE PÊCHEUR.
Voulait-il donc faire la route par terre ?
TELL.
U le disait ainsi.
LE PÉCHEUR.
Âh ! songez sans retard à vous cacher. Dieu ne
vou§ tirera pas deux fois des mains du gouverneur.
TELL.
Dites-moi quel est le chemin le plus court pour
aller à Ârth et à Kussnacht.
Lï; PÉGHËI}R.
La route passe par Sleinen . Mais mon fils pourra,
en prenant Un sentier, vous Cdnduit*e plus prompte-
ment par Lôwerz.
\
ACTE IV, SCÈNE I. ^Sj
TELL lui prend la main.
Que Dieu vous récompense du service que vous
me rendez. Adieu. (Il part, puis retient. ) N'avez-
vous pas aussi prêté serment au Rutli ; il me semble
que Ton m'a dit votre nom ?
LE PÉCHEUR;
Oui, j'y e'tais, et j'ai prêté le serment d'alliance.
* TELL.
Hé bien , faites-moi l'amitié d'aller à Bui^glen
trouver ma femme , que mon sort doit désespérer;
dites-lui que je suis délivré et en sûreté.
LE PÊCHEUR.
Où lui diraî-je que vous avez dirigé votre fuite?
• /
TELL»
Vous trouverez chez elle son père et quelque*
autres qui ont juré avec vous au Rutli. Qu'ils soient
contens et ranimés; Tell est délivré, et son braiâ
n'est plus enchaîné. Bientôt ils apprendront quelque
chose de moi.
LE PÊCHEUR.
Quel dessein médite votre courage ? Dites-le-moi
avec confiance.
TELL*
Quand cela sera fait, il en sera parlé.
(Dpart.)
LE PÊCHEUR.
Va, Jenny, tu lui indiqueras le chemin; que
Dieu l'assiste, et qu'il puisse accomplir ce qu'il a
résolu.
(Il«*aBTa.)
TOM. V. SchUUr. 17
aS8 GUILLAUME TELL,
SCÈNE II.
Une salle da cMteau d'Attinghausen ; le baron e»t placé dans
uû fiiuteuil ; il est monrant. Walther Furst , Staui&clier,
Melchtal et Baumgarten s'emprassent autoar de lui. Walther
Tell est À genoux devant lui.
,C!tû est fait de lui , il n'est pins.
STAUFFACttER.
Cependant il semble encore vivant. Voyez , ses
lèvres ont encore un mouvement, son sommeil est
tranquille, ses traits sont encore paisibles et rians.
(Baumgtrten ▼■ à la porte , et parle à quelqu^ua. )
WALTER furst, 4 Baumgarten.
Quîesft-cc?
BAUMGARTEN.
C'est votre fille; elle veut vous parler et voir son
enfant.
(Walther Tell se relire. )
WALTHER FURST.
Puis-je la consoler? moi-même ai -je des consola-
tions? Toutes les douleurs s'accumulent sur ma tête.
HEDWIGE entre. ,
Oit est mon enfant? laissez -moi , il faut que je le
voie.
STAUFFAGHER.
Contenez-vous ; songez que la mort est dans cette
maison.
ACTE IV, SCÈNE IL aSg
H EDWIGE, M précipitant vers son fils.
MoQ.Waltk^r, tuyis. pour moi !
WA LTHE R TELL , dans les bras de sa mère
Ma pauvre mère !
HBDWIGE.
Ouiy cela est bien certaia. 9ui^ tu m^es conservé !
( Elle regarde a^ec une sorte d'inquiet empj^esse-
ment. ) Cçla est-il possible? U a, pu lÂi^cor h^ fl^chci
au-dessus d^ ta têt^? il a. pu l(e fis^ire! Ab l c'est ne
pas avoir un cœur; il a pu placer son propre enfant
au but ?
WALTHER FURST.
Oui^ il Fa fait avec mille angoisses, l'âme dé-
chirée de douleur, il l'a £siit, parce qu'il y a été con-
traint; il y allait de la vie.
HEDWIGE.
Ahl sll avait eu un cœur dç père, s^v^^ ^Ç 'S.'y
résoudre ^^ il serait mort mille fois !
Vous devez louer Bieu dont la Providence bien-*
faisante s'est manifestée en cette occasion.
HEDWIGE.
Ehî puis-je oublier ce qui auraitpu arriver? Dieu
du ciel, oui, je vivrais un siècle, qu'il me semble-
rait toujours voir mon enfant là enchaîné , et son
père visant au-dessus de sa tête ! Je vois sans cesse
cette flèche qui vient me pe^:cer le cœur.,
MELC9T4L.
Si vQus saviez ce qu'il ^ eu à souffrir dç la pa^t du
gouverneur !
26o GUILLAUME TELL,
HEDWI6E.
cœur insensible des hommes ! quand unf3 fois
leur orgueil est offensé^ ils ne connaissent plus rien, et
leur courage aveugle risque, en se jouant, la yîe
d'un enfant et le cœur d'une mère.
BAUMGARTEN.
Les malheurs de votre mari sont dqjà assez Cruels.
Pourquoi les aigrir par vos reproches injustes? N'a-
vez-vous donc aucune pitié pour ses souffrances?
HEDWI G£. Elle se retourne vers lai , et le regarde d'un coup d'oeil dédaigneux..
Et vous, vous n'avez donc que des larmes à donner
au malheur de vos amis ? Qu'attendiez-vous lo^'squ'oii
a chargé de liens le meilleur d'entre vous ? quel se-
cours lui avez-vous donné ? Vous avez vu ce crime
et vous l'avez laissé s'accomplir! vous avez patiem-
ment souffert que votre ami fût enlevé au milieu de
vous ! Est-ce ainsi que Tell vous avait secouru? s'est-
il contenté de vous plaindre lorsque , pressé par les
cavaliers du gouverneur, vous aviez devant vous le
lac en fureur? est-ce par de vaines larmes qu'il
vous a témoigné sa compassion, quand, oubliant
sa femme et ses enfans , il s'est élancé dans la bar-
que pour vous sauver ?
, WALTHER FUKST.
Nous ne pouvions essayer de le délivrer , nous
étions en petit nombre et sans armes.
HEDWI G E embrasse son père.
mon père! et vous aussi vous l'avez perdu. Il
est perdu pour son pays, pour nous tous, il nous
manque à tous. Hélas ! tous nous sentons sa perte ;
ACTE IV, SCÈNE II. 261
Dieu préserve son âme du désespoir. Dans la solitude
de sa prison il n'aura pas une seule consolation de
l'amitié; s'il était malade... hélas! l'humide obscu<-
rlté de son cachot le rendra malade. La fleur des
Alpes pâlit et meurt transplantée dans le vallon
marécageux. De même, lui ne peut vivre qu^avec la
lumière du soleil y et le souffle bienfaisant de l'air.
Lui^ prisonnier! lui, qui ne respirait que liberté! il
périra dans les tristes vapeurs du souterrain.
STAUFFACHEB.
Calmez-vous , nous agirons tous pour le délivrer
de sa prison.
HEDWIGE.
Et pourrez-vous tenter quelque chose sans lui?
Tant que Tell.élait libre, il y avait encore quelque
espérance; l'innocence avait encore un ami, les
opprimés avaient encore un défenseur. Tell vous eut
tous délivrés; vous tous réunis ne pouvez réussir à
briser ses fers.
BAUMGARTEN.
Il se réveille ; silence.
ATTINGHAUSEN, serelcTant.
Oîi est-il?
STAUFFACHER.
Qui?
ATTINGHAUSEN.
Il me laisse, il m'a abandonné à mon dernier
moment.
STAUFFACHER.
C'est de son neveu qu'il parle; il faut Fenvoyei'
chercher.
\
% •
262 GUILLAUME TELL,
Walthekturst.
•Oh y e^fallé. ConsoI&&-Tous, il a écoute la voix de
son coeur, il eét revenu à nous.
ATTINGHAUSEN.
A-t-il élevé ia voix pour sa patrie?
STAÙFFACHïfR.
Oui, aTCc un courage téméraire.
ATTINGHAUSEN.
Pourquoi n'arrive-t-il pas pour recevoir ma bé-
nédiction ? Je sens que ma fin approche rapidement.
STAtJFFACHER.
Non , mon • noble •seigrietir, Ife sôm^itién vous a ren-
du des forces , «t «vortre oeil est Vif et htkitné.
ATTINGHAUSEN.
Vivre c'est sbùÔrir , et je vais sortir à la fois de la
vie et de la douleur. U n'y a plus d'espérance , mais
il n'y a plus de malheur. ( // remarque Terifant. )
Quel est cet enfant?
WALTHER FURST.
Monseigneur , bénissez-le ; c'est mon petit-fils , il
est privé de son père.
( Hedwige place Tenfant i genoux deyant le baron. )
ATTINGHAUSEN.
iAth ! jevous laisse toqs orphelins. Malheureux que
je suis , meç derniers regards ont vu la ruine de la
jpatrie ; était-ce donc pour mourir en voyant toutes
mes e^pél:*anees détruites, que ma yte s'^t prolongée
au-delà de la mesure commune ?
ACTE lY, SCÈNE II. «6)
STAUFFACHER, à Walther Funt.
Finira-t-il ainsi plongé dans, un sombre chagrin?
ne pourrons-nous pas rendre ses derniers momens
plus sereins par quelque rayon d'espoir? Noble sei-
gneur^ revenez de votre abattement, nous nesonimes
pas entièrement perdus, notre malheur nest VM
sans ressource.
ATTINGHAUSEN.
Et qui pourra vous sauver?
WALTHER FUR ST.
Nous-mêmes; ëcoutez-nous. Les troi$ cantons se
sont donné parole de chasser les tyrans ; l'alltanM
est conclue et un serment sacré nous a liés. Avant
qu'une nouvelle année ait commencé son cours ^ nos
desseins seront accomplis et votre cendre reposera,
tranquillement dans une terre de liberté^
ATTINGHAU^EN.
Âh ! répétest-le-moi , l'alliance est conclue !
MELCHTAl..
 un même jour les trois cantons vont se soule-
ver; tout est prêt, et jusqu'à cette heure le plus
profond secret a été gardé , bien que plusieurs cen»^
taines de personnes le connaissent. La tyra^iû^
marche sur un sol qui s'abîmera sous ses pas; les
jours qui lui restent sont comptés, et bieutôt on ne
découvrira plus même ses vestiges.
ATTINGHAUSEN.
Mais les chàteaux-forts qui donânent la contrée ?
NEiiGHTAL.
Ils succomberœit tou$ au mième DMMnent.
>64 GUILLAUME TELL,
ATTINGHAUSEN.
Et les nobles font-ils partie de cette association ?
STAUFFACHEB.
Nous espérons leur secours s'il nous est néces-
saire ; mais il n'y a encore que des paysans qui aient
prêté le serment,
ATTING0 AUSEIf. B m lère lentement, et laisse Totr une grande surprise.
Les paysans ont entrepris une telle chose entre
eux sans le secours des gentilshommes ! ils se sont à
ce point confiés dans leurs propres forces! Ah!
puisqu'on n'a plus besoin de nous y nous pouvons
sans regrets descendre au tombeau. JNFotre temps est
fini. La dignité de l'espèce humaine est soutenue
par une nouvelle puissance. (// pose la main sur la
tête de ï enfant qui est à genoux devant lui. ) I>u
jour où la pomme fut placée sur la tête de cet en-
fant ^ datera une liberté nouvelle et meilleure L'an^
cien ordre est renversé , les temps sont changés , et
une existence nouvelle va fleurir sur ses ruines^
STAUFFACHER, à Walther Furst.
Voyez de quel éclat brillent ses yeux. Ce ne sont
pas les dernières lueurs dVne vie qui s'éteint , ce
sont les rayons éclatans d'une vie nouvelle.
ATTINGHAUSEN.
La noblesse descend de ses antiques châteaux pour
venir dans les villes prêter son serment de bourgeoi-
sie; déjà rUechtland^ déjà la Turgovie se mêlent kce
mouvement ; la noble ville de Berne élève sa tête sou-
veraine ; Fribourg devient un rempart assuré de la
liberté ; Zurich se soulève; elle arme ses artisans
ACTE IV, SCÈNE 11. 265
qui forment une troupe guerrière , et la puissance
des rois \ient se briser devant ses murailles éter-
nelles. (Il prononce ce qui suit d'un ton prophétique ,
et ^es discours semblent inspirés*) Je vois les princes
et les seigneurs , revêtus de leurs armures, accourir
pour combattre un peuple de bergers paisibles;
une guerre à mort est déclare'e ; les défilés des mon-
tagnes sont illustrés par de sanglans combats ; le
paysan se précipite la poitrine désarmée comme
une victime dévouée au milieu d'une forêt de lances;
il y pénètre; la fleur des gentilshommes est abattue ^
et la liberté élève son étendard triomphant. (A
Stauffacher et Walther Furst en leur prenant les
mains. ) Soyez fermement unis, fermement et pour
toujours ; qu'aucune contrée ne soit étrangère à la
liberté d'une autre contrée. Du haut de vos monta-
gnes veillez à ce que chaque confédéré soit toujours
secouru par toute la confédération ; soyez unis , à
jamais unis.
(Il retombe dans son fauteuil et meurt. Ses mains tiennent encore les mains de Furst et
de Staufiaclier : ils le regardent long-temps en silence , puis ils se retirent , et chacun
se livre à sa douleur. Pendant ce temps, les serviteurs du baron sont entrés et s'ap-
prochent'. Tous expriment leur chagrin ; les uns avec vivacité , les autres avec calme.
Quelqiies-ui^s se jettent à genou^^ devant lui, baisent sa niain et Tinondent de larmes,
fendant cette scène muette , on entend sonner la cloche du château. )
R U D E N Z entre précipitamment.
Vit-il encore ? Ah ! dites-moi , pourra-t-il m^en-^
tendre ?
WALTHER FURST lui montre Â.ttinghau;ien en détournant la vue.
Vous êtes, maintenant notre seigneur et notre
protecteur ; ce château a changé de maître.
a66 . èUILLAUME TELL,
KUDENZ. n regarde le eorps ezpirtf d'Attingheiisea, et parait atii d^im violeBt
désespoir.
mon Dieu ! mon repentir a été trop tardif; que
n'a-t-il pu vivre encore un seul instant de plus pour
voir le changement de mon cœur? Fendant qu'il
jouissait encore de la lumière j'ai méprisé ses dis-
cours sincères : maintenant il n'y est plus , il nous a
quittés pour toujours y et il me laisse le poids d'une
faute non expiée. Ah! dites-moi, a-t-il emporté
quelque ressentiment contre moi ?
STAUFFACHER.
Il a appris en mourant ce que vous- avez fait,
et a béni le courage avec lequel vous avez osé parler.
RIIDE^ÏZ se met à genoux.
Oui , restes sacrés de celui que je chérissais , dé-
pouille inanimée, je le jure sur ces mains que la mort
a glacées, j'ai rompu pour toujours tous les liens qui
m'attachaient aux étrangers; je suis revenu à mes
concitoyens, je suis et veux être de toute mon âme un
citoyen de la Suisse. (Il se relevée.) Pleurez sur votre
ami, sur votre père, mais ne tombez pas dans le dé-
couragement. Ce n'est pas de ces seules richesses que
je suis héritier, il m'^ aussi légué son cœur et son
âme, et ma jeunesse acquittera tout ce que vous
avait promis sa respectable vieillesse. Mon pwe,
donnez-moi votre main, et vous aussi la vôtre, Stauf-
fâcher et Melchtal. Oh! n'hésitez pas, ne vous dé-
tournez pas, recevez mon serment et mes vœux.
WALTHER FURST.
Donnez-lui votre main , son cœur revient à nous
et mérite notre confiance.
ACTE IV, SCÈNE ÏL 267
MËLCHTAL.
Votis avefc tùioiitrë du mépris aux paysans ; parlez,
tjne deycms-lious attendre de vous ?
RUDENZ,
Oubliez l'erreul: de ma jeune3se.
WALTHEU FCHST. .
Soyez unis , telle a été la dernière parole de celui
qui était notre père; vous vous en souvenez.
MELGHTAL.
Voici ma main , noble seigneur ; la promesse d'un
paysan est aussi une parole sacrée. Que seraient les
chevaliers sasrs noas ? Notre emploi eist plus ancien
que le leur,
RUDENZ.
Aussi je l'honore et mon épée le protégera.
MELCHTAL.
Seigneur , le bras qui dompte un sol ingrat et
qui le féconde, peut aussi servir à se défendre contre
la violence.
RUDENZ.
Hé bien , :voùs m^ défendrez et je vous défendrai ;
étant unis notre force deviendra plus grande. Maiis
à quoi bon ces paroles , tant que notre patrie est la
proie d'une tyrannie étrangère? quamd notre sol
sera délivré de ses ennemis , alei^s il sera temps et
régler paisibl^iaent nos droits. (// ^ tait un mo^
ment.) Vous yous taisez , vous n'avez rien à me dire?
£h quoi! n'ai-je pas mérité que vous ayez confiance
en moi ? est-ce donc contre votre gré que je dois
entrer dans le secret de votre alliance? avezr-yous
>68 GUILLAUME TELL,
délibéré? Vous avez prêté serment au Rutli^ je le
sais; je n'ignore rien de ce que vous avez résolu, et,
hien que je ne Taie pas appris de vous ^ je le garde
comme un dépôt sacré. Jamais , croyez-moi, je nai
été Tennemi de mon pays, jamais je n'ai rien projeté
contre vous ; cependant vous avez tort de différer,
le temps presse, les circonstances sont impérieuses;
Tell a déjà été la victime de vos délais.
STAUFFACHER.
Nous avons juré d'attendre, jusqu'aux fêtes de
Noël.
RUDENZ.
Je n'étais pas avec vous, je n'ai rien juré, diffé-
rez; mais moi je vais agir.
HELCHTAL.
Quoi, VOUS voudriez?...
RUDENZ.
Je me compte maintenant parmi les chei^ du
pays et mon premier devoir est de vous délivrer.
WALTHER FURST.
Confier à la terre cette dépouille chérie , c'est le
plus pressant et le plus sacré de vos devoirs.
RUDENZ.
Quand nous aurons affranchi cette contrée , alors
nous placerons sur le cercueil la couronne de la
victoire. mes amis, je n'ai pas seulement à com-
battre les tyrans- pour votre cause , j'ai aussi la
mienne à défendre : écoutez-moi; ma chère Berthe
a disparu , elle a été secrètement enlevée du milieu
de nous avec une audace criminelle.
ACTE rv, SCÈNE II. 2G9
STA.UFFACHER.
Comment ! le tyran aurait osé faire une pareille
violence à une personne libre et noble?
RUDENZ.
Mes amis^ je vous ai promis du secours et je vais
commencer par demander le vôtre. On a enlevé, on
a saisi ma bien-aimée; qui sait où ces misérables
lauront cachée ? à quelle violence ils auront osé se
porter pour enchaîner son cœur par des liens de'tes-
tés? Ne m'abandonnez pas, aidez-moi à la délivrer,
elle vous chérit , et elle mérite par son amour pour
la patrie que tous les bras s'arment pour elle.
V\rALTIIER FURST.
Que voulez-vous entreprendre ?
RUDENZ.
Le sais-je? Hélas ! dans cette obscurité qui enve-
loppe son sort, dans les affreuses angoisses de mon
incertitude, je ne sais m'attacher à aucune idée
fixe; une seule chose est claire dans mon âme, c'est
que je ne pourrai la retrouver que sous les débris
de la tyrannie renversée , et que nous devons atta-
quer les forteresses pour pénétrer dans la prison où
elle est peut-être ensevelie,
MEtCHTAL.
Venez, conduisez-nous. Nous vous suivrons. Pour-
quoi différer jusqu'à demain ce qui peut être tenté
dès aujourd'hui. Quana nous avons fait le serment
du Rutli, Tell était encore libre, et la tyrannie n'é-
tait pas encore parvenue au comble de l'horreur. Le
^^^Al^^KdS^i^ki
270 GUILLAUME TELL,
temps nous a impose de nouveaux devoirs et parler
de délais serait une lâcheté maintenant.
RUDEN Z, à Walther Funt «t à StaaHacher.
Pendant ce temps-là, armez-vous et tenez-vous prêts
à agir. Attendez que des feux soient allumés comme
signal sur la montagne : la nouvjelle de notre victoire
vous parviendra ainsi plus vite que par \m message,
et, quand vous verrez briller ces heureuses flammes,
précipitez-vous sur l'enuemi avec la rapidité de U
foudre , et r^oversez l'édifice de la tyrannie.
^8 s'en ▼<»!. )
SCÈNE III.
( Un chemin creux près de Kussnacht. On y descend du mi-
lieu des rocbers. Sur le devant on en distingue un, qui forme
une espèce d'avancement masqué par des arbrisseaux ).
TELL arrive j il tient son arbalète.
Il doit passer par ce chemin creux , aucune autre
route ne peut le conduire à Kussnacht. C'est ici que
je vais accomplir mon dessein ; l'occasion est favo-
rable. Ici, ca/;hé derrière ces arbrisseaux, je pourrai
l'atteindre de n^a flèche ; le chemin est étroit , il ne
sera point entouré de sa suite* Mets ordre à ta con-
science , gouverneur ; c'en est fait de toi , t<m heure
est arrivée.
Je vivais d»ns la paix It dans l'innocence ; je
n'avais jamais dirigé mes traits que sur les animauix
des forets ; jamais le meurtre n'avait souillé ma
ACTE IV, SCÈNE III. 271
pensée. Tu m'as arraché à mon repos , tuas rempli
d un noir yenin un cœur qui s'était nourri de pen-
sées pieuses et douces; tu m'as accoutumé aux actions
monstrueuses. Celui qui a pris pour but la tête de
son enfant , peut bien aussi percer le cœur de son
ennemi.
Gouverneur, il faut que je préserve de ta fureur
les tendres épouses, les innocens et malheureux en-
fans. Lorsque , d une main tremblante , j'ai tendu
mon arc , lorsque par un amusement cruel et infer-
nal , tu m'as contraint à tirer ma flèche sur mon
enfant, lorsque tu me voyais sans défense, au déses-
poir et suppliant devant toi , alors, je me suis inté-
rieurement promis, j'ai juré par un serment terrible,
entendu de Dieu seul, que ton cœur serait le premier
but où j'enverrais une flèche. Ce que j'ai juré dans ce
moment d'horrible souffrance est un devoir sacré, et
je veux m'en acquitter.
Tu es mon seigneur, le lieutenant de mon empe-
reur , mais l'empereur ne t'aurait pas permis ce
que.... il t'avait envoyé pour rendre la justice ,
sévèrement peut-être, puisqu'il est irrité, mais il
n'a pas voulu que tu puisses impunément te faire un
jeu cruel du meurtre et du carnage ; car il y a un
Dieu pour venger et pour punir.
Et toi , qui as été l'instrument d'une douleur si
amère , et qui maintenant est tout mon bien, mon
précieux trésor , je vais te diriger sur un but qui a
été inaccessible aux plus touchantes prières, mais
q[ui ne te résistera pas. arc fidèle , qui si sou-
vent m'as bien servi dans de joyeux amusemens,
né m'abandonnes pas dans ce moment important et
id^^t*AM
?72 GUILLAUME TELL,
terrible ; encore cette fois seulement , que ta corde
lance comme de coutume une flèche rapide I Âh! si
elle allait s'échapper sans force de ma main ^ je neu
ai pas une seconde à lancer.
(Des Toyageurs passent sar la scène.)
Je vais m'asseoir sur ce banc de pierre qui s'offre
au voyageur pour le reposer un moment , car il n'y
a aucune habitation en ce lieu. — Chaque passant
succède à l'autre sans délai ; ceux qui se rencontrent
continuent leur route, étrangers l'un à l'autre, sans
s'enquérir mutuellement de leurs peines. -^Ici passe
le marchand que ses intérêts rendent soucieux, le pè-
lerin légèrement chargé, le moine pieux, le brigand
aux sombres regards, le joyeux ménétrier, le colpor-
teur conduisant son cheval qui porte un lourd far-
deau et qui vient des contrées lointaines, car en sui-
vant toujours ce chemin on parcourrait le monde;
tous continuent leur route pour aller à leurs affai-
res.... et la mienne c'est le meurtre !
(n s'assied.)
Autrefois, mes chers enfans, lorsque votre père
revenait au logis, c'était pour vous un moment
joyeux; jamais il ne rentrait sans vous apporter
quelque chose; tantôt c'était une belle fleur des
Alpes , tantôt un oiseau au brillant plumage, tantôt
quelque coquillage pétrifié qu'il avait trouvé en pat'
courant les montagnes. Aujourd'hui il est sorti pour
chercher une autre proie; il est assis dans un lieu
y^ sauvage, roulant la pensée du meurtre ; c'est la vie
de son ennemi qu'il est venu surprendre. — Et ce-
pendant, mes chers enfans, c'est encore à vous, à
ACTE IV, SCÈNE IIL ajS
vous seulement qu'il pense aujourd'hui; c'-est pour
vous défendre, c'est pour protéger votre enfance
innocente contre la rage des tyrans, qu'il apprête
son arc pour k meurtre.
(Ilselèye. )
J'attends ici une digne proie. Le chasseur passe
souvent sans impatience des jour» entiers à errer
pendant la rigueur de l'hiver, à risquer sa vie en
franchissant les rochers, à gravir des murs de glace
que parfois il teint de son sang , et tout cela pour
atteindre quelque misérable gibier. Ici, j'obtien-
drai une plus précieuse récompense , la vie de mon
mortel ennemi, de celui qui voulait me faire périr.
( On entend dans le lointain une musique joyeuse qui s'approche par degrés. )
J'ai passé ma vie à manier l'arc, à m'exercer à tirer
des flèches. Souvent dans les jeux de village, j'ai at-
teint le but et obtenu le prix. Aujourd'hui je ferai
uii plus beau coup , le plus beau qui puisse être fait
dans toute l'enceinte des montagnes. ,
( On aperçoit une noce sur la hauteur, et elle descend dans le chemin creux. Tell la
regarde passer appuyë sur son arbalète^ Stutsi le messier Taborde. )
STUSSI.
C'est la noce du métayer du couvent de Morlischa-
chen : c'est un homme riche qui possède dix grands
troupeaux sur les Alpes ; il épouse une fille d'Imi-
sëe , et ce soir il y aura de grandes réjouissances à
Kussnacht. Venez avec nous , tous les honnêtes gens
sont conviés.
TELL.
Je suis un convive trop triste pour une noce.
STUSSI.
>ï VOUS avez quelque chagrin, chassez-le de votre
ToM. V. Schiller. iQ
274 GUILLAUME TELL,
cœur ; prenez le temps comme il Tient. Il est assez
triste à présent ; c'est une raison pour saisir l'occasion
de se réjouir. Ici l'on se marie ; ailleurs il y a peut-
être des gens qui se font porter en terre.
TELL.
Et souvent Toa passe ainsi du plaisir au tombeau.
STUSSI.
Ainsi y a le monde. U y a assez de malheurs par-
tout; une partie du mont Ruiff s'est éboulée, et a
enàeveli la terre de Glaris.
TELL.
Eh quoi ! les montagnes elles-mêmes ? Tout s'é^
croule donc sur la terre !
STUSSI.
Ailleurs il se passe aussi des choses surprenantes.
Je yiens de yoir un homme qui arrive de Bade : il
m'a conté qu'un cheyalier s'est mis en route pour
aller voir le roi. En chemin un essaim d'abeilles
s'est attaché à son cheval , et l'a tellement fait souf-
frir que l'animal est tombé mort; et le chevalier
est arrivé à pied chez le roi.
TELL.
Au plus faible même , il a été donné un ai-
guillon.
( Hermengardc arrive avec plusieurs enfans et se place an milieu du chemin creux. )
' STUSSL
On craint que cela n'annonce quelque grand mal-
heur pour le payS; quelque événement triste et
extraordinaire. ^
ACTE IV, SCÈNE lïL ayS
TELL.
Tous les jours il se passe des choses contre Tordre
de la nature , et aucun prodige nç les^ avait annon-
cées.
ST0SSL
Heureux l'homnie qui cultive paisiblement son
champ ^ et qui vit sans nuls soucis au milieu des
siens !
TELL.
L'homme le plus paisible ne peut pas vivre en
repos , s'il plaît à un voisin pervers de le troubler*
(Tell regarde souvent avec une inquiète impatience du côté de la hauteur. )
STUSSL
Adieu. Vous attendez ici quelqu'un?
TELL.
Oui.
STUSSL
Je vous souhaite un heureux retour dans votre
famille. Vous êtes d'Uri. Notre gracieux seigneur^
le gouverneur, doit en revenir aujourd'hui.
UN VOYAGEUR qui arrive.
N'attendez pas le gouverneur pour aujourd'hui.
L'orage a fait de'border les rivières, et tous les ponts
ont ëte emportés par Tinondation.
(TeÙaeièvt.)
HETIMENGABDË sVance.
Le gouverneur ne viendra pas?
STUSSL
L'attendez-vous ?
HEBMBMGARDË.
Hélas! oui.
STUSSL
Pourquoi vous placez-vous dans ce chemin creuât,
devant son passage ?
-^■'-
layS GUILLAUME TELL,
HERMENGARDE.
II ne pourra pas se détourner ; il sera forcé de
m'entendre.
FRIESSHARDT. Il s'arance promptement dans le cbemin, et dit k haute voix,
du foad du théâtre :
Laissez; le chemin libre. Voici monseigneur le
gouverneur qui s'avance sur mes pas.
^ (Teli se retire. )
HERMENGARDE» vivement.'
Le gouverneur vient?
(E31e ae pkce sur le devant de la sc^e avec ses enfans. Gessler et Rodolphe de Harras
paraissent sur la hauteur. Ils sont à cheval. )
STUSSI, à Friesshsrdt.
Gomment avez-vous fait pour traverser les tor-
Yens , puisque les ponts sont emportés ?
FRIESSHARDT.
Nous avons eu à nous débattre sur le lac ; ainsi
les rivières ne pouvaient nous effrayer.
STUSSI.
Vous étiez sur le lac pendant cette terrible tem-
pête ?
FRIESSHARDT.
Oui , nous y étions , et j'ai bien cru que c'était
mon dernier jour.
STDSSI.
Ne vous en allez pas; contez-moi comment
FRIESSHARDT.
Laissez-moi; il faut que je m'en aille devant le
gouverneur annoncer son arrivée au ^château.
* STDSSL
Si ce bateau eût porté d'honnêtes gens ^ il se se-
ACTE IV, SCÈNE III. 277^
rait abîm€ cent fois ; mais il y a- des hommes sur
qui le feu ni l'eau ne peuvent rien. ( // regarde au-'
tour de lui. ) Où donc a passé ce chasseur avec qui
je parlais ?
( Gessler et Rodolphe de Harras, à cheyal. )
GESSLER.
Dites-en ce que vous voudrez , l'empereur est mon
maître , et je dois chercher à lui plaire. Il ne in'a
pas envoyé dans ce pays pour flatter le peuple et le
traiter doucement; il veut qu'on lui obéisse^ et la
question est de savoir si les paysans doivent être
seigneurs de cette terre, ou si c'est l'empereur.
HERMENGABDE.
Voici le moment favorable , je vais me présenter
à lui.
( Hennengarde s'approche arec crainte. )
GESSLER.
Je n'ai pas fait placer ce chapeau à Uri par une
vaine raillerie, ni pour éprouver le cœur de ce peu-
ple qui m'est connu depuis long- temps ; je l'ai fait
placer pour qu'ils ^prennent à coui'ber devant moi
leur tête et à ne plus la lever orgueilleusement. J'ai
voulu, en élevant ce chapeau au milieu du chemin
où ils sont forcés dé passer chaque jour, et où leurs
yeux en sont nécessairement frappés , leur rappeler
leur seigneur dont ils perdaient le souvenir.
RODOLPHE.
Le peuple a cependant de certains droits^
Gl&SSLER..
Qu'il n'est pas temps de discuter . De vastes résultats
178 GUILLAUME TELL,
s'apprêtent y et Ton doit y travailler, La maison im-
périale doit s'accroître , et ce que le père a glorieu-
sement commencé, il faut que le fils Fachève. Ce
petit peuple est un obstacle dans sa route; et, de ma-
nière ou d'autre, il faut qu'il se soumette.
( Ht Toulent avancer, Hennengarde se jette i genoux devant le gouverneur.)
HERMEIVGABDE.
Miséricorde , monseigneur , grâce ! grâce !
GESSLER.
Pourquoi vous placez-Yous sur mon chemin , au-
devant de mes pas? Retirez-vous.
HERMEINGÂRDE.
Mon mari languit en prison , mes enfans man-
quent de pain. Mon puissant seigneur , ayez com-
passion de notre affreuse douleur.
RODOLPHE.
Qui êtes-vous ? qui est votre mari ?
HERMENGARDE.
Mon bon seigneur, c'est un pauvre journalier du
mont Riggiy qui s'en allait, au bord des précipices,
faucher l'herbe au-dessus des rachers escarpés dans
des lieux où le bétail n'oserait pas gravir.
RODOLPHE, atr gouverneur.
Mon Dieu, quelle misérable vie ! Je vous en prie,
rendez-lui son pauvre mari ; quelle que soit la faute
dont il a pu se rendre coupable, n'est-elle pas ex-
piée par l'épouvantable métier qui le nourrit ? ( ^
Hermengarde. ) On vous fera justice; venez au châ-
teau présenter votre demande, ce n'est pas ici le
lieu.
ACTE IV, SCÈNE lïL 279
HERMENGARDE.
Non y non y je ne quitterai point cette place que
monseigneur ne m'ait rendu mon mari ; déjà depuis
six mois il languit dans une tour, oii il attend yai-
nement la sentence du juge.
N GESSLER.
Femme y pensez-TOus donc me contraindre à^ous
écouter? Retirez-vous.
HERMENGARDE.
Gouverneur 9 faites*moi justice. Vous êtes juge
dans ce pays au nom de Dieu et de l'empereur;
remplissez votre devoir. Songez qu'on vous fera
justice au ciel , comme vous nous ferez justice.
GESSLER.
Allons , qu'on chasse de mes yeux ce peuple inso-
lent.
HERMENGARDE prend la bride de son cheval.
Non f non , je n'ai plus rien à perdre , tu ne sor-
tiras pas de ce lieu avant de m'avoir rendu justice :
fronce le sourcil , lance-moi des regards menaçans ,
que m'importe? Notre malheur est sans bornes;
nous n'avons plus rien à craindre de ta colère.
GESSLER.
Femme, retire-toi, ou mon cheval va te fouler
aux pieds.
HERMENGARDE.
Hé bien, pousse-le sur mon corps. ( Elle pousse
ses enfans par terre et se précipite as^ec eux au milieu
du chemin. ) Me voici avec mes enfans.. Écrase ces
malheureux orphelins sous les pieds de ton cheval ;
ce ne sera pas là pire de tes cruautés.
28» GUILLAUME TELL^
RODOLPHE.
Femme, vaus êtes donc insensée?
HERMEN6ÂRDE poursuit avec viTacité.
Aussi-bien ne foules-tu pas depuis long-temps sous
tes pieds le peuple que ta confie l'empereur? Ah ! je
ne suis qu'une femme ; si j'étais homme , je sais
bien qu'il y aurait autre chose à faire qu'à me pro-
sterner dans la poussière.
( On entend de nouyeau sur la hauteur la musique de la noce , mais dans le lointain. )
GESSLER. '
Où sont mes serviteurs ? Qu'on arrache cette
femme d'ici, ou je cesserai de me contenir, et je
ferai;., ce que je ne veux pas faire.
RODOLPHE.
Vos serviteurs n'ont pu encore parvenir ici. Ce
chemin creux est embarrassé par une noce.
GESSLER.
Oui , je suis encore un maître trop indulgent pour
ce peuple. Les discours ont encore trop de licence,
et ne sont pas enchaînés comme ils devraient l'être ^
mais tout ceci va changer, je le jure ici. Je briserai
cette inébranlable obstination; je ferai plier cet
audacieux esprit de liberté : je veux faire régner sur
cette contrée une loi nouvelle. Je veux.... ( Une
Jlèche V atteint. Il porte la main sur son cœur et chan-
celle , et d'une voix étouffée il ajoute : ) Mon Dieu !
faites-moi grâce.
RODOLPHE.
Mon seigneur... Grand Dieu! qu'est-<:e donc? D'où
cela vient-il?
ACTE IV, SCÈNE III. 281
HERMEN GARDE se relève.
Au meutre ! ... au meurtre ! . . . il chancelle et s'éva-
nouit; il a ëtë blessé....
RODOLPHE saute de cheval.
Quel funeste événement ! Dieu ! seigneur cheva-
lier, invoquez la miséricorde de Dieu. Vous êtes un
homme mort. •
GESSLER.
C'est la flèche de Tell.
( Il tombe de cheval dans les bras de Rodolphe de Han>as , qui le dépose sur le banc de
pierre. )
TELL se montre sur le haut du rocher.
Tu as reconnu d'où partait le coup ; n'en soup-
çonne pas un autre que moi. Les chaumières sont
délivrées , l'innocence n'a plus rien à craindre de
toi, tu ne désoleras plus cette contrée.
( n disparait de dessus le rocher. Le peuple se précipite sur la scène.)
STUSSI.
Que se passe-t-il? Qu'est-il arrivé?
HERMENGARDE.
Le gouverneur a été percé d'une flèche.
LE PEUPLE se presse en foule.
Qui est-ce qui a été frappé?
(Pendant qu^une portion de la noce est sur Tavant-scène, le reste est encore derrière sur
la hauteur , et la musique continue. )
RODOLPHE DE HARRAS.
Il perd tout son sang. Tâchez de le secourir, pour-
suivez le meurtrier. Malheureux , il faut donc que
tu périsses ainsi ! pourquoi n'a-t-il pas voulu écou*-
ter mes avis ?
î8a GUILLAUME TELL,
STUSSI.
Ouii ma foi ^ il est là pâle et inanimé.
PLUSIEURS VOIX.
Qui a fait le coup ?
RODOLPHi; DE HARRAS.
Ce peuple est donc insensé de continuer à se ré-
jouir au son de la musique auprès d'un mourant?
Qu'on les fasse taire. {La musique cesse ^ et la foule
du peuple s'accroît. ) Seigneur gouverneur , parlez
si vous avez encore l'usage de vos sens ; n'avez-vous
rien à me confier ? ( Gesslerfait un signe de la main ;
mais après l'ai^oir les>ée as>ec vis^acitéy il la laisse re-
tomber, ) Que dois-je faire ? Voulez-vous être porté
à Kussnacht! Je ne vous comprends pas. Âh! soyez
résigné, quittez toutes les pensées terrestres ; songez
seulement à vous réconcilier avec le ciel-
(Toute la noce entoure le mourant aTec un empressement cruel et sans émotion. )
STUSSI.
Voyez comme il pâlit. La mort arrive jusqu'à son
cœur , ses yeux sont éteints.
HERMENGARDE élève un de ses enfans dans ses bras.
Regarde, mon enfant, regarde mourir ce mon-
stre.
RODOLPHE DE HARRAS.
Femme insensée , avez-vous donc perdu tout sen-
timent, de fixer ainsi les regards de votre enfant sur
cet affreux spectacle? Secourez-le; aidez-moi; n'est-
il personne qui veuille m'aider à retirer de son sein
cette flèche funeste ?
ACTE IV, SCÈNE IIl. îi83
LES FEMMES m retirent.
Nous , toucher celui que Dieu a frappé !
HODOLPHE PE HARKAS.
Puisse-t-il vous priver du bonheur éternel.
( Il tire ton épée. )
STUSSI le pnmd dam les bras.
Arrêtez ! seigneur ^ votre pouvoir est fini, le tyran
de cette contrée est tombé; nous ne supporterons
plus aucune violence ; nous sommes libres !
TOUS, avec tumulte.
Nous sommes libres !
RODOLPHE DE HARRAS.
En sommes^nous venus là ? la terreur et l'obéis-
sance se seraient-elles si rapidement évanouies?
(// s'adresse aux serviteurs armes qui l'entourent. )
Vous avez vu le funeste et mortel événement qui
vient de se passer ici; tous les secours seraient su-
perflus ; c'est en vain qu'on voudrait poursuivre le
meurtrier ; d'autres ^oins nous pressent. Allons à
Kussnacht pour conserver à l'empereur sa forteresse :
tous les liens du devoir , toutes les règles imposées
viennent d'être rompues , et il n'est personne sur la
fidélité de qui l'on puisse s'assurer.
( Il se retire avec sa suite, et l'on voit arriver six religieux. )
HERMENGARDE.
Place ! place ! voici les bons religieux.
STUSSL
Son corps est là gissant , et les corbeaux arri-
vent.
s84
GUILLAUME TELL,
LES RELIGIEUX se rangent en cercle tutoor da corps, et dianteUt d^iin ton lu'
gttbre.
La mort s'empare de l'homme en ua moment.
Elle ne lui donne aucun délai ;
Il est précipité au milieu de sa carrière;
Il est atteint dans la plénitude de la vie.
Qu'il soit prêt ou non à partir ,
Il faut qu'il comparaisse devant le juge.
(^Pendant qu\>n chante les derniers vers , le toile tomber)
FIN DU QUâTEIÈME acte.
ACTE V, SCÈNE I. a85
mit0MtiÊivM /M ik^fy»>yvvv ¥ ¥VityMt¥vm)vtit/v»i¥V¥vvtiyymivy»MmtmmvwtMt^^
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
La place publique d'Altdorf. Dans le fond, k droite , on voit le
château fort dTri , avec des échafaudages qui l'entourent ,
comme à la troisième scène du premier acte. A droite,
on aperçoit , sur plusieurs montagnes , de grands feux qui
ont été allumés comme signal. On entend dans le lointain
les cloches sonner de plusieurs côtés. Le jour ne fait que
commencer.
RUODI, KUONI, LE MAITRE TAILLEUR DE
' PIERRES et beaucoup d'autres habitans^ des
femmes et des enfans.
&UODI.
V oYEz-yous sur les montagnes ces signaux en-
flammés?
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Entendez-vous les cloches du coté d'Unterwald ?
RUODL
Les^ ennemis sont chassés.
LE TAILLEUR DE PIERRES.
Les châteaux sont pris.
RUODL
Et nous souffrons encore à Uri que ce château des
I
Ttm GUILLADME TELL,
tyrans subsiste sur notre sol ? Serons-nous les der-
niers à nous déclarer libres?
LE TAILLEUR DE PIERRES. *
Voulez • vous donc laisser en place cet instru-
ment d'oppression ? Allons , il faut le renverser.
TOUS.
Oui , renversons , renversons ce château.
j
RUODI.
Où est la trompe d'Uri?
LA TROMPE D'URI.
Me voici; que faut-il faire?
RUODI.
Montez au clocher et sonnez de votre trompe;
que le bruit soit entendu au loin dans les monta-
gnes, qu'il soit répété par tous les échos des rochers^
que tous les hommes des montagnes se rassemblent
rapidement.
( Le crieur s'en va. Wallher Farst arrive. )
WALTHER FURST.
Arrêtez, amis, arrêtez. Nous ne savons pas encore
ce qui s'est passé à Unterwàld et à Schwitz ; atten-
dons qu'il nous arrive un message.
RUODI.
Et pourquoi attendre ? le tyran est mort , le jour
de la liberté est arrivé.
LE TAILLEUR Dfi PIERRES.
Et ces feux allumés qui brillent sur toutes les
montagnes, ne sont-ils pas un signal suffisant ?
ACTE V, SCENE I. 787
RUODI.
Allons y allons, prêtez-moi votre aide, les femmes
comme les hommes; renversons les échafauds, dé-
truisons les voûtes , abattons les murailles ; qu'il ne
reste pas pierre sur pierre.
LE PÉCHEUR.
Allons, compagnons, c'est nous qui avons construit
ce château; nous saurons bien le détruire.
TOUS.
Allons , à l'ouvrage.
(11$ se prëcipiteat tous vers le ck&teau. )
WAÊTHER FURST.
Le sort en est jeté , je n'ai pu les retenir.
( Meichtal et Baumgarten arrivent. )
MELCHTAL.
Eh quoi, ce château est encore debout, tandis que
Sarnen est en cendres et que Rossberg est renversé
de fond en comble !
WALTHER FURST.
Vous voici , Meichtal ! Nous apportez-vous la
liberté? Dites, le pays est-il délivré de ses ennemis?
MELCHTAL lembrasseJ
Notre sol est affranchi. Réjouissez-vous, mon
i*cspectable ami : * au moment où nous parlons , il
n^y a plus aucun tyran sur la terre de Suisse.
WALTHER FURST.
Âh ! parlez : comment vous êtes-vous rendus maî-
tres de ces forteresses !
a88 GUILLAUME TELL,
MELGHTAL.
Cest Rudenz qui^ avec une audace hasardeuse ,
s'est courageusement emparé de Sarnen ; et moi ,
j'ai la nuit dernière escaladé Rossberg. Mais appre-
nez ce qui est arrivé : nous avions déjà chassé les
ennemis du château^ et nous venions d'allumer avec
transport un incendie dont les flammes s'élevaient au
ciel , quand Diethelm, le page de Gessler s'est élancé
en criant que la dame de Bruneck était en proie à
la fureur du feu.
WALTHER FURST.
Juste Dieu !
( On entend les échafauds sVcrouler. )
MELCHTAL.
C'était dans ce lieu même qu^elle avait été se-
crètement renfermée par ordre du gouverneur.
Rudenz s'élance désespéré ; déjà nous entendions
le bruit des poutres qui s'écroulaient, et les cris
de détresse de l'infortunée perçaient à travers la
fumée.
WALTHER FURST.
A-t-elle été sauvée ?
MELCHTAL.
Il fallait de la résolution et de la promptitude ; si
Rudenz n'eût été que notre seigneur, nous n'eus-
sions pas exposé notre vie pour lui; mais il est notre
confédéré , et Berthe a toujours honoré le peuple.
Ainsi nous nous sommes courageusement^ aurisq[ue
de nos jours, précipités dans le feu.
WALTHER FURST.
A-t-elle été sauvée ?
/
ACTE V, SCÈNE I. 289
MELCHTAL.
Oui y elle l'a été. Rudens et moi nous l'ayons em-
portée à ti^avers les flammes , marchant sur des
poutres qui s'abîmaient sous nos pas. Quand elle a
été sauvée, et que, revenant à elle, ses yeux se sont
levés au ciel, le baron s'est précipité dans mes bras,
j'ai reçu ainsi son serment muet d'une alliance
éternelle, à l'épreuve de tous les coups du sort,
comme ellel'avait été de l'ardeur des flammes.
WALTHER FURST.
Où est Landenberg ?
MF.LCIITAL.
Dans les montagnes de Brunig. Si celui qui a rendu
mon père aveugle , n'a pas été privé de la lumière ,
cela n'a pas dépendu de moi. Je l'ai j>oursuivi, je l'ai
atteint dans sa fuite, et l'ai traîné aux pieds de mon
père : mon épée était déjà levée sur sa tête, quand, im-
plorant la miséricorde du pauvre vieillard aveugle, il
a obtenu de lui le don de la vie : il a prêté un ser-
ment de bannissement; il le tiendra et ne cherchera
plus à revenir, car il a éprouvé la force de notre
bras*
WALTHER FURST.
11 est beau à vous de ne pas avoir souillé de sang
la pureté de cette victoire.
LES ENFANS traînent «ir U théâtre IwdébràdM tfc^aCuiAi.
Liberté, liberté!
( La trompe dUri te fait entendre avec force. )
WALTHER FURST.
«
Voyez quelle fête; elle sera gravée dans le souve-
nir des enfans, jusque dans leur deimière vieillesse.
Ton. V. Schiller. ig
ago GUILLAtJME TELL,
( De jemiM filles portent 1« chaptau ivur une perche. Le théâtre se remplit de peuple. }
RUODI. *
Voilà ce chapeau devant lequel il fallait qous
courber.
BAUM6ARTEN.
Hë bien ! qu'en devons-nous faire ; décidez-en?
WALTHER FURST.
' Dieul... Cest sous ce chapeau qu'était placé mon
petit-fils.
PLUSIEURS VOIX.
Il faut le brûler; il faut détruire ce monument de
la tyrannie.
WALTHER FURST.
Non^ laissez-le subsister. Il devait être un in-
strument de la tyrannie; qu'il devienne un signe
éternel de notre liberté.
( Les habitans, hommes, femmes et enfans, se tiennent lés uns debout, d^aiitres astis sur
les débris des échafauds , et sont pittoresquement groupés en demi-cercle. )
M^LCHTAL.
Nous voici joyeusement placés sui^ les débris de là
tyrannie. Confédérés, ce que nous ayons juré au
Rutli est maintenant accompli.
WALTHER FURST.
. L'entreprîsîe est commencée, mais elle n'est point
achevée ; il npus faut encore du courage et une con-*
corde inaltérable. Soyez certains que l'empereur ne
tardera pas à vouloir venger la mort de son bailli ^
et à rétablir ici , par la force , ceux que nous avons
chassés.
MELCHTAL.
Eh bien! s'il conduit ici son armée, nous .qui
jLCTE V, SCÈNE I. • 291
avons chassé les ennemis intérieurs^ nous saurons
biefi repousser les ennemis du dehors.
RUODI.
On ne peut pénétrer dans cette contrée que par
lin petit nombre de passages; nous y ferons une bar-
rière de nos corps.
BAUMGARËEN.
Nous sommes unis par les' liens d'une alliance
éternelle, etses armées ne peuvent nous épouvanter.
( Le cure et Stauffacher arrivent. )
LE CURÉ.
Quelle terrible justice du ciel !
QUELQUES HABITANT.
Qu'est-ce?
LE CURÉ.
Dans quel temps nous vivons !
• WALTHER FURST.
Parlez, qu'y a-t-il? Ah! vous voici, seigneur
Werner ! Que venez-vous nous annoncer?
LES HABITANS.
Qu'est-ce donc?
LE CURÉ.
Vous allez in' entendre avec surprise -
STAUFt'ACHER.
Nous sommes; délivrés d'une grande Crainte*
LE CURÉ.
L'empereur vient d'être assassiné.
WALTHER FURST.
Juste. Dieu !
( L«s habitaiu m preMent en tumulte autour de StaufFvchei* )
^
sga GUILLAUME TELL,
TOUS.
Assassiné I Comment! l'empereur? Éooutotti*
L'empereur?...
MELGHTAL.
Cela n'est pas possible. D'où tous vient cette nou^
velle?
STAUFFAGHER.
Elle est certaine. C'est à Bruck que l'empereur
Albert est tombe sous les coups d'un assassin. Un
homme digne de foi, Jean MùUer^ de Schaffouse^
yient de l'annoncer.
WALTHER FURST.
Qui a ose se porter à cette action criminelle?
STAUFFAGHER.
Le nom de l'assassin la rend plus criminelle
encore : il était son neveu , le fils de son frère ; c'est
le duc Jean de Souabe qui a commis ce meurtre.
MELGHTAL.
Et quel motif a pu le pousser à ce parricide ?
STAUFFAGHER.
L'empereur retenait son héritage paternel et le
refusait à ses vives réclamations ; on dît même ^û'il
avait le projet de mettre un terme aux demandes de
son neveu , en le contraignant à couvrir son front
de la mitre épiscopale. Quoi qu'il en soit , ^le jeune
prince a prêté l'oreille aux conseils criminels de
quelques-uns de ses compagnons d'armes ; et arec les
seigneurs d'Eschenbach , de Tegerfeld, de Wart
et de Palm , il a résolu ^ puisqu'on lui refusait ses
droits > de se venger de *a propre main.
V
ACTE V, SCÈNE I. agî
Et dtitesk-nouâ eomment le crime s'est consomme.
STAUFFACHER.
L'empereur cheminait de Stein à Bade , pour
retourner à Kheinfeld où est la cour ; il avait
avec lui les princes Jean et Lëopold^ et une suite
nombreuse de grands seigneurs. Quand il fut ar-
rivé à la Reuss , au lieu où il faut la traverser en
bateau , les assassins s'empressèrent d'entrer les
premiers dans la barc^ue, de" sorte que Tempereur
se trouva çëparé de sa suite ; après avoir traverse
la rivière, au moment où l'empereur passait d^ns un
champ labouré , pr^ des ruines d'une antique cité
construite pw les païens^ en face du château d'Habs-
bourg , d'où est sortie sa- noble race , le duc Jean l'a
frappé d'un poignard dans la gorge , Rodolphe de
Palm Fa percé de sa lance, et Eschenbach lui a
fendu la tête; l'empereur est tombé dans son sang,
assassiné par les siens et gissant sur son propre
domaine. Ceux qui auraient pu le défendre voyaient
de l'autre rive le crime se consommer; mais, séparés
par le torrent, ils ne pouvaient que pousser des cris
inutiles ; une pauvre femme se trouvait seule dans
le chemin , et c'est elle qui a reçu le dernier soupir
de l'empereur.
MELGHTAL.
Ainsi celui dont l'ambition était insatiable a fini
par descendre au tombeau avant le temps.
STAUFFACHER.
Une horrible terreur s'est répandue sur tout le
pays f les passages des montagiies sont gardés , cha-
a()4 GUILLAUME TELL,
quecanton veille sur ses frontières, l'antique Zurich
a fermé ses portes pour la première fois depuis trente
ans, tant les meurtriers et plus encore ceux qui
veulent punir le crime inspirent de crainte, caria
reine de Hongrie, la fîère Agnès s'approche, armée
de la proscription ; elle a abjuré la douceur de son
sexe, et veut venger le sang royal de son père eur
toute la race des meurtriers , sur leurs serviteurs",
sur leurs enfans et les enfans de leurs enfans, et
même sur les pierres de leurs châteaux; elle a juré
d'immoler des générations entières sur le tombeau
de son père et de se baigner avec délices dans le
sang.-
HELCHTAL..
Sait-on oi\ les assassins ont dirigé leur fuite?
STA.UF FACHER.
Aussitôt après te crime ils ont fui par des che-
mins difFérens, et se sont séparés pour ne plus se
revoir sans doute. Leduc Jean doit errer. dans les
montagnes.
WALTHEB FOHST,
Ainsi leur attentat leur sera inutile. La vengeance
ne rapporte aucun fruit; elle se dévore elle-même
avec effroi ; elle n'a d'autre joie que le meurtre , et
la cruauté est le seul de ses désirs qui soit assouvi.
STAUFFACIIER.
Le crime ne sera d'aucun profit aux assassins ,
mais nous recueillerons d'une main pure les fruits
heureux de ce sanglant attentat. Nous somnnes
maintenant délivrés d'une grande crainte; le plus
puissant ennemi de notre liberté est tombé, et l'on
ACTE V, SCÈNE I. ag5
croit que le sceptre sera transporté de la maison de
Habsbourg à une autre famille ; l'Empire veut main*
tenir la liberté de son élection. .t ^
■
WALTHER FURST ET PLUSIEURS AUTRES.
En savez-vous quelque chose ?
STAUFFACHER.
La plupart des suffrages se portent déjà sur le
comte de Luxembourg.
WALTHER FURSIT.
Nous avons été sages de rester fidèles h l'Empire ;
maintenant nous pourrons en espérer justice. •
STAUFFACHER.
Le nouvel empereur aura besoin de se faire des
amis dévoués , et il nous protégera contre les ven<^
geancea de l'Autriche.
^ ( "Les habitans s'embrassent les ans les autres. ) «
( Le sacristain arrive avec uiy messager. )
LE SACRISTAIN.
Voici les respectable chefs de notre pays.
LE CURÉ ET PLUSIEURS AUTRES.
Qu'est-ce donc?
LE SACRISTAIN.
C'est un messager de l'Empire qui apporte une
lettre.
TOUS, àWaltherFiv>t.
Ouvrez-la et lisez.
WALTHER FURST.
Aux bons habitans d'Uri, de Schwitz et d'Under-
wald^ la reine Elisabeth souhaite salut et prospéi4té.
296 GUILLAUME TELL,
QUELQUES VOIX.
Que nous veut la reine ? nous ne sommes pas sous
sa loi.
WALTHER FUKST lit.
« Au milieu de l'extrême douleur où la plonge
» son veuvage et la mort sanglante de son époux et
» seigneur , la reine s'est ressouvenue de l'antique
» fidélité et de l'amour que la Suisse lui a toujours
» montrés. »
MELGHTAL.
Du temps de son bonheur , elle n'y a jamais songé.
LE CURÉ.
Silence! écoutez.
WALTHER FURST.
« Elle se persuade que ce bon. peuple ressentira
» une juste horreur pour ce crime et ses misérables
)) auteurs; c'est pouquoi elle espère que les trois
» cantons ne prêteront aucune assistance aux meur-
}) triers, et qu'au contraire ils feront preuve de fidé-
» lité en aidant à leur punition et s' efforçant de les
» saisir; se souvenant de l^mour et de la faveup
» que la maison de Habsbourg a toujoursaccordés à
» la Suisse. »
( Les habitaos laissent Toir des signes de malveillance. ) ,
PLUSIEURS VOIX.
L'amour et la faveur !
STAUFFACHER.
Nous avons été favorisés par Rodolphe de Habs-
bourg^ il est vrai; mais son fils, en quoi a-t-il mérité
notre reconnaissance ? A-t*-il ratifié notre lettre de
franchise comme avaient fait tous les ^mpereara
ACTE V, SCÈNE I. «97
avant lui? a-t-il rendu la justice d'après d'équita-
bles lois? a-t-il accordé protection à l'innocence ^
opprimée ? a-t-il seulement voulu entendre les dé-
putés que dans notre désespoir nous lui avions
envoyés? Il n'a rien fait de tout cela; et aurions-nous
été obligés de reconquérir nous-mêmes nos droits
par notre courage si nos maux l'avaient touché ? De
la reconnaissance pour lui! Il n'a pas semé pour
recueillir ce fruit dans^ nos vallées. Assis sur un
trône élevé , il pouvait être le père du peuple ; il a
préféré de donner ses soins au seul accroissement
de sa famille. Que ceux qu'il a enrichis donnent des
larmes à sa mémoire.
WALTHER FDRST.
I^ous ne nous réjauissons pas de sa perte, et nous
ne gardons plus maintenant le souvenir de nos
maux passés; ils sont loin de nous. Mais venger la
mort d'un souverain qui ne nous a jamais fait aucun '
bien , et poursuivre des hommes qui ne nous ont
fait aucun tort, cela ne nous convient pas, et
nous n'en ferons rien ; ce ne pourrait être qu'un
libre tribut d'amour , car sa mort nous a affranchis
de tout devoir; nous nen avons plus aucun à acquit-
ter envers lui.
MELCH'ML.
Que la reine exhale son chagrin par des pleurs ,
que les sanglots de sa douleur accusent le Ciel ; ici
vous voyez tout un peuple à genoux , remercier ce
même Ciel de son affranchissement : c'est par l'amour
et les bienfaits seulement qu'on, peut mériter des
larmes.
(Le messager sVn va.)
29» GUILLAUME TELL,
STAUFFACHER, «n peuple.
Où est donc Tell? devrait-il seul nous manquer,
lui le fondateur de notre liberté? C'est lui dont la
souffrance a été la plus vive^ c'est lui dont l'action a
été la plus grande. Allons , allops le trouver dans
sa demeure y et saluer notrelibérateur à tous.
( Us s'en vont. 1
SCÈNE IL
^
Le vestibule de la maison de Teil. Le feu est allumé dans le fojer.
La porte d'entrée est ouverte.
HEDWIGE, WALTHER et GUILLAUME,
HEDWIGE.
Votre père revient aujourd'hui ; mes enfans^ mes
chers enfans^ il vit; il. est libre > et tous aussi nous
sommes libres , et c'est votre père qui affranchi son
pa/s.
WALTHïjR.
Et moi aussi , ma mère , j'ai eu part à tout ceci ,
et mon nom ne sera pas oublie. Quand j'étais exposé
& la flèche de mon père ^ je n'ai pas eu peur.
HEDWIGE TeiÂràsse.
Oui ,; tu m'as été rendu; deux fois j'ai eu à remer-
cier le Ciel de t'avoir dôhn^ la vie , deux fois il a
récompensé par ton existence les douleurs mater-
nelles; elles sont finies 9 tu m'es rendu, je tiens mes
deux en fans j et. ton père chéri revient aujourd'hui.
'<
ACTE V, SCÈNE IL 299
■
' ( 'Co moiiiA M prÀente 4 ]« porte de la maison. )
GUILLAUME.
Voyez , ma mère , voyez , un bon religieux est là
à la porte ; assurément il vient demander pour la
quête.
" HEDWIGE.
Faites-le entrer , nous prendrons soin de lui ; il
ver^a qu'il est entre dans la maison d'un ami.
( Elle entre dans l'inteneur de la maison , et revient un moment après avec une écuene.)
' GUILLAUME, au moine.
Entrez, brave homme, ma mère va vous apporter
de quoi vous rafraîchir.
WALTHER.
Venez vous reposer; reprenez des forces pour
continuer votre route.
LE MOINE, avec un regard effrayd et une physionomie égarée.
Où suis-je? dites-moi dans quelle contre'ejé me
trouve ici?
WALTHER.
Vous êtes donc égare , puisque vous ne le savez
pas? Vous êtes à Burglen dans le canton d'Uri, sur
la route de la vallée de Schachen.
LE MOINE, à Hedwige qui revient.
-^ •
Etes-vous seule ? votre mari est^il à la maison ?
HEDWIGE.
*
Je l'attends à l'heure méine. Mais qu'avez-vous ?
vos regards ne semblent pas d'un heureux augure.
Qui que vous soyez > vous avez soif, désaltérez-vous,
(•BU« lut pi-ésebté Vécuelk. )
3cK> GUILLAUME TELL,
LE MOINE.
Bien qu'une soif ardente m'accable , je n'y yeux
pas toucher que vous ne m'ayez permis auparavant. . .
HEDWI6E.
Ne me touchez pas, n'approchez pas de moi,
demeurez éloigné ; j'entendrai vos dfscours.
LE MOINE.
Par ce feu qui brûle dans votre foyer hospitalier ,
par vos enfans chéris que je tiens embrassés. . .
(H ▼eut uûùt im de stt enfant.)
HEDWIGE.
Homme inconnu , que voulez-vous dire ? Laissez
mes enfans. Vous n'êtes pas un saint religieux , non
vous ne Têtes point; cet habit est un symbole de
paix, et la paix ne respire point sur votre visage;
LE MOINE.
Je suis le plus malheureux des hommes.
HEDWIGE.
Le langage des infortunés s'empare du cœur;
mais vos regards ne sauraient m'attendrir.
WALTHER, s'élanfant hors de la maison.
Ma mère, voici mon père.
(Il sort.)
HEDWIGE.
mon Dieu !
( Elle Toadrait marclier; mail elle s'atréte lonte tremblaiite. >
GUILLAUME aoK.
Mon père!
WALTHER, dckoiB.
Vous voici de retour ?
ACTE V, SCÈNE II. 3oï
GUILLAUME, dehors.
Mon père^ mon père chëri !
TELL, dehors.
Oui f me vchcî. Oà est Yotre mère? '
(lUeotrttit.^
WALTHER.
Elle est là sans pouyoir avancer , tremblante de
crainte et de joie.
, TELL.
Hedwige ^ Hedwige ! mère de med enfans , Diett
nous a secourus ! aucun tyran ne pourra désormais
nous'sëparer.
HEDWIGE le pressant dans ses bna.
Tell ! Tell ! que d'angoisses j'ai souffertes pour
toi!
( Le moine regarde atteBlÎTamtAt.^
TELL.
Oublie-les maintenant^ et ne vivons jAus que
pour le bonheur. Je suis de retour, ici, dans ma
demeure ^ >tt je ue retrouve au miUtu de et que
j'aime.
GUILLAUME.
Vous n'avez pas rapporté votre arbalète^ nu)n
père ; je ne la vois pas.
TELL.
Tu ne la verras plus , je l'ai suspendue dans un
lieu consacré ; elle ne me servira plus pour porter à
la chasse.
HEDWIGE.
TeUITellI...
4
(Ëfle ic retire et sîbandonife ka wHitk ^"^elle tenait.)
»oa GUILLAUME TELL,
TELL.
Qui peut t'effrayer encore , chère Hedwige?
HEDWIGE.
Eh quoi! te voici revenu près de moi? Cette main,
je puis encore la presser. Cette main.... Ah! mon
Dieu!...
TELL , d^on ton pénétré et ferme.
Cette main nous a sauvés et a délivré la patrie ; je
puis l'élever au ciel librement. (Le moine paraît vi*
ifement ému. Tell T aperçoit. ) Quel est ce religieux?
HEDWIGE.
Je l'oubliais ; parlez-lui ; sa présence me cause de
l'effroi.
LE MOINE s^approcbe. .
Vous êtes Tell , sous la main de qui est tombé le
gouverneur ?
TELL.
Oui f je le suis , et l'avouerais à toute la terre.
LE MOINE.
Vous êtes Tell? Ah ! c'est la main de Dieu qui ma
conduit sous votre toit.
TELL fixe les yeux sur lui.
Vous n'êtes pas un religieux. Qui êtes-vous?
LE MOINE.
Vous avez frappé le gouverneur, cet auteur de
tous vos maux; et moi aussi j'ai frappé un ennemi
qui me ravissait mes droits. H était votre ennemi
comme le mien ; j'ai délivré de lui cette contrée.
TELL, reculant.
Vous êtes.... Je suis saisi d'horreur I Enfans, en-
ACTE V, SCÈNE II. 3o3
fans ^rentrez; chère Hedwige^ éloignez-rous. Âhl
malheureux ! vous seriez. . .
«EDWIGE.
Qui est-il?
TELL.
Ne me le demande pas. Va va; tes enfaus ne doi^
vent pas entendre ; sors de la maison , éloigne*tôi ;
tu ne peux rester sous le même toit que lui.
HEDWIGE.
Ah ! quel malheur ! Qu'y a-t-il donc ? venez.
( Elle sort avec ms eofans. )
TELL, tu moia«.
Vous êtes le duc d'Autriche. Oui, c*est vous, c'est .
vous qui avez frappé l'empereur, votre oncle et
votre souverain.
^ ^ JEAN LE PARIGIDE.
Il m'avait ravi mon héritage.
TELL.
Vous avez: assassiné votre oncle, votre empereur,
et la terre ne tremble pas sous vbs pas , et le soleil
ne voua refuse pas sa lumière ! . •
JEAN LE PARRICIDE.
Tell, écoutez-moi, avant que de...
TELL. ^
Pégoùttant du sang d'un souverain , d'un père ,
comment osès-tu souiller ma demeure de ta pré-
sence ? comment oses-tu porter tes yeux sur uu
honnête homme et réclamer de lui l'hospitalité?
JEAN LE PARRICIDE.
J'espérais trouver plus de commisération chez
o4 GUILLAUME TELL,
Tous^ qui HTez aussi exercé votre vengeance sur un
ennemi.
TELL.
•
Malheureux ! oses-tu bien comparer le crime san-
glant de l'ambition avec la. juste défense d'un père?
Est-ce la tête chérie de ton enfant que tu as voulu sau-
ver? est-ce la sainteté des asiles domestiques qae tu as
voulu protéger ? as-tu cherché à prévenir la terreur
et la ruine des tiens ? J'élève au ciel des mains pures,
et je maudis et toi et ton crime; j'ai vengé les droits
sacrés de la nature , toi tu les as violés. Je n'ai rien
de commun avec toi. J'ai défendu ceux qui devaient
m'étre chers, et toi, tu as assassiné celui que tu devais
respecter.
JEAN LE PARRICIDE.
Je suis au désespoir , sans nulle consolation , et
vqus me repoussez ?
TEtL.
|ifon cœur frémit alors que je te parle. Sors,
poursuis ta malheureuse route, ne souille pas la
cabane où habite l'innocence.
JEAN LE PARRICIDE se retourne pour partir.
Je ne puis plus , je ne veux plus supporter la vie.
TELL.
Et cependant je prends pitié de toi. Dieu du ciel !
si jeune, issu d'une si noble race, le petit-fils de
Rodolphe, de mon empereur et de mon maître,
poursuivi comme meurtrier, est là sur le seuil de
ipa pauvre cabane,, suppliant et désespéré!
(Il détgume l*. wàif.)
ACTE V, SCÈNE II. 3o5
JEAIf I.E PARRICIDE.
Ah ! si vous êtes capable dç pleurer, laiss»-YOus
attendrir sur mon sort. Il est affreux.... Je suis un
prince.... je l'étais.... j'aurais pu vivre heureux •si
j'avais siu réprimer l'impatience de mes désirs. Mais
l'envie dévorait mon cœur, je voyais la jeunesse de
Léopold, mon cousin, embellie par les honneurs^
élevée pour la souveraineté , et- mot ^ du même Age
que lui , j'étais retenu da»s uiié sartile: ihinorité*
TEXL.
Malheureux , ton oncle n'aVait-i! pas raison de ne
point te confier un état et des vassaux ; ta ragé ih-'
sensée et féroce n'a-t-elle pas pris le terrible soin
àe justifier la prudence de ses. refus ? Oii sont les
complices sanglans de ton cripae?
JEAN LE PARRICIDE.
Xignore où les aura conduits la céleste vengeance;
je ne les ai pas revus depuis ce malheureux moment.
TELL.
Sais-tu que la proscription te poursuit , qu'il est
défendu d'être ton ami , qu'il est ordonné d'être ton
ennemi.
JEAN LE PARRICIDE..
Aussi je m'éloigne de tous les chemins battus; je
n'ose heurter à la porte d'aucune cabanç; je tourne
mes pas vers les. déserts. Dans mou ei&oi, j'erre
sans cesse dans ces montagnes y et quftud je viens
à apercevoir ma propre image dans le ruisseau ,
je recule épouvanté. Ah! si vous pouvez sentir quel-
que pitié, si l'humanité vous touche....
( n • prMttrof âcvaafc lut >
TOM. Y. Schilier. 20
3o8 GUILLAUME TELL,
reux pour le traverser, une sombre entrée se pré-
sente dans les rochers ; le jour n'y a jamais péné-
tre : vous la traverserez, et elle vous conduira
dans une riante et paisible vallée ; vous la parcour-
rez d'un pas rapide, car vous n'oseriez séjourner
aux lieux où le repos habite.
* ■ k •
JEAN LE PARRIQIPS.
Rodolphe ! Rodolphe , mon royal aïeul ! est-ce
ainsi que ton petit-fils devait quitter le sol de ton
empire ?
TELL.
En gravissant toujours vous arriverez sur le som-
met du Saint-Gothard , où deux lacs éternels sont
alimentés par les eaux du ciel. Là vous prendrez
congé de la terre allemande , et le cours rapide d'un
autre torrent vous guidera jusqu'en Italie où vous
trouverez votre salut. (On entend le ranz de^ s^acket
et la son des cornets siiis:sès. ) J'entends du bruit.
Partez.
9ÊPWIGP r«ri«ii|.
Tell, où ^te^vQU» ? Mon p^re viieat ici} U faule
)ifwem^ 4e \QW le§ ccmfQd^r»^.$ apprachi»^
JEAN LE PARRICIDE.
Malheur à moiî je doi$ éviter le spectacle du
Bonheur.
■ TELE.
Chère épouse, donne qudque noiùrriture à cet
homoie et chargë-lç dç provisions ,' car sa route est
longue et il ne; peut espérer aucun cite. Fais^promp-
tement; on approche. ' ' ' ' -
ACTE V, SCÈNE II. ào§
HEDWIGE.
Ne le demande pas f quand il partira , détourne
tes yeux et ne remarque pas la route qu'il prendra.
(lip parricide s'approche de Tell avec une vive ëmotioiK Tell lai fait signe de la nMiii
et sort. Après gue chacun s'est âoignë d'un o6lé diffôrent, la scène change.) •
SCÈNE III.
Le fond de la vallée ou est située la maison de Tell ; le coteau
est couvert de paysans qui forment un grouppe. D'autres ar-*
rivent en suivant'un sentier qui descend des hauteurs vers le
Schaken. Wahher Furst elles deux enfans, Melchtal et Stauf-
facher s'avancent , et quelques-uns se pressent autour d'eux.
Lorsque Tell paraît , ils l'accueillent avec des cris de joie.
TOUS.
Vive Tell ! notre sauveur , notice libérateur !
«
( Pendant que les uns entourent Tell et Temhrassentf Rudenz et Berthe paraissent.
Budens embrasse les paysans, et Berthe embrasse Hedwige. La musique accompagne celle
scène muette. Un moment après Berthe s'avance au milieu du peuple. )
BERTHE.
Habitans confédérés^ admettez-moi dans votre
éternelle alliance. Moi, qui la première ai eu le bon-
heur de trouver assistance sur cette terre de liberté ,
je confie mes droits à vos puissantes mains : vou-
drez-vous me protéger comme votre concitoyenne ?
LES HABITANS.
Oui, nous vous secourrons de nos biens et de notre
sang.
aiQ GUILLAUMIE TEU, ACTE V, SCÈNE III.
\ BERTHE.
Eh bien , je donne ma main à ce jeune homme ,
et libre je Taîs devenir l'épouse d'un homme libre.
RUDENZ.
Et moi je déclare libres tous le^ vassaux de mou
domain^.
(La »iii^« M faft 4# BouTMa eoUnirp. — La toiU toipilie.)
TIV DU CINQUIEME BT DBRHISR ÂCT£.
L'HOMMAGE DES ARTS.
scène; lyrique
COMPOSÉE EN L*HONNE|JR DE SON ALTESSE IMI^ÉRIALE
LA PRINCESSE HÉRÉDITAIRE DE WEIMAR,
i
MARIA PAULOWNA,
GRANDE-DUCHESSE DE RUSSIE,
çt repr&entëe à Weimar , sur le thëâtre Av U cour ,
le la novembre i8o4t
y
L'HOMMAGE DES ARTS.
mf^*fm»lfmmmam9lmm|t%vll¥m^l¥ê^^m ! ^Mk^ltm^ mw ^Mlmtl^mtlm^y*m»9nm ml yml% M ^
pe;rsonnages,
LE PÈIE.
LA ME&E.
LE JEUNE HOMME.
LA JEUNE FILLE.
CHOEUR DE PAYSANS.
LE GÉNIE.
LES AETS.
L'HOMMAGE DES ARTS
Un paysage champêtre; au milieu est un pranger chargé d^
fruits y et orné de rubans ; des paysans paraissent fort occut*
pés à le planter; des jeunes filles et d^s enfans , rangés desi
deux cptés • le soutiennent ^veç des chataes de fleurs.
• > • . il • '
LE PÈRE.
Vii^ois f arbre couronné de fleurs et de fruits dSrés ;
nous t'avons transplanté d'un climat étranger dans
notre patrie; que tes rameaux toujours verts se
eourbent toujours sous le poids de tes fruits délicieux,
TOUS LES PAYSANS.
Crçisy arbre couronné de %urs ; élève-toi jusqu'au
ciel.
LE JEUNE HOMME.
Quêtes fleurs embaumées s'assortissent avec tes
fruits dorés; résiste aux tempêtes des hivers ; que le
pours des ans ne te porte point atteinte.
. . TOUS.
Résiste aux tempêtes des hivers; que le coiu^s des
ans ne te porte point atteinte,
LA MÈRE.
Recois-le • a terre sacrée I accueille avec faveur
ce tendre rejeton d'un sol étranger! Dieu conduc*
leur des troupeaux^ dieu puissant protecteur des
pi-airies y prenez soin de lui.
LA JEUNE FiLLE.
Prenez soin de lui^ aimables Dryade$,| Pan, pèrfi
3i6 L'HOMMAGE
des bergers, protéget-le , ainsi qfié tous, libres
Oréades, prëservez-le des orages, assurez-le contre
tempêtes.
TOUS.
Prenez soin de lui , aimables Dryades , Pan père
des bergers , protégez-le.
LE JEUNE HOMME.
Puisse te sourire le ciel, toujours serein et azuré ,
A t'enyironner d'une douce chaleur ; que le soleil te
prodigue ses rayons , que la terre te prodigue sf
rosée.
TOUS.
Que le soleil te prodigue ses rayojas, que la terre
te prodigue sa rosée.
LE PÈRE.
Puisses-tu ranimer le voyageur et lui rendre la
joie, car c'est la joie qui t'aura planté; puisse ton
nectar raCraichir encore nos derniers neveux^ sou-
lagés par ton secours ils te hénirant.
TOUS.
Puisses^tu ranimer le royageur et lui rendre la
joie , car c'est la joie qui t'aura planté.
(Les garçons -et les jeunes ^les s^entfeniêfédt <!t danienf autour de Tarbre ; la musique
les accompagne et prend tout à coup ^n caractère plus noble , lorsqu'on aperçoit, aa
fond du thëatre, le Gënie entouré de sept déesses. Les paysans se retirent de chaque
ç&té du ifiékn. L« Gé*ieV«Taiio« au hmImu ; rArcbiCeetiirt, la Sculpture «tlaPemture
font à sa droite ; la Poésie, la Musique, la Danse et la Comédie sont à. S9 gaucUe.)
. .. CHpEjfR DES ARTS.
Nous venons des eont|:*ées lointaines, nous voya-
geons , passant de peuple en peuple , de siècle en
siècle; nous cherchons sur la terre une demeure
assurée pour y habiter toujours , sur un trône pai-
DESARTS. 3i7
sible^ dans une sécurité fécoude^ dans toute la
force de notre pouvoir; nous suivons notre route
sans rencontrer ce que nous cherchons.
LS JEUNE HOMME.
Regardez , quelles sont ces femmes qui viennent à
nous , semblables à une troupe de déesses? Jamais
nous ne vîmes rien de pareil , et je suis saiai d'étQn*»
nement.
LE GÉl^IE.
Quand les armes font retentir leur triste cliquetis^
quand la haine et les passions insensées sont déchaî-
nées f quand les hommes sont en proie à Terreur ^
alors nous nous enfuyons d'une course rapide.
GHCeUK DES ARTS.
Nous détestons Thypocrite et Timpie ; nous cher-
chons les hommes d'une race généreuse ; quand on
nous reçoit amicalement, avçc un dou]: accueil, alors
nous construisons nos demeures et nous fixons notre
séjour.
LÀ JEUNE FILLE.
Qu'ai-je ressenti tout à coup? que m*est-il arrivé ?
Je me sens attirée vers elles par un pouvoir mysté-
rieux ; il me semble que je reconnais ces figures
élégantes, et cependant je suis assurée de ne les avoir
jamais vues.
TOUS LES PITSANS.
Quai- je ressenti tout à coup? que m'est-il ar-
l'ivé ?
LE GÉNIE.
Arrêtons-^nous. Je vois \cx des hommes qui pa^
raissent ai^ comblç d^ bonl^eur; cet arbres est paré
3i8 L'HOMMAGE
de guirlandes et de rubans ; tout ici témoigne la
joie. Parlez ^ que se passe-t-il en ce lieu ?
LE PÈRE.
Nous sommes les pasteurs de ce canton et nous
célébrons une fête.
LE GÉNIE.
Quelle fête ? dite^le-moi ?
LA MÈRE.
Nous célébrons notre reine qui, dans sa grandeur
et sa bonté , yeut bien descendre de son royal palais,
dans notre paisible Talion.
LE JEUNE HOMME.
Elle est embellie de toutes les grâces, elle est
bienfaisante comme les rayons du solétL
LE GÉNIE.
Et pourquoi plantez-vous cet arbre ?
LE JEUNE HOMME.
Hélas I elle vient d'une contrée lointaine et ses
yeux se tom^nent avec regret vers la terre étrUAgère ;
nous voudrions enchaîner son cœur à sa nouvelle
patrie.
LE GÉNIE. •
Et VOUS plantez cet arbre dans votre sol, pour que
la souveraine s'accoutume à sa nouvelle patrie?
LAi JEUNE FILlE.
Hélas ! tant de liens chéris la rattachent à la terre
de sa jeunesse. Tout ce qu'elle y a laissé, le souve-
nir, céleste de l'enfance, le cœur adoré d'une mère,
la gçande âme de son frère , les tendres caresses de
j
DES ARtS/ 3t9
sessœnrs; tout cela pourrons-nous le lœreâdre?
de tels plaisirs ^ de tels trésors ont*ilsttne comjpên^
sation aans la nature?
L'amour résiste h Fëloignement ; l'amour n'est
point enchaîne en un seul lieu. Tel que Itt flamme >
il ne s'ëteint point , parce qu'on à fourni un autre
aliment à son ardeur. Ce qu'elle chérit au loin n'est
point perdu pour elle. Là elle a quitte l'amour , ici
elle retrouYC l'amour.
liÂ^ MERE»
Ah ! n'a-t-elle pas quitte les palais de marbre et
l'éclat des salons dorés? sa grandeur pourra-t-elle
se plaire dans ûos Tcrtes prairies^ qui ne sont dorées
que par les ra^^ons du soleil ?
LE GEI9IE.
Bergers, il ne tous a point été donné de lire dans
son noble cœur. Apprenez qu'une âme élevée sait
prêter à la yie toute sa grandeur , et ne la cherche
point ailleurs.
LE JEUNE HOMME.
noble Toyageur^ enseignez-nous à la retenir ici,
k lui être agréable ; nous voudrions l'entourer de
nos guirlandes parfumées, et la conduire dans nos
cabanes.
LE GÉNIE.
Un noble "cœur s'est bientôt formé une patrie ; il
se Crée lui-même son propre univers par sa douce
influence ; de même que l'arbre embrasse là terre
par les replis de ses racines et s'y fixe avec force ;
de même ceux qui sont nobles et bons s'attachent à
320 L'HOMMAGE
la yie par leurs actions. L amour a prompCeitieDt
tissu de doux liens. La patrie est aux lieux où Too
fait des heureux.
TOUS LES PAYSANS.
Noble voyageur > diles^nous comment nous pour-
rons retenir la souyeraine dans notre tranquille
vallée ?
LE GÉNIE.
Elle y est déjà retenue par de doux liens : tout ne
lui est pas étranger ici ; elle reconnaîtra mes compa-
gnes et moi, lorsque nous nous serons nommés. (Le
Génie aisance jusque sur Va^arUr-scène ainsi que les
déesses , elles sont rangées en demi-rcercle ; à ce mo-
ment elles laissent wir les attributs dont elles sorû
chargées y et qui jusqu'alors avaient été cachés sm
leurs draperies.) (Il s^ adresse à la princesse.) Je suis
le génie créateur qui préside à la beauté, et les déesses
des arts m'accompagnent; c'est nous qui illustrons les
ouvrages des hommes; nous embellissons les paiaiset
les temples. Nous avons habité long-temps près de ta
royale famille, et l'auguste souveraine, qui t'a donné
le jour, nous a long-temps offert les parfums du sacri-
fice qu'elle célébrait de ses nobles mains sur son autel
domestique. C'est elle qui nous a envoyés vers toi, car
. le bonheur n'est jamais complet sans notre présence.
^ARCHITECTURE ; elle porte une couronne de créneaux et tient dans sa nsainci
navire d'or.
Tu m'as vue régher sur les bords de la Newa ; ton
grand aïeul m'appela dans le Nord ; je bâtis pour
lui une seconde Rome et j'en ai fait un royal sëjonr.
Un coup de ma . baguette a créé pour la grandeui
DES ARTS. 3ai
et la puissance un séjour enchante. Maintenant le
bruit joyeux des fêtes ï'etentit au lieu où naguère
régnaient de sombres brouillards. Une flotte nom-
breuse élève ses mâts, qui épouvantent l'antique
dieu de la Baltique dans son palais marin.
LA. SCULPTURE; elle porte une Victoire dans sa main.
Souvent aussi tu m'as admirée^ moi qui fais revi-
vre les antiques dieux. Sur un rocher, oiielle restera
fixée à jamais, j'ai placé l'image d'un grand homme.
j( Elle montre la f^ictoire. ) Cet emblème que j'ai
créé, ton sublime frère le porte en ses puissantes
mains. La Victoire vole au-devant des armes
d'Alexandre , il l'a pour toujours enrôlé! dans son
armée. Moi , je ne puis rien créer qui ait la vie ;
et lui d'un peuple sauvage il a fait un peuple
civilisé.
LA PEINTURE.
Et moi, princesse; ne reconnais-tu point la déesse
dont les douces illusions reproduisent la nature?
qui par un pouvoir magique fait respirer la vie et
briller les couleurs sur une toile. Je sais tromper les
sens par un aimable artifice; et grâce à moi, le
cœur est abusé par les yeux lorsque j ai imité les traits
d'un objet aimé; j'ai souvent adouci les regrets
d'une douleur amère; ceux qui sont séparés du
nord au midi implorent mon secours et ne sont plus
tout-à-fait absens.
LA POÉSIE.
Aucun lien ne m'arrête , aucune borne ne m'est
prescrite. D'un libre vol je parcours tout l'espace.
La pensée , tel est mon empire sans limites ; la pà-
TOM. V. SchiUer. 21
/
322 L'HOMMAGE
rôle f tel est mon instrument rapide ; tout ce qui se
meut ^u ciel et sur la terre , tout ce que la nature
enfante dans ses profondeurs secrètes, n'a pour moi
lii voile ni mystère ; rien ne peut restreindre les
libres forces de la Poésie. Mais s'il lui faut choisir ,
rien ne lui semble au-dessus de la beauté des traits,
manifestant la beauté de l'âme.
LÀ MUSIQUE; elle tient une lyre.
Tu connais bien le pouvoir de l'harmonie qui ré-
sonne sur les cordes de la lyre ; toi-même tu excelles
à la toucher; moi seule je puis exprimer par mes
sons, ces sentim^ens intimées et vagues qui remplissent
le cœur. Jk réjouis les sens par un doux enchante-
metit, je répands les tornens de la mélodie : le cœur
se laisse aller à une délicieuse mollesse et Fâme sem-
ble prête à s'échapper. Par une harmonieuse pro-
gression , je t'élèverai au plus sublime sentinoient du
beau.
LA DANSE; -elle tient une eymbale.
La sublime divinité se tient dans un calme au-
guste et se montre sons un aspect sérieux ; la vîe
aime à se mouvoir en pleine liberté , la jeunesse
veut se montrer et se réjouir. Je soumets la joie au
frein de la beauté et je la retiens dans les limites de la
décence ; je pa:éte aux mortels les ailes du Zéphyr ; je
règle la mesure de leurs pas ; ma baguette com-
mande à leurs mouvemens ; mais ^on plus préciem
don, c'est la grâce.
LA COMÉDIE; elle titnt m dould» masque.
Tu vois devant toi la double face de Janus ; ici se
montre la joie, là se montre la douleur; ThoDOLme
DES ARTS. 323
flotte sans cesse du plaîftr aux larmes y et le sërieux
^e marie à ta gaite'. Je déroulerai ^ à tes yeux , la vie
dans toutes aes profaudeurs^ avec toutes SfS» aublimi-^
tes; quand tu auras abservé le graod drame du
monde , tu reTÎendraa en foi^méme aveé profit; car
celui qui pénétre le sens de tout l'ensemble ^ ap*-
prend à calmer les combats intérieurs de son âme.
LE GÉNIE.
Et nous tous, qaî paraissons à tes regards^ nous^
les divinités sacrées des beaux-arts , nous sommes
prêts à te servir. princesse ! ordonne , et sur-le-
champ y à ton commandement y de même qu'au son
de la lyre les pierres inanimées venaient former les
murs de Thèbes , tu verras se déployer devant toi
tout un monde de beauté.
L'ARCHITECTURE.
Les colonnes se rangeront près des colonnes.
LA SCULPTURE.
Le marbre s amollira sous les coups dii ciseau.
LA PEINTURE.
La vie s'animera sur la toile.
LA MUSIQUE.
Tu entendras résonner d'harmonieux accens.
LA DANSE.
La danse légère entrelacera ses bandes joyeuses.
LA COMÉDIE.
Tu verras sur ce théâtre un miroir du monde.
LA POÉSIE.
L'imagination sur ses aUes rapides te rjavira jus-
qu'au séjour céleste.
3a4 L'HOMMAGE DES ARTS.
LA. PEINiyREL
Et de même qu'Iris forme avec les rayons du soleil
les couleurs yariëes de son arc eblouissaat, de
même nous voulons , reunissant nos efforts , efitou-
rer ta yie d'un brillant réseau tissu par les déesses,
qui, au nombre sacré de sept, président à la beauté.
TOUS LES ARTS m tenant pu- la main.
C'est par l'union puissante de leurs efforts que la
yie devient noble, active, véritable.
FIN DE L'HOMMAGB DES ART&.
LE MISANTHROPE,
FRAGMENT.
-/
LE MISANTHROPE.
SCÈNE PREMIÈRE.
Uti parc champétrç.
ANGÉLIQUE DE HUTTEN, WILHELMINBUDE
HUTTENy chanainess^ 9 sa tante. EUes sor-
tent d'un bosquet; peu après Tient le jardinier
BIBER.
ANGELIQUE.
Youlez-Tous que nous attendions icl^ chère tante ?
Vous TOUS établirez dans ce* cabinet et vous lirez.
J'enverrai le jardiner chercher mes fleurs ; pendajit
ce temps-là neuf heures viendront, et il arrivera.
Cela vous convient-il ?
WILHELMINE.
Comme il vous plaira , ma chère.
( EUe entre aous le berceau. )
«
LE JARDINIER BIBER; il apporte des fleurs.
Ce sont les plus belles que j'aie pu avoir aujour-
d'hui, madame. Je n'ai plus de jacinthes.
ANaÉLIQ4UK.
Grand merci pour celles que vous» n^apportez.
BIBER.
Vous auriez bien demain une rose , la première
de tout le printemps, si vous vouliez me promettre. . •
3a8 LE MISANTHROPE.
♦
ANGÉLIQUE^
Que désirez-vous , brave Biber ?
BIBER.
Voyez- VOUS madame , voilà mes primevères pas-
sées j mes belles girotlées tirent à leur fin , et mon-
sieur n'a pas encore regardé une feuille dans son
jardin. L'année passée, j'ai desséché ce marais qui est
là-bas au nord , et j'y ai planté plus de mille pieds
d'aAfcf es.. Toute cette petite plantation commence à
pousser et à produire : c'est un vrai plaisir de s'y
promener. Je suis là dès le soleil levant , et je me
réjouis d'avance de la satisfaction que j'aurais à y
conduire monsieur une fois.... Ce sera ce soir et
encore ce soir... et monsieur n'y regarde pas. Voyez-
vous , madame , à ne vous pas mentir , cela me cha-
grine.
ANGÉLIQUE.
Cela viendra , certainement cela viendra. Ajez
patience , brave Biber.
BIBER.
Le parc lui coûte, une année dans l'antre, deux
mille bons écus , et il semble que mon travail ne
serve à rien. Aquoisuis-je bon, si je ne procure pas à
mon maître, pour son argent, une heure de distrac-
tion. Non, madame, je ne puis manger plus long-
temps le pain de mon maître , ou bien il faut qu'il
me permette de lui faire voir que je ne le Tole
point.
ANGÉLIQUE.
, Faix, paix, brave homme; nous savons tous que
vous gagnez votre gage et au-delà.
SCÈNE h 329
BIBER.
Avec votre permission , madame^ vous ne pouvez
point parler de cela. Que je passe mes douze heures
à soigner son jardin , que je ne lui vole rien , que je
maintienne le bon ordre parmi mes gens , tout cela
monsieur le paie avec de l'argent; mais que je fasse
cela avec joie , parce que je le fais pour lui, que j'en
rêve les nuits , que je me lève avec le soleil , c'est ce
qui ne peut se payer qu'avec le contentement de
mon maître. Une seule visite dans son parc , serait
plus pour moi que tout son Pérou. Et voyez-vous ,
madame^ c'est pour cela même que je vous...
ANGÉLIQUE.
. Finissons cela, je vous prie. Vous savez vous-
même combien de fois et toujours inutilement*. é.
Hélas ! vous connaissez bien mon père.
B I B E R f viTement et lui prenait la main.
Il n'est pas encore venu dans sa pépinière. De-
mandez-lui qu'il me permette de le conduire dans
sa pépinière. Il n'est pas possible que les arbres, qui
n'ont pas de sentiment, me donnent une récom-
pense, et que les hommes me la refusent. Qui pour-
rait croire qu'il désespère du bonheur , au point de
payer les travaux, et de ne pas vouloir de leur
succès ?
ANGÉLIQUE.
Je vous le promets , brave Biber. Peut-être êtes-
vous plus heureux avec les plantes, que mon père
avec les hommes. *
BIBER tfrau.
Et il a une telle fille î (// veut en dire das^antage ,
33o LE MISANTHROPE,
mais s'arrête. Puis après un moment de silence : ) Mon
maître a pu éprouver beaucoup de maux par les
hommes ^ il a pu être trompé dans son attente , dans
ses sages projets; mais (il prend la main djingélique
awc ifii^acite'), mais il lui est resté une espérance. Il
n'a pas éprouvé tout ce qui peut déchirer le cœur
de rhomme.
(Il s'éloigne.)
SCÈNE II,
ANGÉLIQUE , WILHELMINE.
WILHELMINE, m Uvantet le suiTant des yeux.
Singulier homme ! Lorsqu'on touche cette corde ,
cela lui va toujours au cœur. H y a quelque chose
d'incompréhensible dans son sort.
ANGÉLIQUE inquiète et regardant à Tentour.
Il est bien tard : jamais il ne s'est fait aussi long-
temps attendre ! Rosenberg. ...
WILHELMINE.
Il ne tardera pas. Que d anxiété encore et d'impa-
tience !
ANGÉLIQUE.
Et cette fois ce n'est pas sans motif ^ chère tante;
cela peut-il être autrement? J'ai vu ce jour appro-
cher avqc angpisses.
WILHELMINE.
N'attends pas trop d'un seul jour.
ANGÉLIQUI:.
S'il allait lui déplaire I si leurs caractères se re-
SCÈNE II. 33i
pôussSiienl mutuellement ! Comment puisf-je espérer
qu'il sera la première exception à la règle com-
mune? Si leurs caractères allaient se repousser!
Cette amertume maladive de mou père , et la fierté
de Rosenberg facilement irritable ! cette mélaucolie,
et ]a gaité douce et spirituelle de Rosenbel*g I ah I
quel jeu funeste di9 la nature! et qui me garantit^
que , se hâtant de l'apprécier sur cette première
épreuve , il né lui interdira même pas une seconde
visite ?
WILHELMINE.
Cela est possible, ma chère; cependant votive
cœur, encore hier, ne vous disait rien de tout cela.
ANGÉÏ.IQUB,
Hier ? Tant que je n'ai vu que lui , tant que je n'ai
pensé qu'à lui, je ue réfléchissais à rien de plus ; je
parlais alors comme une jeune fille légère et ai-
mantai maintenant l'idée de mon père saisit mon
imagii^ation, et mei$ espérances s'évanouissent. Pour*
quoi cet aimable 9onge n'a^^t-^il pu se prolonger?
pourquoi a-t-il fallu jouer tout le bonheur de ma
TÎe sur une terrible et unique chance ?
WILHELMINE.
Tes craintes te font tout oublier, Angélique. Pe-
puis le jour oU Rosenberg te fit connaître son amour,
où pour toi il rompit tous les liens qui l'attachaient
à la cour et aux plaisirs de la capitale , où il s'est
volontairement confiné dans la triste solitude de ses
terres pour vivre près de toi ; depuis ce jour, la pen-^
sée de ton père n'a-t-cUe pas empoisonné ton repos ?
n'est-ce pas toi qui as voulu faire cesser le mystère
33s LE MISANTHROPE,
de cette liaison 7 n*est-ce pas toi qui Ta poursuivi de
tes prières et de tes sollicitations continuelles jus-
qu'à ce qu'il t'ait promis » assez à contre-cœur y de
rechercher la fareur de ton père? Mon père, disais-
tu , ne tient plus que par un seul lien aux hommes;
le monde sera à jamais perdu pour Ivti, s'il Tient à
découvrir que sa fille aussi l'a trompe.
ANGÉLIQUE «Tee émotion.
Jamais, jamais! Rappelez-le-moi chère tante. Je
me sens plus ferme , plus résolue ; tout le monde Fa
trqmpe., mais sa fille sera sincère. Je ne Yeux pas me
permettre une espérance qu'il faudrait cacher à
mon père. Que ne dois-je pas à sa bonté? il m'a tout
donné. Lui, qui est mort à toutes les joies de la vie,
qucj n'a-t-il pas fait pour m'en entourer? C'est pour
mon plaisir qu'il a fait de ce lieu un< paradis et que
tous les arts ont rivalisé pour charmer le cœar de
son Angélique et ennoblir son esprit^ Je suis la
reine de ce domaine. Il a remis à mes mains ies
soins pieux de la bienfaisance, dont son cœur blesse
ne peut s'acquitter; il m'a laissé le doux pouToirie
rechercher l'indigence honteuse , de sécher les lar-
mes cachées , et d'ouvrir un asile dans nos tran-
quilles montagnes à la misère vagabonde. Et pour
tout cela , Wilhelmine , il ne m'impose que lobli'
gation facile de me priver d'un monde qui le re-
pousse.
WILHELMINE.
Et ri'as-tu jamais transgressé cette obligation fa-
cile ?
ANGÉLIQUE.
Jai cessé de lut obéir. Mes désirs se sont portes
SCÈNE II. 333
au del& de cette enceinte ; je me le reproche j mais
je ne puis revenir sur mes pas.
WILHELMINE.
Avant que la chasse attirât Rosenherg dans ces
forêts f n'étais-tu pas plus heureuse?
ANGÉLIQUE.
Heureuse comme dans le ciel; cependant je ne
puis revenir sur mes pas.
WILHELMINE.
Ainsi tout a changé à la fois. Cette société intime
avec la nature si belle y n'est plus rien pour tdl ?
ANGELIQUE.
La nature est la méme^ mais non pas mon cœur;
j'ai essayé de la vie, et maintenant ce qui est inanimé
ne peut plus me satisfaire. Oh ! combien mainte-
nant tput est changé autour de moi ! autour de moi
il a fait varier toutes mes impressions. Le soleil qui
s'élève n'est plus pour moi qu'un signe qui indique
l'heure de son arrivée ; c'est son nom que me fait en-
tendre le murmure de la fontaine; c'est sa douce
haleine que mes fleurs exhalent de leur calice. Ne
me regardez pas si sévèrement , ma chère tante;
est-ce ma faute, si le premier homme que j'ai ren-
contré hors de cette enceinte a justement été Ro-
senberg ?
WILHELMIN £ la regarde avec ëmotion.
Aimable et malheureux enfant. . . et toi aussi ! . . . Je
n'ai rien à me reprocher, je n'ai pu empêcher cela.
Ne m'accuse pas , Angélique , si tu n'as pu échapper
à ta destinée.
334 !•£ MISANTHROPE,
ANGÉLIQUE.
Cest ce qiie vous me dites toujours , chère tante;
je ne tous comprends pas.
WILHELMINE.
On ouvre la grille du parc I
augéliqus.
Je reconnais lesaboiemens de sa Diane; il arrive;
c'est Rosenberg !
(Em« va i M rencontre.)
SCÈNE III.
ANGÉLIQUE, WEiHELMINE, ROSENBERG.
*
•
•••••••••••••••••• ( Fin de laKène.)
ANGÉLIQUE.
Hélas! Rosenberg^ qu'ave£r-vous fait? Vous avei
eu graD^ tort.
ROSENBERG.
Ne craignes rien, chère amie. Vous vouliez que
nous fissions connaissance l'un avec l'autre, vous
désiriez^ que je parvinsse à Fintëresser.
ANGÉLIQUE.
Et quoi ! ne i^sultera-^;^il pas de cela que vous
l'indisposerez contre vous ?
ROSENBERG.
Pour le moment cela ne peut être autrement.You^
SCÈNE III. 335
m'avez raconté Yoa&-méme combien de tentatives
avaient déjà échoué contre la disposition maladive
de son esprit. Tons ces avocats de l'humanité , solen-
nels et sans mission , lui oni seulement fait sentir
toute sa supériorité , et n'ont pas su résister à l'élo-
quence spécieuse de son chagrin. Que nous autres
humains doutions de la justice de sa haine^ cela lui
est fort indifférent ; mais il ne souffrirait jamais pa-
tiemment que nous en tenions peu de compte. Son
orgueil ne se ferait pas à un tel dédain. Il trouverait
peut-être que ce n'est pas la peine de nous combat-
tre^ mais il est bien résolu à nous humilier; cela
l'engagera en conversation , c'est tout ce que nous
pouvons désirer d'abord.
ANGÉLIQUE
Vous prenez cela trop légèrement , cher Rosen-
berg ; vous vous risquez à jouer avec mon père. Ah I
que cela me fait peur !
R0SENBER6.
Ne craignez rien^ mon Angélique , Je combats
pour la vérité et pour l'amour ; sa cause est aussi
mauvaise , que la mienne est bonne.
WILHELMINEf qui pendant tout le temps a semble prendre peu de part à la
cenyerMtion.
Êtes-'vous bien sur de cela , monsieur de Rosen-
berg?
ROSENBEBG se retourne vivement verseMe, et «pris un court instant de nlence
il répond d*un ton sérieux.
Je pense que je le suis , madame.
WILHELMINE.
En ce cas, mon pauvre frère est bien malheureux.
336 LE MISANTHROPE,
Certes ce n'est pas de son gré qu'il est deyenu le
plus infortuné des hommes, et il l'est; et cela me
semble quelque chose de bien léger que de pronon-
cer ainsi son arrêt.
ANGÉLIQUE.
Ne nous hâtons pas trop de juger , Rosenberg;
nous ne savons que bien peu de chose des circon-
stances de sa vie.
ROSENBERG.
Je leur accorderai toute ma pitié , chère Angéli-
que, mais elles ne peuvent être prises en considéra-
tion , comme excuse d'une haine réelle contre les
hommes. {A la chanoinesse.)Ce n'est pas de son gré,
dites-vous , qu'il est devenu le plus infortuné des
hommes?' Pouvez-vous justifier un homme qui cac-
complit sur lui-même le malheur qu'un destin
cruel lui avait encore épargné ? N'est-il pas tel qu«
l'insensé qui rejetterait loin de lui Tunique bête-
ment que des brigands lui auraient laissé en k
dépouillant? Sachez bien qu'il n'existe pas entre le
ciel et la terre , d'homme plus misérable qu'un mi-
santhrope.
WILHELMINE.
Si dans l'aveuglement de sa douleur il prend du
poison pour y trouver un soulagement , que vous
importe, à vous autres heureux? Quant à moi, je ne
pourrais pas abandonner durement le pauvre aveu-
gle à qui je ne puis rendre la vue.
ROSENBERG avec chaleur et vivacité,
Non, certes, non ! Mais mon âme se révolte contre
l'ingrat qui ferme volontairement les yeux, et mau-
SCÈNE III. 337
dit Fâuteuï* de la lumière. Ce qu'il péul avoir soufi^
fert n'est-il pas plus que compensé par le bonheur
d'avoir une telle fille ? peut-il bien maudire la race
humaine^ quand chaque jour^ à chaque heure^ il en a
une telle image devant les yeux ? Misanthrope! enlie-
mi des hommes ! il n'y en a pas! non ^ je le jure / il
n'y en a pas ! Croyez-moi, madame de Hutten, il n'y
a de misanthrope dans la nature que celui qui Va-
dore lui-même ) ou qui se méprise.
ANGÉUQUE.
Partez, Rosenberg, partez, je vous en conjure j
vous ne pourriez paraître devant mon père dans
une telle disposition d'esprit.
4
ROSENBERG.
Je vous remercie de m'en avertir , Angélique.
Nous avons entamé une conservation qui m'entraîne
toujours à une grande vivacité d'opinion. -►- Par-
don , madame. — Je ne voudrais; pas courir le ris-
qué d'être inconsidéré le jour ou je dois faire con-
naissance avec le père de mon Angélique. Parlons
d'aixtre chose. Pour braver son regard sévère, il faut
que je sois encouragé par une expression douce dû
visage dé sa fille; sans cela, oserais-je combattre pour
mon amour, contre son père? — Tout le village était
orné comme pour un jour dé fête, quand j'y ai passé.
— Pourquoi ces apprêts ?
ANGÉLIQUE.
C'est pour célébrer le jour de la naissance de mon
père.
ToM. V. Schiiuf. aa .
33t) LE MISANTHROPE,
SCÈNE IV.
JULIE, femme de chambre d'Âogélique. Les
prëcédens.
JULIE.
' Cest monsieur qui m'envoie , mademoiselle; il
veut vous parler ce matin. — ^ Vous aussi, M. de Ro-
senberg, il veut vous parler.
ANGÉLIQUE.
 nous deux ! nous deux à la fois? Rosenberg , nous
deux ! qi}'est-ce que cela signifie ?
JULIE.
A la fois? non, je n'ai point dit cela.
ROSENBERG, k Angâique , en s en elUnl.
Je vous laisse passer la première , mademoiselle ;
j'obtiendrai un accueil plus doux, venant après vous.
ANGÉLIQUE, avec anxiëttf.
Vous m'abandonnez, Rosenberg, où allez-vous?
J'avais encore quelque chose d'essentiel à vous de-
mander.
( Rosenberg la prend à part ; Wilhelmine et Julie se rctiren t.)
JULIE.
Venez, mademoiselle, voir les apprêts de la fête
ANGÉLIQUE.
Voilà une matinée décisive et terrible pour pous,
Rosenberg. Ce peut être une séparation , une sépa*
ration éternelle ! Êtes-vous donc préparé , êtes-vous
SCÈNE IV. 339
donc affermi contre tout ce qui peut arriver? A
quoi êtes- vous résolu, si vous déplaisez à mon père ?
ROSENBERG.
Je suis résolu à ne pas lui déplaire.
ANGÉLIQUE.
Si jamais je vous fus chère , plus de ce ton léger
pour aujourd'hui, Rosenberg. Comment tournera
la chance , cela ne dépend pas de vous ; nous pou-
vons nous attendre au plus grand chagrin , comme
au plus grand bonheur. Je ne pourrai plus vousrl3-
voir, si vous ne vous séparez pas amicalement l'un
de l'autre. Qu avez-vous résolu de faire , s'il ne vous
accorde pas sa bienveillance ?
ROSENBERG.
Je saurai la conquérir , cher amour.
ANGÉLIQUE
Ah ! combien peu vous connaissez celui que
vous allez aborder avec tant d'imprévoyance! Vous
vous attendez à un homme que les larmes peuvent
émouvoir , parce qu'il peut pleurer ; vous espé-
rez que la tendre voix de votre cœur retentira dans
le sien. Hélas ! la corde est brisée et l'on n'en pourra
jamais tirer aucun son. Toutes vos armes s'émous-
seront ; tous vos assauts seront repoussés. Rosenberg,
encore une fois, qu avez-vous résolu si vous lui
déplaisez?
R G s EN BE R G lui prend U main d'nn air calme.
Tout cela ne sera point, non assurément. Rassure
ton cœur, craintive amie. Ma résolution est pinse^
34o LE MISANTHROPE,
ton père est le but que je dois atteindre^ et je ne
suis déterminé à ne pas Fabandonner que je n aie
réussi.
( Hs sortent. )
SCÈNE V.
Un salon.
HUTTEN sortant de son cabinet; AB£L son maître
d'botel le suit avec un livre de compte.
âBEL, liMnt.
Avance faite, par inoliseigneur à la commune;
après la grande inondation de 1784 y deux mille
neuf cents écus.
HUTTEN. H t'est usii, et parcourt quelques papiers qui sont sur la table.
Le dommage est réparé^ il ne faut pas queThoiniDe
souffre plus que la terre. Rayez cet article j je neveûx
plus en entendre parler.
ABEL le Mye sur le oompte^n secouant la tdte.
Comme vous voudrez. Il reste encore à calcnlef
les intérêts pendant six ans et demi.
HUTTEN.
Les ilntérétsl «-^ homme?
▲BEL.
A la bonne heure, monseigneur. 11 faut derordrf
dans les comptes d'un régisseur.
( n Teut Êontiauer à lire. \
— i^-fc ' 1
SCÈNE IV. 341
HUTTEN. »
Le reste pour une autrefois. Appelle mon piqueur>
je veux aller donner à manger à mes chiens.
ABEL,
Le métayer de HolzhofF aurait bien envie de votre
jument polonaise 9 qui l'autre jour s'est cabrée sous
monseigneur. On devrait bien lui donner cette bete,
dit le palefrenier , avant qu'il arrive un second ac-
cident.
HUTTE».
Et faut-*il que ce noble animal s'en aille finir à la
charrue parce qu'une fois en dix ans j'ai eu à m'en
plaindre? Je ne me suis jamais attaché à personne
qui ne m'ait payé d'ingratitude. Je ne monterai ja-
mais ce cheval.
(Âbal prend son lirre de coQipte , et rept Mirtir.^
HUtTEN.
Il y a eu dans la caisse un déficit considérable, et
le receveur a disparu, n'est-ce pas?
ABEL.
Oui, jeudi dernier.
HUTTEKselère.
J'en suis bien aise , j'en suis charmé ! Ce receveur
en est enfin venu à être un fripon. Il m'avait servi
onze ans sans reproche ; notez cela, Abel. En savez-
vous quelque chose de plus ?
ABKL.
Vous faites tort à cet homme, monseigneur : il
a fait une malheureuse chute de cheval^ et on l'a rap-
342 LE MISANTHROPE,
porté ce matin^ le bras casse'. Les quittances se sont
retrouvées sous d'autres papiers.
HUTTEN vivement.
Et ce n'était pas un fripon? Pourquoi m'ave^vous
raconté des mensonges?
ABEL.
Monseigneur, il faut toujours croire le pire sur
son prochain.
HUTTEN, après un moment de sombre réflexion.
-. Il était probable en effet que c'était un fripon,
et qu'il avait touché le montant des quittances.
. ABEL.
C'était bien mon idée , monseigneur ; le signale-
ment était donné, et les poursuites commencée
avaient déjà beaucoup coûté : il est malheureux que
ce soit de l'argent perdu.
HTJTTEN , après Tavoir regardé long-temps avec surprise.
Brave homme! tu es un vrai trésor pour moi.
Nous ne nous séparerons jamais.
ABEL.
Qu'à Dieu ne plaise ! et si de certaines gens m'ont
fait de grandes promesses...
HUTTEN.
Certaines gens ? comment ?
ABEL.
Oui, monseigneur, et je ne sais pas pourquoi f<!i'
garderais le secret. Le vieux comte...
HUTTEN.
Se donne-t-il encore du mouvement? hé bien
J
SCÈNE V. 34s
ABEL.
Il m'a offert de me donner deux cents pîstoles et
de doubler mes appointemens pour le reste de mes
jours 9 si je voulais lui livrer sa petite-fille , made-
moiselle Angélique.
HUTTE N se lère tout k coup et se promène dans la chambre, ensuite il se rassied.
Et vous avez refusé cette offre?
ABEL.
Oui , par mon âme^ c'est ce que j'ai fait.
HUTTPEN.
Deux cents pistoles et vos appointemens doublés !
Y avez-vous pensé ? avez-vous bien considéré?
ABEL.
Mûrement considéré^ monseigneur , et très-ron-
dement réfusé! La trahison ne prospèife jamais : je
veux vivre et mourir près de vous, monseigneur.
•m
HUTTEN, froidement et avec sécheresse.
J'ai pçur que nous ne puissions nous arranger en-
semble. ( On entend de loin une musique joyeuse et
champêtre , mêlée du bruit des wix. Ces sons se rajh-
prochentpeu à peu du château ) Tout ce bruit me dé-
plaît ; passons dans une autre pièce.
A BEL , qui s*est avancé sur le balcon, revient un moment apr^.
Monseigneur , c'est tout le village qui vient : ils
sont parés de leurs habits du dii^anche, ils ont leur
musique, et les voilà sous le château. Monseigneur,
ils vous demandent; avancez sur le balcon et mon-
trez-vous à vos fidèles vassaux.
■ ii.Mf - .j. .n.u...>.. ^^^„».^..^.e— =j,»M.^;=3.^,,a— ^,„»«^a-.:^—AL
isaa
/
344 LE MISANTHROPE ,
HUTTEN.
Que veulent-^ils de moi ? qa'apportent-ik?
ABEL.
Monseigneur oublie ...
HUTTEN.
Quoi?
ABEL. V
Us ne viennent pas cette fois, comme Fan dernîer.
HUTTEN se lève avec vivacité.
Allons^ allons^ je ne veux pas en savoir davan-
tage.
ABEL.
Je l'ai déjà dit à ntonâeigneur ; ils viennent de F^
glise^ et Dieu^ dans le ciel, a bien voulu les e'couter.
HUTTEN,
Il écoute aussi les aboi^mens du chien ^ et les faux
sermens que profère la bouche de l'hypocrite, et lui
seul sait pourquoi il les a mis au monde. ( Pendant
ce temps la foute entre. ) ciel ! qui a arrangé cela?
(H vent M retirer dans son cabinet. Plusieurs vUlageois larrétent, et le reticonsntp»
ses vétenïens'. )
SCÈNE VI. 345
SGÈNE VI.
Les précédens. LES VASSAUX et LES SERVI-
TEURS de Hutten^ bourgeois ou paysans. Ils lui
apportent des prësens. De JEUNES FILLES et
des FEMMES tenant des enfans sur les bras ou
par la main. Tous sont habillés simplement ^
mais avec soin.
UINTENDANT.
Entrez ici, pères, mères, enfans, ne craignez rien .
Il ne refusera point le TÎeîllard ; il ne repoussera
point nos enfans.
QUELQUES JEUNES F TLL ES qui se sont approchées da lui.
Monseigneur , vos vassaux reconnaissans vouk ow
frent ces faibles dons. C'est de vous qu ils tiennent
tout.
DEUX AUTRES JEUNES FILLES.
Nous avons tissu pour vous cette guirlande de
fleurs. Vous avez rompu pour nous les chaînes du
servage.
UNE TIOISIÈME ET UNE QUATRIÈME JEUNES FÏLL£«.
Et nou9 répandons ces fleurs devant votis , c«r vous
avez ckangé notre demevre sauvage en paradis.
/. ■ -
LA PREMIÈRE ET LA SECONDE JEUNES FILLES.
Pourquoi de'tournez-vous les yeux , notre bon et
cher seigneur? Regardez-nous, parlezrnous j qu*avonsr
nous fait pour que vous répoussiez nos actions de
grâce ?
( Long silence. )
346 LE MISANTHROPE,
H O TTE9 , sans les regarder et fixant les yeax en terre.
Donne^leur de Fargent , Âbel, de l'argent tant
qu'ils voudront. N^ëpargnez pas ma bourse; tous
▼oyez bien que ces bonnes gens attendent leur salaire. .
UN VIEILLARD torUnt de la foole.
Nous n'avons point mérité cela , monseigneur ;
nous ne sommes pas des mercenaires. ^
QUELQUES AUTRES:
Nous ne voulons qu'un mot de bienveillance et un
regard de bonté.
UN QUATRIEME.
Nous avons reçu des bienfaits de votre main ; nous
venons vous en remercier. Nous sommes des hommes.
D'AUTRES.
.* Nous sommes des hommes , et nous n'avons pmni
mérité cela.
HUTTEN.
Ne prenez point ce nom , et vous n'en serez que
mieux venus de moi. — Vous êtes offensés que je vous
offre de l'argent. Vous êtes venus , dites-vous , pour
mé remercier ; et de quoi pouvez-vous me remercier,
si ce n'est de l'argent? Je ne sache pas que j'aie donné
mieux que cela à aucun de vous autres. Il est vrai
qu'avant que j'eusse pris possession de ce comté ,
vous vous débattiez contre la misère , et qu'un homme
sans pitié vous accablait de tous les fardeaux du
servage. Votre personne n'était point à vous ; vous
regardiez d'un œil désintéressé verdir vos champs et
vos moissons se dorer. Le père s'interdisait tout mou-
vement de joie quand il lui naissait un fils. J'ai
rompu vos chaînes ; j'ai rendu le ûls au père et les^
SCÈNE VI. 34
moissons au laboureur. La bénédiction est descendue
sur votre sol depuis que la charrue est dirigée par la
liberté et F espérance. Il n'y a pas un de vous qui
ne tue son bœuf dans Tannée ; vous couchez dans
de bonnes maisons ; vous avez le nécessaire ,' et il
vous reste même de quoi vous divertir. ( Pendant
ce tcmps^là , il s' anime et se tourne s^ers eux). Je vois
la santé dans vos yeux et Faisançe dans vos vêtemens :
qu il y a-t-il de plus à désirer? je vous ai rendus
heureux. *
UN VIEILLARD, du mUieu de la foule.
.. Non y monseigneur , l'argent et le bien-être sont
y os moindres bienfaits. Votre prédécesseur nous re-
gardait à l'égal de la glèbe de nos guérets. Vous avez
fait de nous des hommes.
UN SECOND.
Vous nous avez fait bâtir une église et donné de
l'éducation à nos enfans.
UN TROISIÈME.
Vous nous avez donné de bonnes lois et des juges
consciencieux.
UN QUATRIÈME.
Nous yous remercions de ce que nous vivons en
hommes ^ de ce que nous pouvons jouir de la vie.
H UTTE N , - enfoncé dans ses reflétions.
Oui y oui^ le sol était bon et il recevait la douce in-
* a
fluence du soleil^ quand l'arbuste rampant ne s'élevait
pas au niveau de Farbre. Ce n'est pas ma faute si vous
eu restez au point où je vous ai mis ; votre propre
aveu prononce votre sentence. Cette satisfaction me
prouve qu'avec vous nui peine c^t perdue. S'il man-
348 LE MISANTHROPE,
quait quelque chose à votre bcmkeur , pour la pre-
mière fois y vous auriez acquis des droits à mon es-'
time? (// se détourne.) Devenez ce que vous pourrez,
je n'en suivrai pas moins ma roate.
l]N HOMME, dans la foule.
Vous nous avez donné tout ce qui peut nous ren-
dre heureux ; accordez-nous encore votre amour.
HUTTEN, d'an air sombte et sérieux.
Malheur à toi, qui m'as rappelé combien j'ai sou-
vent prodigué follement^ ce trésor! Il n'y a parmi
vous personne dont Paspect puisse m'entraîner dans
une rechute. — Mon amour ! — • Échauffe-toi aux
rayons du soleil , remercie le hasard qui a dirigé sur
ta récolte leur favorable influence, mais n'aspire
point, dans tes désirs insensés, à te plonger à leur
source brûlante. Il serait triste, et pour lui et pour
toi, que, pour t'éclairer, il fût obligé, dans sa course
rapide, de tenir compte de ta reconnaissance. Obéis-
sant aux règles éternelles, il verse le torrent de ses
rayonâ, indifféremment sur llnsecte qui se réjouit à
«a lumière , et sur toi qui la souille par tes vices. Et
que vous importe mon amour? ce n'est pas de lui
que vous avez tenu votre bonheur, et je n'ai pas
droit au vôtre.''
LB VIEILLARD.
Ohl cela BHMis afflige, mon cher seigneur, que
nous jouissions de tout , hormis du plaisir de la
reconnaissance.
HUTTEN.
r
Laissez-moi. J'abhorre la reconnaissance présent
tée par des mains si profanes ; commencez par pi^i^
SCÈNE rr. 349
fier vos lèvres de la calomnie^ vos mains de l'aviditë,
vos yeux de la honteuse envie; chassez de votre
cœur la méchanceté^ jetez le masque du mensonge,
que vos mains coupables déposent la balance du
juge. Et croyez-vous que cette comédie de votre
prétendue union , m'empêche de démêler Fenvieuse
discorde qui rompt entre vous les liens les plus
sacrés de la vie? Ne sais-je pas bien que chacun,
parmi celte foule , voudrait paraître devant moi le
seul digne d'être distingué ? Mon œil vous observe
sans qu il y paraisse , et vos vices confirment là jus-
tice de ma haine. {Au Vitilturd.) Tu prétends sans
doute obtenir de moi du respect, parce que l'âge a
blanchi tes cheveux, parce que le fardeau d'une
longue vie a courbé tes épaules? J'en suis d'autant
plus certain que tu n'accompliras pas mon espé-
rance. Te voilà maintenant descendu, du sommet de
la vie, les mains vides, et ce que tu n'as pu atteindre
dans toute ta force virile , crois-tu pouvoir y parve-
nir en te traînant sur tes béquilles ?(// mow^rc /e^
erifans.) Votre esj>oir serait-il que l'aspect de ces
inaocens vermisseaux parlât à mon cœur? Ah! ils
seront tous pareils à leurs pères; vous modèlerez
leur innocence d'après votre propre image, vous
les conduirez tous au même but qu a eu votre exis-
tence. Pourquoi êtes-vous venus ici? Je ne puis,
(pourquoi êtes-vous venus m'arracher cet aveu?) je
ne puis vous parler avec bienveillance.
(lljorl.)
■ ■^--— — j-j
35o LE MISANTHROPE,
SCÈNE VII.
Un site solitaire du parc , resserre de toutes parts , et d*un ca-
ractère frappant I quoiqu'un peu triste.
HUTTEN entre se parlant à lui-même.
Ah ! si vous étiez dignes de ce nom, qui est sacré
pour moi ! Homme, être majestueux et sublime, la
plus belle pensée du créateur ! combien tu es sorti
riche de sa main ! que d'harmonie régnait dans ton
âme , ayant que les passions en eussent brisé les
cordes harmonieuses !
Tout ce qui existe autour de toi, au-dessus de toi,
tend sans cesse yers la beauté et la j)erfection. Toi
seul, tu demeures imparfait et difforme au milieu de
cet ensemble accompli. Loin de tous les regards,
loin de toute admiration , la perle dans le muet co-
quillage, le cristal au sein de la montagne, aspirent
à une éclatante beauté! Partout où pénètre ton œil,
l'harmonieuse industrie de tous les êtres travaille à
4
manifester des forces mystérieuses. Tous les en fans
de la nature, pleins de reconnaissance, rapportent à
leur heureuse mère les fruits qu'ils ont fait mûrir;
partout où elle a semé , elle recueille des moissons.
Toi seul, son fils le mieux doté, le plus chéri, tu fais
exception : ce qu'elle t'a donné , elle ne le retrouve
plus ; elle ne peut plus reconnaître sa beauté ainsi
défigurée.
Marche yers la perfection. D'ipnombrables har-
SCÈNE VIL 35i
mohies réposent en toi , et il suffit de ta volonté pour
les réveiller. Ton œil ne brille-t-il pas d'un pur
rayon de lumière, quand la joie embrase ton cœur?
Tes traits ne s'animent-ils pas, quand un doux senti-
ment pénètre en ton sein ? Peux-tu endurer que ce
qui est vulgaire et passager opprime en toi ce qui
est noble et immortel?
Tout ce qui t'environne est destiné à ton bonheur,
tous les êtres s'y empressent ; c'est le but de tout ce
qui est beau ; et tes désirs indomptés s'efforcent con-
tre cette bienveillance; et tu troubles violemment les
bienfaisans projets de la nature. Elle t'a entouré, avec
amour, de mille moyens de vie, et tu sais en extraire
la mort. Ta haine forge le glaive avec le fer secoura-
ble ; ton avarice charge de crimes et de malédic-
tions l'or innocent ; ton intempérance change en
poison la douce chaleur du vin. La nature dans sa
perfection sert ainsi involontairement tes vices,
mais tes vices ne peuvent la corrompre. L'instru-
ment dont tu abuses demeure pur en servant à un
impur usage ; tu le détournes de sa destination ,
mais il ne cesse pas de t'obéir , ni de te servir. Sois
humain ou sois barbare, ton cœur, docile à ta haine
comme à ta pitié, ne cessera point de battre mer-
veilleusement dans ta poitrine.
Enseigne-moi ta tranquille égalité, ton éternelle
satisfaction , ô Nature ! Comme toi , je suis demeuré
fidèle au culte de ce qui est beau^ fais que j'ap-
prenne de toi à supporter d'être trompé dans mes
désirs de bonheur ; mais fais en même temps que je
conserve une volonté pure, que je ne tombe pas
dans un triste décourage^lent ; fais-moi partagei*
35a LE MISANTH&OPE,
ton heureux aveuglement; que ton calme silencieux
me cache le monde et la réalitéqu'il renferme. LWbe
éclatant de la lune éprouTe-t-il cpekpie émotion
lorscp'il Toit le meurtrier dont il édaire la foite?
Ce cœur aimant se réfugie vers toi ; place-toi entre
les hommes et mon humanité. Ici, ou leur main
cruelle ne m'atteint pas , où la funeste Térité ne
dissipe point le charme de mes songes ; ici, ou je ^is
séparé de la race humaine , laisse-moi acquitter
entre tes mains maternelles , en présence de 1 éter-
nelle beauté, les devoirs sacrés de l'existence. (Il re-
garde autour de lui. ) Tranquilles végétaux , je dé-
mêle dans vos muettes merveilles l'action de la DiTi-
nité ; votre perfection qui s'ignore élève mon esprit
curieux jusqu'aux plus sublimes réflexions ; l'image
d'un Dieu rayonne pour moi à travers votre silen-
cieuse apparence. L'homme trouble à mes yeux le
cristal d'une eau transparente. Dès que l'homraep-
raît, la Divinité est cachée pour moi,
(Il veut se retirer. Angâiipie se présente devant lai )
SCÈNE VIII.
«
HUTTEN, ANGÉUQUE.
ANGÉLIQUE veut se retirer.
C'est par votre ordre, mon père... Cependant; si je
trouble votre solitude....
HUTTEN , qmi depuis un moment temlbUit 1 attendre et ta chercher des yeus , lu> ^^
avec un ton de reproche fort doux.
«
Tu n'en a pas bien agi avec moi , Angélique.
SCÈNE VIIL 353
: ANGÉLIQUE, troublëé.
îï Mon père !
^t HOTTEN.
H, Tu sayais cette surprise; ayoue-le. Tu l'avais
vj toi-toiême arrangée?
ANGELIQUE.
Je ne puis lei nier, mon père.
HUTTEN.
Us injlont quitté fort affligés ; aucun ne m/a com*
pris. Vois si tu en as bien agi avec moi*
. ANGÉLIQUE.
Mon intention mérite grâce.
i:i HUTTEN.
' Tu t'es affligée ayêc ces braves gens. Dis-moi la
I* vérité. Ton cœur leur est favorable; je te pénètre
bien, tu blâmes mon chagrin?
^ . ANGÉLIQUE.
Je le respecte , mais j'en gémis.
HUTTEN.
Tes larmes me donnent à penser^ Angélique; tu
hésites entre le monde et ton père. Il te faudra choi-
sir^ ma fille , entre deux partis qui ne sont pas con-
ciliables ; il te faudra ou abandonner entièrement
l'un • ou lui obéir entièrement. Sois sincère, tu blâ-
mes mon chagrin?
ANGÉLIQUE.
Je crois qu'il est juste.
HUTTElï.
Le crois-tu ? réellement le crois-tu ? Écoute, Au--
Ton. \,Schiliêr. a3
354 LE MISANTHROPE,
gélique i je mettrai ta sincëiîtë à une épreuve dëci-
siye; si tu balances^ je n'ai plus de fille. Âssieds-toi
près de moi.
ANGÉLIQUE.
Ce ton sérieux et solennel. . .
HUTTEN.
Je t'ai fait appeler; je voulais te faire une prière;
cependant je réfléchis que je puis encore la différer
d'un an. M
Une prière à votre fiUe! et vous hésitez à la dire?
fe*t7T*EN.
Ce jour m'a donné un sérieux avertissement. Au-
jourd'hui j'ai cinquante ans. Un deslm cruel a avan-
cé ma viev et il peut arriver qu'^n beau tnàlin ^ns
l'avoir espéré et sans avoir auparavant... {Il se lève)
Ah! si, tu veux pleurer, alors tu ne pourras point
m'entendre.
Oh ! finissez ce discours, mon père, il me déchire
\t ciœur.
Je ne veux pas être surpi-fe, avàttil que ii(ms ayons
pris nos arrangemens ensemble. Otiî, |e 4e ^ns,jt
tiens encore au monde. Le mfeîidiaM Se s^attie de sa
misère aussi difficilement que le *èi dé son frotfe.
Tu es tout ce que je laisse après moi. . . (un moment àt
silence) mes derniers regards s'arrêtent sur toi avec
douleur; je pars et je te laisse placée entre deux
abimes. Ou tu pleureras , ou il faudra pleurer sur
toi , ma fille. Jusqu'ici j'ai voulu fe itfoustràire à ce
SCÈNE VIII. 355
douloureux choix. Tu vois la vie avec des yeux se-
reins , le monde se montre riant devant toi.
ANGÉLIQUE.
mon père , puissent vqs yeux devenir sereins ^
aussi ! Oui , le monde est be^u.
, HUTTEN.
Par le reflet de toq âm6 noble e|: pupe. Et ipoi
aussi j'ai connu quelques mQp^ens de bonb^^f . Tu
conserveras cet heureux aspept du monde « tanjt que
tu pourras te garder de lever le voile qui te cache la
réalité ; tant que tu vivras loin des honinies | tanf
que tu ne chercheras de satisfaction que dans ton
propre cœur.
ANGÉLIQUE.
Ou quand j'aurai trouva celui qui sera en harmo-*
nie avec le mien.
HUTTEN , avec vivacité et sérieux. i «
Tu ne le trouveras jamais ; mais préserve-toi du
malheureux ^poir de le trouver. (lise iàit et parait
un moment absorbé dans ses réflexions .) Angélique^
notre âme se crée souvent une image noble et ra*
vissante, une image empruntée à un monde plu&
sublima 9 ett revêtue de formes charmantes i parfois
la natiuire en se jouant nous en présente une imita-
tion dans Je J^inlaÎA y et 3 arrive que notne cœur
abusé le confond avec l'idéal qu'il s'est formé. Tel
a été, Angélique; le sort de ton père; souvent j'ai
cru voir briller, sur un visage humain , les traits
célestes de ce fantôme de mon imagination; ivre de
joie, j^ai tendu les bras, et la trompeuse apparence a
fui 4e, mm embrassemejifi.
/
356 LE MISANTHROPE,
ANGÉLIQUE.
Cependant^ mon père...
HUTTE N luterromp^Dt.
Le monde ne peut rien t'offrir que ce qu'il tient
déjà de toi. Tu te réjouis de voir ton image dans une
eau transparente^ çX si, pour la saisir ^ tu veux t'y
plonger ^ tu trpuyes la mort. Ils donnent le nom
d'amour à cette nianie décevante. Garde-toi de
croire à ce prestige que les poètes nous peignent
d'une manièrç si aimable. La créature que tu ado-
rerais, ce serait toi-même ; la réponse que tu enten-
drais, ce serait l'écho de ta propre voix renvoyée par
un rocher aride; et tu fe trouverais dans une affreuse
solitude ,
ANGÉLIQUE.
J'espèrvC que quelques hommes, mon père, sont
encore.,..
HUTTEN, d'un airdolwerT«tioB.
Tu espères* cela ? tu espères? {lise lève et fuit
quelques pas. ) Oui, ma fille, ceci me rappelle pour-
quoi je t'ai fait appeler. (// se place devant elle et la
regarde avec pénétration.) Tu m'as devancé, ma
fille... Je suis surpris, je suis eflfrayé de mon insoii-
ciantc sécurité. . . Et j'étais si près du danger ! et j'étais
prêt à perdre le fruit des soins de ma vie entière!
ANQÉLIQUE.
Mon père, je ije comprends point votre pensée.
HUTTBN.
Cette ei^plication n'est jpoint prématurée. Tu as
4i:i(-'neuf £^ns et tu peux me demander compte de
SCÈNE VlII. 357
ma conduite. Je t'ai arrache du monde où tu devais
vivre, je t'ai cachée dans cette vallée paisible; tu
croissais ici , étant un mystère pour toi-métne ; tu
ignores quelle destitiation t'attend, il est temp que
tu la connaisses; il faut que tu sois éclairée sur toi-
même.
ANGÉLIQUE,
Vous me jetez dans l'anxiété , mon père.
H€TTEN.
Ta destinée n'est point de te flétrir dans la solitude
dé ce vallon. Tu m'enseveliras ici, et tu retpurneras
yers ce n^pndé pour lequel je t'ai parée.
AI^GÉLIQIIE.
Mon père, voudriez-vous me rejeter dans ce monde
OÙ vou^ avez été si malheureuK^ ?
HUTTEIf.
Tu y seras plus heureuse. ( Âpres un instant de
silençis. ) Et quand cela serait autrement , ma fille ,
il faut que ta jeunesse acquitte une dette dont ma
vieillesse prématurée ne peut te dispenser. Tu n'as
plus besoin de ma direction ; j'ai achevé ma tâche.
La statue a été formée sous le ci(seaH du sculpteur,
dans la reti'aite de son atelier. Elle est terminée,
qlle doit b^Her sur son piédestal.
ANGÉLIQUE.
Jamais , jamais , mon père , je ne veux sortir des
mains qui m'oi^t formée.
HUTTEN.
Je n'ai plus qu'un seul souhait à faire , souhait
qui s'est accru dans mon coeur , qui est devenu plus
358 LE MISANTHROPE,
impérieux k mesure que de nouyeaux attraits vf^i^ient
embellir (on yisag^, que des agrémens nouveaux ve^
naient orner ton e&prit, à mesure que de. nQ^YeUel
harmonies venaient élever ton âme. -*- Ce souhait ,
ma fille. •• Donne-rmoi \sl niain,
ANGÉLIQUE.
Dites -le , mon père , mon âme s'empresse à le
recueillir.
HUTTEN.
Angélique , tu es la fille d'un homme puissant.
Le monde me tient pour tel , mais personne ne con-
naît toute ma richesse; ma mort te livrera un trésor
que ta •bienfaisance ne pourra épuiser. Tu pourras
la satisfaire toute insatiable qu elle est.
ANGÉLIQUE.
Ah ! mon père , vous m'accablez de douleur.
HUTTEN.
Tu es une aimable enfant , Angélique ; laisse ton
père se féliciter de ce que tu n'auras aucune obliga-
tion à avoir à un autre homme. Ta mère était la
plus belle des femmes. Tu es sa belle et noble
image. Les hommes te verront, et l'amour les
amènera à tes pieds. Qui obtiendra cette main?
ANGÉLIQUE.
Est-ce la voix de mon père ? Ah ! je vous entends,
vous m'avez chassée de votre cœur.
HUTTEN. Il U regarde d'un œil de contentement.
Cette belle forme est animée par une âme plus
belle encore. Je m'imagine l'amour dans ce pai-
sible coeur. Ah ! quelle fteur croît ici pour l'amour !
Quelle plus bellç récompense pourrait être soustraite
J
SCÈNE VIIJ. 359
aux plus nobles prëtendans ! ( À7igéIi(fÀe , profonde^
ment émue y tombe à ses pieds , et cache son visage
dans ses mains) Plus de bonheur peut-il être réservé
à un homme en recevant la main d'une femme P'Sais-
tu que c'est à moi que tu dois tout cda ? J'ai rassem-
blé des trésors pour ta bienfaisance; ta beauté, je
l'ai conservée j ton cœur f j'ai veillé sur lui j ton es-
prit , j'en ai développé les charines. Eh bien, pour
tout cela j accorde-moi une seule grâce ; par cette
seule grâce , tu t'acquitteras de tout ee que tu me
dois. Me là refuseras-tu C
ANGÉLIQUE.
mon père ! pourquoi ce long détour pour arri-
ver au côèur de votre Angélique?
HUTTEN.
Tu possèdes tout pour rendre un homme heureux.
( Il s arrête et fixe sur elle un regard d'of^servation. )
Ne rends jamais un homme heureux. ( Angélique
pâlit et baisse les yeux. ) Tu ne réponds point....
Cette angoisse.... ce tremblement.... Angélique I
ANGÉLIQUE.
Hélas , mon père.
fiUTTEN, avec douceur.
Ta main, ma fille... Promets-moi... engage-toi...
Qu'est-ce àtfhCy ta Tbtkrï tretoble? promets-moi de
ne jamais d<!)l!iiier cette maîrià^un homme.
ANGÉLIQUE, avec un grand ti-ouhle.
Jamais, mon père... que de votre aveu.
HUTTEN.
Et tnême <Juand je ne serai plus, jure-moi de ne
pas dofÀner cette âiain à un homme...
a6o LE MISANTHROPE,
ANGÉLIQUE avec effort, et d'une voix^mue.
Jamais ^ jamais tant que. . . tant que vous-même
ne me dégagerez pas de cette promesse.
HtITTEN.
Ainsi, jamais. (// quitte sa main et demeure un
moment en silence ) Vois cette main desséchée ; vois
ces rides dont le chagrin a sillonné mon front ; de-
vant toi, est un vieillard incliné au boi'd de la tombe,
et cependant je suis encore à un âge où. l'homme
conserve ses forces. Voilà ce qu'ont fait les hommes;
toute cette race est mon bourreau... Âïigélique n'ac-
compagne pas à Tautel un fils de mon bourreau; ne
donne pas à mon chagrin cruel un dénoûment de
comédie. Cette fleur qu'a cultivée ma douleur ,
qu'ont arrosée mes larmes, ne doit pas être cueillie
par la main du plaisir. Les premiers pleurs que tu
verserais pour l'amour te confondraient avec celte
misérable ï^ce. La main, qu'à l'autel tu présenteraisà
un homme, inscrirait honteusement mon ùom parmi
ceux des insensés. .
ANGÉLIQUE.
C'est assez , mon père , n'en dites pas davantage ;
permettez que...
( Elle veul se retirer. Il la retient. )
HUTTtN. "^
Je ne suis point pour toi un père rigoureux, ma
fille. Si je t'aimais moins, je te livrerais moi-même
à un homme; je n'ai pas de haine non plus contre les
hommes ; on est injuste envers moi, quand on m'ap-
pelle misanthrope. J'honore la nature humaine, mais
je ne puis plus aimer les hommes. TSe me prends pas
non plus pour un de ces vulgaires insensés qui im-
SCÈNE yiïl. 36i
Sutent à ce qui est noble / l'offense quils ont reçue'
e ce qui est vil. Ce que j'ai souffert des hommes vils, •
je Tai oublié; mon cœur saigne des blessures dont il
a été frappé par les meilleurs et les plus nobles.
ANGÉliIQUE.
Confiez-vous à de$ hommes nobles et bons , ils
verseront un baume salutaire sur vos blessures,
Rompez ce mystérieux silence.
HUTTE N, apr^ un moment d« «Ueoise.
Si je pouvais te raconter l'histoire de ce que j'ai
souffert ! je |ie le puis ; je ne le veux pas. Je ne veux
point t'arracher à cette heit^euse sécurité , à cette
douce confiance ; je ne veux pas introduire la haine
dans ce paisible cœur. Je voudrais te préserver des
hommes, mais non point t'aigrir contre eux. Mes'
récits fidèles éteindraient la bien veillance en ton âme
et je voudrais y conserver ce feu sacré. Plutôt que
de laisser ton cœur se créer à lui-même un monde
nouveau et plus pur , j'aime mieux i^e pas en arra-
cher le monde réel, f Silence. Angélique se penche
sur lui en fondant en larmes. J Je m'applaudis de cet
aspect riant de la vie^ de cette heureuse croyance aux
hommes , qui se présente encore maintenant à tes
yeux, comme une douce apparence. Cela. était salu-*
taire , cela était nécessaire pour développer dans
ton cœur rinfluéûce divine. J'admire la sage pré-
caution de la nature. Elle offre , à notre âme jeune
encore / le monde sous un aspect agréable. Le
germe naissant de l'amour s'y attache ; le tendre re^
jetoQ se soutient à ce doux appui, et enlace de mill^
rameaux ce monde qui est auprès de lui. Cependant
ToM. y. schaiff. a4
»,
362 LE MISANTHROPE,
il doit un jour élever jusqu'au ciel sa tige orgueillettse
et royale. Oh ! alors il faut que la tige protectrice meu-
re, et que l'arbre vivant, prenant en lui-même sa for-
ce, s'élève vers une kaute direction. Doucement, et
peu à peu l'âme d'abord intimidée commence à dé-
tourner la plante, du monde réel, pour la diriger vers
l'idéal divin qu'elle a su créer en elle-même. Alors
notre âme fortunée n'a plus besoin de cet appui de
son enfance , et la flamme épurée du désir s'allume
au-dedans de nous dans un impérissable foyer.
ANGÉLIQUE.
Hélas, mon père, que je suis loin de cette image
que vous me présentez! Votre fille ne peut vous
suivre dans ce sublime essor. Laissez-moi m'atta-
cher à cette agréable illusion , jusqu'au moment où
elle prendra congé de moi. Comment devrais-je,
comment pourrais-je haïr, dans un autre, ce qxie vous
m'enseignez à aimer en moi-même? ce que vous-
même frimez dans votre Angélique ?
HUTTEN, avec sensibiHttf .
La solitude t'a gâtée , Angélique ; je devrais te
conduire parmi les bomines pour que tu apprisses à
les juger. Tu poursuivrais ton agréée illusion.
Tu'vervais de près fleWe in^age divine , créée par ton
imagination. Je suis beureuj^ de penser que j^ ne
courrais aucun. risque dans ç^^tte épreuve. J'ai placé
dans ton âme im mndèle dont les Hoq)mes ne soutien-
draient |»as la comparaison. (// la contemple avec un
tranquille ravissement.) hh 1 |a vie m'offre encpre une
fleur , et ma longue espér^ncie touche ^p&n à son ac^
eom]^iss6ment. Combien il§ rof»t|^iç ^îurprî^ de ne
SCÈNE VIII. 363
pouvoir jamais faire naître un sentiment partagé par
cet ange^ que je placerai au milieu d'eux I Je les hais.
Oui f j'en suis assure , j'enlacerai les plus nobles et
les meilleurs d'entre eux dans ce filet dore'. Angëli-*
que ! ( Il 41^ approche délie d'un air sérieux et solennel
et place sa main sur sa iéte. ) sois un être sublime
parmi cette race dégénërëe. Répands autour de toi
la bénédiction , comme une divinité bienfaisante !
Montre-toi au-dessus de toutes les créatures que le^
soleil a jamais éclairées. Pratique en te jouant cette
vertu«qui fait le courage des héros et la prudence
des sages. Armée d'une irrésistible beauté^ tu repro-
duiras à leurs yeux la même vie que, méconnu, je
menais parmi eux , et tes charmes feront triompher
la vertu, qu'en moi ils avaient condamnée. Son éclat
éblouissant brillera plus doucement dans une âme
de femme , et leurs yeux aveuglés s'ouvriront enfin
à cette clarté. Amène-les jusqu'au point d'entrevoir
tout le bonheur céleste que fait espérer un cœur tel
que le tien ; jusqu'au point de se consumer en désirs
brùlans pour cette ineffable félicité ; et alors tu t'en-
voleras dans ta gloire; et alors ils apercevront ^
bien loin au^eàsus d'eux, la céleste apparition, inac-
cessible pour toujours à leurs désirs , comme Oriôn
l'est à notre faible bras , là-haut dans les plaines du
firmament. Quand j'étais avide d'un être réel, eux
me paraissaient de vaines ombres ; à ton tour échajppe-*
lem*, comme une ombre : c'est ainsi que je veux te
placer au-dessus de la race humaine. Maintenant tu
sais qui tu es. Je me suis préparé ma vengeance.
FIN DU MISANTHROPE ET DU CINQUIÈME VOLUME.
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